Nous
sommes dans le premier tiers du XVème siècle, en pleine Guerre
de Cent Ans. Sous le règne de Charles VI, surnommé le
"roi fou", la France vit des heures tragiques. Il y a
d'un côté les partisans du duc Louis d'Orléans, les
Armagnacs, défenseurs des droits de la dynastie capétienne et
de l'autre, ceux de Jean Sans Peur, les Bourguignons, qui
soutiennent les intérêts du duché de Bourgogne. L'Angleterre
a profité de la guerre civile pour prendre pied dans le royaume
des Lys. En 1415, Azincourt a été pour la France une défaite
catastrophique qui a décapité la noblesse et provoqué
l'installation dans le nord des troupes d'Henri V, lequel ne
songe qu'à reconquérir les territoires perdus depuis 1360. Les
Bourguignons, qui se sont peu à peu liés aux Anglais, se
sentent pousser des ailes.
Dans
leur lutte acharnée, les deux factions rivalisent d'atrocités.
Le duc d'Orléans est assassiné en 1407 et le commanditaire de
son meurtre, Jean Sans Peur, qui s'apprêtait à ceindre la
couronne royale, l'est à son tour, lors d'une entrevue avec le
Dauphin, en 1419.
Par
peur ou par ambition, après avoir favorisé le parti armagnac,
la reine Isabeau de Bavière, mise à la tête du conseil de régence,
se rallie aux Bourguignons et, en 1420, concède aux Anglais le
fameux "traité de Troyes". Dans cet acte, elle laisse
planer le doute sur la paternité du Dauphin qu'elle déshérite
au profit d'Henri V, à qui elle donne sa fille Catherine de
Valois en mariage et qu'elle fait reconnaître comme "héritier
de France".
Apparition
miraculeuse d'une héroïne
Mais
la fusion des deux royaumes ne se réalise pas. La mort, à
quelques semaines d'intervalle, d'Henri V puis de Charles VI,
laisse face à face deux "prétendants" d'un genre un
peu particulier : "Henri VI", un bébé de la
dynastie des Lancastre qui ne marche pas encore mais qui est
reconnu par la moitié nord du royaume, sous occupation
anglaise, dont la prestigieuse Université de Paris, les grands
seigneurs et les prélats ; le Dauphin Charles, théoriquement
"Charles VII", reconnu avec peine dans la partie méridionale
du pays -un garçon indolent sinon apathique, peu sûr de sa légitimité
depuis les sous-entendus du traité de Troyes.
A
peser les forces en présence, les Anglais semblent promis à un
glorieux avenir dans les délais les plus brefs. Le duc de
Bedford, tuteur d'Henri VI, devient régent du royaume. Ses armées
paraissent sur le point d'écraser les rares poches de résistance
qui subsistent au nord de la Loire, comme la ville d'Orléans.
Mais
le mois de février 1429 va marquer un tournant décisif dans le
déroulement du conflit. Le 25, à Chinon, le roi Charles,
entouré de 300 courtisans parés de somptueux atours, accorde,
dans une salle illuminée de 50 torches, une entrevue à une
jeune fille des marches de Lorraine qui se dit inspirée par
Dieu.
Elle
prétend mener les armées à la victoire. Est-elle folle ?
Le Dauphin ne le pense pas.La petite paysanne parvient à gagner
sa confiance. Elle obtient assez vite des troupes avec
lesquelles elle part sur-le-champ "bouter les Anglais hors
de France"... Le plus surprenant, c'est que son apparition
coïncidera avec la reconquête progressive des territoires
envahis.
L'histoire
a enregistré cette adolescente sous le nom de "Jeanne
d'Arc". Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Comment
expliquer cet incroyable retournement de situation ? En
face de "l'histoire officielle" s'est dressée une thèse,
sur laquelle les dictionnaires, les encyclopédies,
l'enseignement et les médias seraient réputés "faire
silence"...
"Bâtardisants"
et "Survivistes"

Cette
histoire silencieuse recouvre deux courants. Le premier en date
fut essentiellement animé par Jean Jacoby (qui en fut le
promoteur), Édouard Schneider et Jean Bosler. Pour eux, Jeanne
n'était pas la fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée; par
sa naissance, elle appartenait à la Maison d'Orléans, ce qui
expliquerait son statut, sa connaissance de la Cour et du monde
des armes (ce sont les "bâtardisants"). Le second,
lancé par Jean Grimod, reprend l'argumentation précédente et
lui donne un prolongement insolite. Partant du fait que,
princesse royale, Jeanne n'aurait pu être brûlée à Rouen,
cet auteur assure qu'on la fît évader et précise qu'on
retrouve sa trace quelques années plus tard, mariée à un
chevalier lorrain, sous le nom de Jeanne des Armoises.Cette thèse,
fusionniste, bénéficie depuis les années 50 d'une certaines
popularité parmi des "historiens" qui se baptisent
"dissidents", tels que Jean de St Jean, André Guérin,
Gérard Pesme, David-Darnac, Pierre de Sermoise, Florence Maquet,
Robert Ambelain, Etienne Weil-Reynal ou encore André Brisset ;
Yann Grandeau, dans son magnifique ouvrage Jeanne insultée,
leur préfère le surnom de "survivistes".
