L'Église catholique et la papauté du XIe au XVe siècle

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L'Église romaine a derrière elle plus d'un millénaire. C'est à la fin du XIe siècle qu'elle connaît une de ses plus profondes mutations, de même importance que la Réforme : c'est la réforme grégorienne, ainsi appelée à cause du rôle qu'y a joué Grégoire VII (1073-1085).

Cependant cette réforme dure plus d'un siècle et demi et dépasse donc largement l'œuvre de Grégoire VII. C'est entre 1054 et 1139 (deuxième concile du Latran) que les modifications sont les plus grandes, mais elles continuent jusqu'en 1215, date du IVe concile du Latran, point d'orgue de la réforme. C'est donc un siècle et demi de bouleversements au nom des principes dégagés progressivement.

Les enjeux de la réforme grégorienne

La nomination des prélats Haut de page

Jusque vers 1050, la papauté est extrêmement faible: cela date de Charlemagne, avec une Lettre à Léon III : le rôle temporel du pape est réduit, c'est l'empereur qui se charge des affaires temporelles. C'est encore vrai dans la première moitié du XIe siècle. À l'origine, le pape est élu par le peuple et le clergé de la ville de Rome; mais Othon le Grand avait exigé des Romains le serment de ne procéder à aucune élection pontificale sans son consentement. De plus, au niveau des paroisses, c'était souvent un riche bienfaiteur qui avait construit l'église; lui et ses successeurs avaient alors le droit de présenter à l'évêque un candidat pour la place de curé.

Léon IX (1049-1054) est le premier des grands papes. Lui aussi a été nommé par l'empereur, mais nomination ne signifie pas médiocrité. C'est avec Léon IX que commence la réforme grégorienne. Ancien évêque de Toul, il est originaire de la Lorraine qui joue un rôle essentiel dans la réforme, en particulier le monastère de Gorze.

Il commence par revenir sur le principe de nomination des évêques, qui jusque là étaient nommés par les rois et les empereurs. Les évêques faisaient partie en priorité du gouvernement des rois et des empereurs à cause de leur instruction. Si l'empereur déléguait des pouvoirs aux grands prélats de l'église, il semblait normal que ce soit lui qui les désigne. Désormais cela semble beaucoup moins normal. Le pape déclare qu'il faut qu'ils soient désignés par des ecclésiastiques, hommes de Dieu. Le décret de Nicolas II, en avril 1059, réserve la nomination du pape aux seuls cardinaux, et non plus à l'empereur. Les cardinaux pourraient choisir le pape non seulement parmi les ecclésiastiques romains, mais parmi ceux de toute l'Europe chrétienne. Ce décret est complété par le Décret sur les Investitures de 1075, par Grégoire VII, qui interdit à tout laïc d'investir un clerc de fonctions ecclésiastiques.

Le dominium mundi Haut de page

L'enjeu est en fait beaucoup plus grave; on débat pour savoir qui, de l'empereur ou du pape, doit dominer le monde : c'est le concept de dominium mundi. Le pape parle au nom d'une église universelle. Cela s'explique par une réflexion sur les drames que l'Église est en train de vivre : elle est en train de perdre son âme, prisonnière du système politique des sociétés féodales, otage souffrant des tentations du sexe et de l'argent. Il s'agit :

du nicolaïsme, c'est-à-dire du mariage des prêtres et des évêques : c'est là un comportement de laïc. Certaines charges ecclésiastiques se transmettaient même par voie héréditaire.

de la simonie, c'est-à-dire du trafic vénal des charges ecclésiastiques et des sacrements : les évêques et les abbés sont soupçonnés d'avoir acquis leur charge pour ou avec de l'argent. Le nom vient de Simon le Magicien, qui avait voulu acheter aux apôtres le don de faire des miracles.

 La théocratie pontificale Haut de page

Cette prise de conscience amène le pape à définir le principe nouveau de la théocratie pontificale, par opposition à la théocratie royale ou impériale : Charlemagne a mis en place le modèle de l'empereur comme représentant de Dieu sur terre. Avec la réforme grégorienne c'est le pape qui représente Dieu sur terre : il a donc une vocation pour le pouvoir temporel comme spirituel. C'est une revendication de toute l'autorité (politique et autre) fondée sur deux traditions:

La fausse donation de Constantin, qui était devenu chrétien en 313. Il aurait, avant de s'installer à Byzance, délégué tous ses pouvoirs au Pape de l'époque, Silvestre; il donnait donc à celui-ci vocation à gouverner tout l'Occident. C'est seulement au XVe siècle que l'on découvre que c'est un faux qui avait été élaboré à l'époque carolingienne (760? 780?) dans l'entourage du pape.

 Lorenzo Valla et la donation de Constantin

La délégation par le Christ à Saint Pierre : pendant un millénaire on a appelé le pape vicaire de Pierre. Désormais il est appelé vicaire du Christ.

Selon la théorie de la théocratie pontificale, le pape a l'exercice de l'autorité dans sa plénitude (plenitudo potestatis) : il a donc le droit d'intervenir dans les royaumes, et est le maître souverain de l'Église. Ces positions sont énoncées dans les 27 propositions du Dictatus Papae de 1075 (Grégoire VII) :


 Principaux points du Dictatus Papae de 1075
  • 2 : Seul le Pontife romain mérite d'être appelé universel.
  • 3 : Seul il peut déposer ou absoudre les évêques.
  • 12 : Il lui est permis de déposer les empereurs.
  • 16 : Aucun synode ne peut être appelé général sans son autorité.
  • 20 : Personne ne peut condamner une décision du Siège apostolique.
  • 22 : L'Église romaine n'a jamais erré, et, comme l'atteste l'Écriture, ne pourra jamais errer.
  • 26 : Celui qui n'est pas avec l'Église romaine n'est pas considéré comme catholique.
  • 27 : Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes.
Les princes ne se trompent pas sur la portée de ce texte. Les décrets ne sont publiés ni en Angleterre (où cependant Guillaume le Conquérant avait combattu la simonie, ni en Espagne, ni dans l'Empire. En France, le légat Hugues de Die parvient à épurer l'épiscopat des simoniaques, malgré la résistance de Philippe Iier et de la noblesse. 
«Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. (...) Je te donnerai les clefs du royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux», Matthieu, 16, 18-19.