Sur
quoi les uns et les autres fondent-ils leur démonstration ?
Sur une série de faits apparemment troublants, qui, à les en
croire, forment un "faisceau de présomptions"
difficilement contestable. En voici les plus marquants, répartis
en 11 points.
Un
état civil bien suspect...
-
Tout
d'abord, de son vivant, Jeanne n'a jamais porté le nom
"d'Arc". "Personne, de son temps, ne l'a
nommée : Jeanne d'Arc ; nom pastiche,
fabrication tardive...", écrit Henri Guillemin.
"Lors
de son procès de Rouen, précise A. Brisset, on lui
demande intentionnellement son nom et son surnom.
Elle ne donne ni l'un ni l'autre. Elle déclare
s'appeler Jehanne en France et Jehannette à Domrémy :
ce sont là des prénoms (...). Toutes lettres de
Jehanne, sans exception, commencent ainsi "Moi,
Jehanne la Pucelle". Il faut noter une même
absence au procès de réhabilitation en 1456. N'est-ce
pas curieux ? Pour quelles obscures raisons
Jeanne elle-même, son entourage et ses juges
chercheraient-ils à taire le véritable nom de la
Pucelle ?
-
Autre
extravagance alléguée : la date de naissance de
Jeanne. Incertaine, elle aussi, brouillée comme à
dessein.
"Jeanne,
elle même, est très réservée sur cette question,
assure J. Jacoby; à son procès elle déclare
qu'elle a 19 ans ou environ, à ce qu'elle croit (ce
qui la ferait naître en 1412, comme la thèse
"classique" le soutient). Voici une réponse
bien vague (...). Or, poursuit le
"dissident", il n'existe aucun document
concernant la naissance de Jeanne...". Il faut
donc, pour davantage de précision, s'en remettre
aux témoignages qui ont été recueillis lors des procès
de 1431 et 1456. Et si l'on se réfère à celui d'Hauviette
de Sionne, qui a 45 ans en 1456, que lit-on ?
"Bien souvent, j'ai été avec Jehanne chez son
père (...). Jehanne était plus âgée que moi de
trois ou quatre ans.".
Comme
Hauviette est née en 1411, cela fait naître Jehanne
"en 1407-1408" et non en 1412! Un autre témoignage,
extérieur aux procés, viendrait confirmer cette
datation : celui de Béroalde de Verville. Ainsi
pour G. Pesme "on ne peut discuter ni mettre en
doute le témoignage de la dame Béroalde de Verville
qui raconte qu'elle entendit, à Chinon, en mars 1428,
lors de sa réception, Jehanne répondre au roi (qui le
lui demandait) que "son âge se comptait par trois
fois sept", "soit, calcule Pierre de Sermoise,
" vingt et un an au début de l'année 1429".
Cela nous ramène une nouvelle fois aux alentours de
l'année 1407, ce qui serait donc l'année réelle de la
naissance de Jehanne. "L'histoire officielle"
l'aurait rajeuni ? Pourquoi? Y-aurait-il anguille
sous roche ?
-
Une
lettre contemporaine des événements est censée nous
aider à percer le "mystère" : celle de
Perceval de Boulainvilliers, chambellan de Charles VII,
qui fut adressée le 21 juin 1429 à Philippe-Marie
Visconti, duc de Milan et frère de la veuve du duc
d'Orléans. A. Brisset en a résumé le contenu :
"Dans la nuit, une petite troupe de cavaliers
venant de Paris et accompagnant une haquenée sur
laquelle était une femme portant un bébé chaudement
enveloppé dans des couvertures s'arrêta devant la
porte de Jacques d'Arc (...). Ils frappèrent à la
porte à coups redoublés, réveillant les foules. Le
tintamarre réveilla aussi les gens de Domrémy très étonnés
par ce remue-ménage. "A. Brisset cite alors
Perceval "mot à mot" : "ignorant la
naissance de la Pucelle, ils allaient çà et là,
s'informant de ce qui était arrivé".
Notre
enquêteur ajoute qu'on s'aperçoit, après une lecture
attentive, que "la fin de la lettre n'a aucun
rapport avec le début". Quel serait en effet le
lien entre l'arrivée des cavaliers et la naissance de
la Pucelle? Ce lien lui paraît évident si l'on
remplace "naissance" par "venue". Il
faut donc comprendre que les habitants de Domrémy
"ignorant la venue de la Pucelle allaient çà et là,
s'informant de ce qui était arrivé". P. de
Sermoise y voit l'œuvre de "porteurs de
flambeaux". Comme ceux-ci seraient réservés à
l'escorte des personnalités royales, il ne reste qu'à
plus conclure que Jeanne d'Arc n'est pas née à Domrémy,
qu'elle y a été amenée, dans le plus grand secret,
lors d'une froide nuit d'hiver, par une escorte
officielle, en "1407-1408".
Les
amours coupables d'Isabeau et de Louis
-
Que
s'est-il donc passé au cours de cette année 1407 pour
que "l'histoire officielle" évite
scrupuleusement d'y faire allusion ? Un événement
serait-il survenu cette année-là serait-il susceptible
de concorder avec les faits relatés par Perceval de
Boulainvilliers que tout le monde chercherait à
camoufler ?
Il
se trouve, pour son malheur, qu'Isabeau de Bavière,
l'infortunée épouse du "roi fou", était réputée
pour la légèreté de ses mœurs. Les libelles la
surnommaient "Vénus", ce qui est tout un
programme. On lui prêtaient de nombreux amants, dont le
trés galant Louis d'Orléans, qui de son côté était
connu pour être ce qu'il est convenu d'appeler "un
chaud lapin". Il aurait un jour pris de force,
derrière une tapisserie, la femme de Jean de Nevers, la
comtesse Marguerite, ce qui en dit long sur son tempérament.
De Mariette d'Enghiens, il avait d'ailleurs eu un bâtard
que l'on se plaisait à surnommer "le beau
Dunois".
Rien
de très original, en fait, à ceci près que selon l'école
"bâtardisante" des amours adultérines de la
reine de France et du duc d'Orléans serait né un
enfant, à l'Hôtel Barbette, dans la nuit du 10
novembre 1407.
Selon
la Chronique des religieux de St Denis, ce nouveau-né
se prénommerait Philippe et aurait succombé quelques
heures après sa venue au monde. Il aurait été enterré
dans la basilique royale. Mais faut-il la croire?
Dans
son Histoire de France en 30 volumes, l'abbé Claude
Villaret mentionne également cette naissance illégitime,
mais dans la seconde édition, précise P. de Sermoise,
"subitement, sans nous en donner la raison, l'abbé
Villaret (...) change Philippe en Jehanne". Cette
correction sera maintenue dans les éditions suivantes,
"montrant qu'il est absolument sûr de ce qu'il a
fait imprimer". Pourquoi ce changement subit ?
Quels documents secrets l'abbé a-t-il compulsé pour
avoir une telle assurance ? Nul ne le sait. Mais ce
"rectificatif n'est-il pas d'une portée étrangement
suggestive pour nous? ". Ne serait-on pas en droit
d'identifier le bébé né le 10 novembre 1407 des
couches royales avec celui apporté à Domrémy par une
intrigante escorte? Isabeau ne devait-elle pas agir face
à cette naissance "inavouable", ce
"vivant souvenir de la faute commise" qui
"provoquait un scandale" à la cour -d'autant
plus que l'Orléans se fit assassiner seulement deux
semaines après son accouchement? Une solution s'offrait
à elle : déclarer l'enfant sous un autre sexe,
enregistrer faussement sa mort et l'emmener discrètement
en lieu sûr, loin des regards et des malveillances. A
Domrémy, dans la famille d'Arc, par exemple.
"Ces
circonstances à elles seules expliquent la
falsification de l'état civil", conclut Jean de St
Jean.
Et
voilà que tout s'éclaire!
-
Cette
subtile substitution serait d'ailleurs confirmée par un
certain nombre d'étrangetés, émergeant de la vie de
Jeanne, et qui prendraient toute leur saveur à la lumière
de cette thèse. Comment se fait-il, par exemple, que
celle qu'on nous présente comme une petite paysanne de
Lorraine réponde à ses juges dans un français
limpide, alors que sa langue prétendument natale,
"seule parlée dans son pays", est "un
dialecte proche du Champenois" ? Comment
sait-elle monter à cheval, cette "bergère"
qui "franchit sans difficulté les 600 km qui séparent
Vaucouleurs de Chinon"?
Par
qui connaît-elle l'art de la guerre, cette
"pucelle" qui fut, nous dit-on, si brillant
capitaine? Il a bien fallu qu'on lui enseigne toutes ces
choses! Pour être un "parfait cavalier" n'est-il
pas reconnu "qu'un entraînement de huit années
est nécessaire"?. Quelqu'un a donc dû donner des
"leçons particulières" à la future héroïne.
C'est incompréhensible si nous avons affaire à une
vulgaire manante.
Ce
sont sans doute ses étranges précepteurs qui
l'informeront sur ses origines dans lesquelles "sa
nature généreuse et passionnée ne pouvait manquer de
voir (...) l'indication d'un grand devoir à
accomplir".
Peut-être
même sont-ce là ses énigmatiques "voix" ?
Le
secret trahi
-
Jeanne
elle-même trahira son secret. Un jour de 1429, alors
qu'elle se trouve en compagnie de Charles VII, le duc
d'Alençon vient à pénétrer dans la pièce. En 1456,
il se souviendra avec précision des paroles que la
Pucelle eut à cette occasion. Transportée par la joie,
la Pucelle lui aurait déclaré la bienvenue en ces
termes : "Plus on sera ensemble du sang du roi
de France, mieux cela sera", ce qui signifie
"sans contestation possible", note A. Brisset,
qu'elle l'est, elle aussi, de "sang royal".
-
L'étude
des armoiries de Jeanne confirmerait le fait. Le roi, en
effet, confère à sa protégée un blason. "Quel
est ce blason ? " demande Jacoby. Citant les
pièces du procés il précise : "d'azur à
deux fleurs de lys d'or et une épée d'argent, à la
garde dorée, la pointe en haut, férue en une couronne
d'or".
Il
poursuit : "on sait quelle était, à cette époque,
l'importance de l'art héraldique" et on sait aussi
que les bâtards possédaient les "privilèges de
la noblesse jusqu'à celui de porter les armes de leur
Maison, mais ceci avec une certaine différence qu'on
appelait une brisure. Cette brisure prenait
ordinairement la forme d'une barre, qu'on posait sur le
blason, mais parfois elle consistait en une modification
de l'une des armoiries (...)".
Les
armoiries de Jeanne, dans lesquelles la troisième fleur
de lys est remplacée par une épée n'étaient donc
simplement que celles de France, avec une brisure. G.
Pesme peut s'exclamer : "réclamer le blason
de la Maison de France mais cela ne serait jamais venu
à l'idée d'une paysanne ! ".
Charles
VII était complice
-
Dés
lors, l'objet de la rencontre entre Jeanne et le roi est
évident. Lisons P. de Sermoise : "Le point
essentiel est la confiance. Charles l'avait perdue ;
Jeanne la lui redonne; En moins de deux heures elle a
retourné la situation, transmuté la légitimité
discutable en une vérité imprescriptible" de par
Dieu" (...) : il était bien le fils de
Charles VI", c'est sa propre sœur qui le lui
affirmait, mise au courant par les précepteurs que lui
avait détaché sa mère.
-
Les
"bâtardisants" évoquent alors avec délectation
le mystère (encore un!) de la disparition du
"Livre de Poitiers". Ce livre, qui était un
condensé des conclusions de la commission franciscaine
qui examina Jeanne sur ordre du roi, a disparu depuis le
XVe siècle sans qu'on sache où il a atterri. Or
Edouard Schneider, ami de Pie XI et citoyen d'honneur du
Vatican, l'aurait vu de ses propres yeux "enfoui
dans les fonds secret de la bibliothèque du
Vatican". Cet ouvrage, caché au fond d'archives
inaccessibles, ne contiendrait-il pas la "preuve
formelle de la filiation réelle de Jehanne"?
Sinon, pourquoi l'aurait-on soustrait aux yeux du
public?
-
Il
serait évidemment inconcevable que le roi ait pu laissé
brûler sa demi-sœur sans réagir. Le procès de Rouen
fut donc tronqué et Mgr "Cauchon était de
connivence pour monter cette énorme
mystification". Jeanne sera déclarée hérétique,
puis relapse au cours d'une parodie de procès. Les
prisons médiévales regorgeaient de sorcières condamnées
à mort. La bâtarde royale s'échappa vraisemblablement
par un "souterrain du château", tandis qu'on
amenait au-devant de la populace une autre suppliciée,
qui, selon Perceval de Cagny dont P. de Sermoise cite la
Chronique, "fut amenée du chastel le visage
embronché au lieu-dit où le feu était prêt".
Embroncher qui "signifie très exactement :
couvrir, voiler, pencher en avant avec l'idée
d'assombrir ou de cacher -Conclusion : "un
chaperon rabattu embronchait un visage et le dissimulait
" pour que personne ne se rende compte de la comédie
d'exécution à laquelle les autorités se livraient.
Jeanne
des Armoises et Jeanne d'Arc ne sont qu'une
-
Nous
voici donc en plein "survivisme", avec une
Pucelle dans la nature. Pendant quelques années on perd
sa trace. Elle n'est pas bien loin. Le 20 mai 1436,
comme le rapporte la Chronique du Doyen de St Thiébault
de Metz, la voilà qui réapparaît à la
Grange-aux-Ormes. "La reconnurent ses deux frères
Pierre et Jean" : c'est donc une information
solide.
Puis
la Pucelle se rend au Luxembourg, où elle fait la
rencontre du chevalier Robert des Armoises, qu'elle épouse
le 2 septembre à Arlon. Elle s'appelle désormais
Jeanne des Armoises. Un mois plus tard, elle court à
Tiffauges porter secours à son ancien compagnon
d'armes, Gilles de Rais, qui combat les "écorcheuses".
Après quelques autres campagnes, elle retourne en
juillet 1439 sur les lieux de sa première victoire :
Orléans. "Les notables de la ville et de nombreux
gens du peuple qui l'avaient approché en 1429",
auxquels selon certains il faut ajouter sa propre mère
et Charles VII, la reconnurent "tous et sans
exception". A. Brisset relève d'ailleurs que sur
les comptes d'Orléans "figure un don de deux
millions" pour le bien qu'elle a fait à la ville
durant le siège.
"Puis
elle rejoint son époux dans le château de Jaulny
(...). Elle cesse de faire la guerre et demeure en son
château où elle meurt en 1449 ou 1450."
La
somme de tant d'arguments convergents laisserait groggy le plus
sceptique des rationalistes. On le serait à moins : tout
semble se tenir. Tous les faits s'éclairent et semblent, pour
une fois, s'enchaîner logiquement. Mais pourtant, de ce bel édifice,
de ces déductions si fines... rien ne subsistera, après
confrontation avec les faits.
L'absence
de nom?
Il
est parfaitement exact que Jeanne n'ait pas porté le nom
"d'Arc" de son vivant. Mais c'est pour une raison fort
simple. A son époque, la coutume veut que l'on accole à son prénom
le nom du lieu de résidence ou d'origine (Jehannette de Domrémy,
par exemple), ou encore un surnom qui évoque une activité
particulière (la mère de Jeanne s'appelait Romée, en raison
d'un pèlerinage qu'elle avait effectué en la ville de Rome).
De
plus, dans le royaume de France, il faudra attendre le XVIIe siècle
pour que les femmes portent le nom de leur mari et les filles
celui de leur père. En ce XVe siècle, rien de définitif n'a
encore été décidé par les autorités et chaque village a ses
coutumes. Il est ahurissant que les "bâtardisants",
raisonnant comme si le procès se déroulait à l'époque
moderne, feignent de l'ignorer pour en tirer des conclusions
tendancieuses. A moins qu'ils l'ignorent vraiment, ce qui ne
constitue pas une circonstance atténuante.
Contrairement
à ce qu'ils disent, Jeanne ne cherche pas un seul instant à
cacher ses origines. Le 21 février 1431, elle confie au juge,
sous serment et sans le moindre embarras, qu'elle est née au
village de Domrémy, ajoutant que son père "s'appelle
Jacques d'Arc et (sa) mère Isabelle." Inutile de se
torturer l'esprit sur ce point.
Jeanne
d'Arc ne s'est pas rajeunie!
Sur
cette question, les "bâtardisants", qui n'ont pas
saisi précédemment que les progrès de l'état civil ont suivi
les luttes entreprises par le roi de France contre les
particularismes locaux, font à nouveau les frais de leur
ignorance de l'arrière-plan historique. Si Jeanne ne donne pas
son âge avec la précision d'une administrée modèle, il n'y
faut point chercher malice : c'est tout simplement qu'elle
l'ignore avec exactitude, comme toutes les personnes de son
temps. Quiconque a eu un jour accès aux archives médiévales
sait combien les âges et les précisions de cet ordre demeurent
incertains pour cette période, où les registres de baptêmes
ou d'état civil ne sont tenus qu'exceptionnellement. Nos détectives
se sont certainement passés d'une telle visite, qu'ils ont dû
juger inopportune pour des gens de leur valeur!
Ce
qui aurait tout de même dû leur mettre la puce à l'oreille,
c'est que la plupart des témoins des procès prononcent cet
"environ" ou cet "à peu près" qui fait naître
leur soupçon. Ils auraient pu se demander pourquoi. Mais ils préfèrent
affirmer ex cathedra. Affirmer par exemple qu'Hauviette de
Sionne a 45 ans en 1456. Comment peuvent-ils en être si sûrs?
Est-ce
d'ailleurs par pur hasard que le témoignage de cette Hauviette
est si souvent invoqué? Sans doute pas, car les 115 autres dépositions
et notamment celles des parrains et marraines de l'accusée
(celles et ceux qui l'ont donc portée sur les fonds baptismaux)
confirment unanimement l'âge donné par "l'histoire
officielle".
Il y
aurait encore la "dame Béroalde de Verville"? A son
propos, Yann Grandeau remarque avec amusement que "si cette
dame, qui d'ailleurs était un homme (la bévue est plaisante)
assista à l'entrevue de Charles VII et de Jeanne d'Arc (...) ce
dut être dans une vie antérieure ; François Béroalde ou
Berval (...) ; naquit en 1558."
En
se reportant au texte, on s'aperçoit en outre que dans l'esprit
du chanoine l'âge de Jeanne "se compte par sept" et
non comme indiqué plus haut par "trois fois sept"...
Tout à l'avenant.
Quelle
"escorte royale"?
L'escorte
et le bébé, voilà au moins du sérieux !
Eh
bien non... Faisons bénéficier les "bâtardisants"
de la traduction littérale du passage dont ils se font forts de
nous restituer la "substantifique moelle" (sans jamais
le citer en entier) : "Dans cette nuit de l'Epiphanie
du seigneur, lorsque les peuples ont coutume de se souvenir plus
joyeusement des actes du Christ, elle (Jeanne) entra dans cette
lumière des mortels et, chose admirable, tous les habitants du
lieu sont pénétrés d'une grande joie, et, ignorant la
naissance de l'enfant, vont çà et là demandant ce qu'il est
arrivé de nouveau. Tous les cœurs partagent cette allégresse.
Que dire de plus ? Les coqs comme des hérauts de la
nouvelle allégresse font entendre, au lieu de leur chant
habituel, des chants inaccoutumés et, battant des ailes pendant
deux heures, semblent annoncer un événement nouveau."
Que
dire de plus, en effet ? Où sont passés la haquenée, ses
couvertures l'escorte, les flambeaux et le précieux bébé ?
Disparus, évaporés! Désinvolture ou escroquerie?
Le
statut des bâtards n'était pas celui qu'on croit
Il
est toujours cocasse de lire les affirmations péremptoires de
quelques historiens, ou se prétendant tels, relatives à la vie
privée des célébrités du passé. Est-il utile de limiter
leurs propos en insistant sur le fait qu'ils ne reposent bien
souvent que sur les ragots d'une époque ?
Il
en va ainsi des relations étroites qui auraient unis Isabeau de
Bavière et le duc d'Orléans. On les sait tout deux assez
torturés par leur "démon intérieur" ; on relève
la fréquence des visites de l'Orléans au domicile de la reine
-c'est suffisant pour les coucher dans le même lit. Remarquons
tout de même que les documents sont inexistants et que les
chroniqueurs les plus sérieux n'ont pas pour habitude d'écrire
sous la couche de leur maître. Que le douzième et dernier
enfant d'Isabeau lui ait été fait par le roi, par un amant
inconnu ou supposé, nul n'en saura jamais rien et il faut s'y résoudre.
Passons.
Car le fait d'être bâtard, en ces temps révolus, quoiqu'on en
pense aujourd'hui, n'était pas perçu comme une infamie, comme
en témoigne d'ailleurs la vie du bâtard d'Orléans, le
"beau Dunois". Les chroniques royales sont remplies de
bâtards royaux, sans qu'aucune censure ne sévisse ; rois
et reines les promènent sans complexe et ils ont leur place à
la cour ; la société n'est pas choquée, pas plus que l'Église,
qui entre deux sermons moralisateurs, n'hésite pas à en
canoniser certains.
De
quoi voudrait donc se cacher la reine? Et de qui surtout ?
Comme le prouve la Chronique incriminée, l'accouchement n'a pas
été clandestin. D'autres auteurs en font mention, comme le héraut
Berry ou Jean Raoulet, sans être le moins du monde inquiétés.
La réalité de l'adultère n'était pas anéanti par la
substitution imaginée, la grossesse la dévoilait assez. Et si
adultère il y avait on ne voit pas ce qu'un changement de sexe
ou de prénom y changeait.
Cette
légende de la bâtarde ne provient que de l'Histoire de France
en 30 volumes.. Un peu comme la "dame de Béroalde",
c'est en effet une source autorisée... du XVIIIe siècle. Soit
de trois siècle postérieures aux événements.
Le
"perspicace" Villaret, comme l'écrit Jacoby, n'est
d'ailleurs pas responsable de la modification puisqu'il est mort
en 1766 et que le changement intervient dans l'édition de 1770.
L'apparition d'une énigmatique "Jehanne" n'est due
qu'à une regrettable erreur du typographe. On ne comprendrait
pas, sinon, la raison pour laquelle les éditeurs auraient laissé
subsister, comme c'est le cas dans la première édition de
1764, la précision que les douze enfants de la reine sont
"en nombre égal des deux sexes", soit 6 mâles et 6
femelles, alors que l'apparition motivée d'une nouvelle fille
aurait dû leur faire remarquer que la répartition des sexes
avait changé (respectivement 5 et 7). Dans l'édition de 1770,
on peut d'ailleurs signaler d'autres erreurs, telle cette
"Jeanne, duchesse de Bretagne", qui a été confondue
avec une duchesse d'Orléans.
La
relecture de cet ouvrage fut hâtive, sa publication défectueuse :
autant de raisons pour que les "bâtardisants" le
propulsent "source" et en déduisent un chapelet d'élucubrations.
Or le héraut Berry et Jean Raoulet, qui écrivaient, eux, au
XVe siècle, confirment l'accouchement d'un fils prénommé
Philippe, mort le jour même.
Le
"stratagème"
Jeanne
était loin d'être un "parfait cavalier",
contrairement à ce que supposent les bâtardisants. La route
lui fut pénible et fatigante et sa chevauchée nécessita de
nombreuses étapes. Un médecin délégué par Cauchon fit état
de ses parties inférieures abîmées par l'équitation et le
manque d'entraînement.
Néanmoins,
il est fort probable qu'elle n'attendit pas sa rencontre avec le
sieur de Baudricourt pour s'exercer à l'équitation. Ses
parents avaient un "gagnage", autrement dit une ferme
dans laquelle étaient employés pour l'exploitation un certain
nombre de chevaux (à la différence du simple
"conduit", qui n'en comptait pas). Elle a dû les
monter plus d'une fois. C'est méconnaître profondément les
usages de la campagne que d'y voir un prodige.
Rien
de merveilleux non plus dans la langue parlée par Jeanne. La
langue dite "française" (= originaire d'Ile-de-France)
ne fut sans nul doute imposée qu'avec beaucoup de difficultés;
au XVe siècle la multiplicité des idiomes rendait encore délicat
le dialogue entre des provinces éloignées. Mais à cette même
époque, le dialecte champeno-lorrain, que l'on employait entre
autres dans le coin de Domrémy, était un des plus proches de
celui parlé en Ile-de France. Il avantageait donc notre héroïne
plutôt qu'il ne l'handicapait et elle n'eut aucun mal à
s'exprimer devant le roi comme devant ses soldats ou ses juges.
Quant
à la pratique guerrière, je vois mal ce qui aurait prédisposé
une princesse de sang royal à devenir un capitaine
victorieux... L'atavisme ? Le "stratagème" est
encore inconnu !
Quand
la fausse érudition se met au service d'une mystification
Jeanne
était-elle "de sang royal"?
La
citation de G. Pesme, par lui traduite du latin, est tronquée.
Jeanne n'a jamais prononcé les paroles qu'il lui prête.
Correctement transposée en français, l'expression exacte est :
"Tant plus seront ensemble du sang royal de France, mieux
ce sera ". Le sens en est différent, du tout au tout. Au
cours de sa rencontre avec le duc d'Alençon, Jehanne déclare
seulement sa satisfaction de voir réunis avant la bataille le
roi de France et son cousin. Elle ne prétend pas faire partie
de la famille. La version latine ne profite pas aux "bâtardisants"!
Jacoby
et consorts n'ont rien compris non plus aux règles de l'héraldique
qui, comme celles du latin, sont contraignantes :
-
La
"brisure" revendiquée n'est pas un signe de bâtardise,
mais le moyen de distinguer la branche aînée de la
branche cadette, ce qui est sensiblement différent.
-
La
bâtardise ne s'effectue jamais par une pièce
principale telle qu'une épée, mais par une barre ou un
bâton péri placé en barre.
-
La
fleur de lys n'est pas l'exclusivité de la famille
royale. En remerciements pour services rendus, le roi
autorisait souvent l'incrustation de ces "meubles
de concession" dans le blason de ses preux
chevaliers. Tel fut, par exemple, le cas de Gilles de
Rais.
-
Si
le blason de Jeanne évoque sa bâtardise, pourquoi ses
frères l'ont-ils également arboré ? Se
livrait-on à un trafic d'enfants entre l'Hôtel
Barbette et Domrémy?
-
Les
héraldistes sont d'accord sur la signification à
accorder à cet écu : "l'épée posée en pal
couronnée rappelle le relèvement de la fortune de la
couronne de France (que Jeanne) obtint l'épée à la
main", écrit avec élégance Moreau de la Meuse.
Nul
n'est besoin d'entretenir des sous-entendus biscornus. Tout est
clair : le blason de Jeanne évoque le rôle de la jeune
fille (l'épée) dans la "reconquête" du royaume (les
lys) et non pas son appartenance à la famille d'Orléans.
L'argument
du "secret de famille" n'est guère plus probant.
Imaginons un instant la scène que décrivent les "bâtardisants",
Jeanne divulguant à Charles VII, dans l'embrasure d'une fenêtre,
qu'elle est sa demi-sœur... A qui peut-on faire croire que
cette soudaine révélation ait brusquement plongé le roi dans
une indicible joie et lui ait rendu la confiance en lui qu'il
avait perdue ? Lui qui doutait de l'identité de son père,
cela l'aurait au contraire achevé! Sauf à considérer qu'une
femme soit limitée par la nature à n'accoucher que d'un seul
enfant adultérin, ce qui, les "bâtardisants" en
conviendront, est encore loin d'être un fait établi... Exit,
cet argument fallacieux.
Quant
au "Livre de Poitiers" caché au fond Vatican, il ne
vaut guère mieux. Il est dommage que les lettres d'Edouard
Schneider, qui sont censées contenir cette révélation, ne
fassent pas une seule fois référence à ce rapport, comme il
l'a été démontré le 21 mai 1964 lors d'une confrontation
publique à Orléans entre G. Pesme et quelques historiens
sceptiques.
Les
probabilités d'une évasion
Cauchon
était-il de mèche ? Jeanne aurait alors été au cœur
d'une vaste conspiration, dont tous les témoins, et en
particulier les habitants de Domrémy, auraient nécessairement
complices, avec une conscience professionnelle dans le parjure
qui étonne en ces temps d'Inquisition féroce et qui doit
s'expliquer... par le microclimat de la région!
Seulement,
si tout le monde fut tenu dans la confidence du secret, peut-on
encore objectivement considérer que c'en fût un? Et, si ne
n'en fut pas un, le silence des archives ne lasse pas d'étonner.
Quant aux fouilles effectuées à l'emplacement de l'ancien château
de Bouvreuil, elles n'ont guère mis à jour de fantasmagorique
souterrain.
Alors,
pourquoi avoir masqué le visage de la victime? C'est très
simple : le visage de Jeanne n'a pas été masqué !
Perceval de Cagny, qui soit dit en passant n'assistait pas à la
scène, de son propre aveu, fait effectivement référence à un
visage "embronché", mais ce mot est traduit de façon
erronée. Comme l'indiquent les manuels de linguistique,
"embronché", qui peut signifier certes "caché",
veut d'abord dire : "mis de travers". Or, une
macabre coutume voulait justement que les hérétiques soient
conduits au bûcher en portant une mitre que leur bourreau, avec
un raffinement sadique se plaisait à placer "de
travers". Ce qui fut précisément le cas pour Jeanne.
Il
n'y a pas à se demander ce qui est le plus voilé, du visage de
la condamnée ou de la bonne foi de ceux qui tordent les textes
à leur convenance.
Les
paroles de ceux qui ont assisté à l'horrible scène, Pierre
Cusquel, Guillaume de la Chambre, les notaires Guillaume
Manchon, Guillaume Colles, Nicolas Taquel et de nombreux autres
sont, quant à elles, sans détour et irréfutables. Et l'on n'a
jamais retrouvé aucun témoignage de l'évasion, évidemment.
La
dame des Armoises, vraie Pucelle d'Orléans...ou "impostrice"?
D'abord
une évidence : si Jeanne ne s'est pas échappée de ses geôles,
comme les actes officiels et les propos des témoins faits sous
serments l'attestent, si elle est morte dans les flammes allumées
par le bras séculier et si ses cendres ont bien été jetées
à la Seine, Jeanne des Armoises est obligatoirement une "impostrice".
L'épaisseur des "preuves survivistes" tenant du
papier à cigarettes, nous pourrions en l'occurrence nous
abstenir d'étayer notre réponse.
Il
n'empêche. Jeanne des Armoises a bien existé, c'est un point
que nous ne marchanderons pas. Il est également incontestable
qu'elle s'est présentée comme "Pucelle d'Orléans"
(il est d'ailleurs piquant qu'elle ait continué à se prévaloir
de ce titre après son mariage!). Mais notons d'emblée qu'elle
ne fut pas la seule à revendiquer cette identité. Rien qu'en
Anjou, les chroniques ne répertorient pas moins de trois!
Qu'est-ce
qui faisait courir ces "Pucelles"? Le goût de
l'aventure, certainement ; l'appât du gain, sans aucun
doute ; certaines d'entre elles étaient peut-être aussi
de grandes malades. Lorsque Jeanne des Armoises se rend à Orléans
c'est en tout cas par besoin, puisque son mari vient de mourir
(douteux aussi, celui-là, puisque ses biens ont été confisqués,
et qu'il vivait en proscrit à Metz et au Luxembourg -et qu'il
continuait à porter le titre de seigneur de Tichemont qui lui
avait été retiré).
La
ville lui baille, c'est vrai, une importante somme d'argent de
210 livres parisis -mais pas les "deux millions" des
survivites. Elle n'y rencontre ni sa mère, qui n'y résidera
qu'un an plus tard, ni Charles VII (il est drôle, ce Pesme qui
nous dit avec l'humilité qui le caractérise :
"J'affirme que le roi était à Orléans dés ce
moment..." ; comme s'il suffisait
"d'affirmer"...). Elle cherche, au contraire, à éviter
tout contact avec le roi et quitte la ville dès que l'arrivée
de celui-ci est annoncée.
Il
n'est pas inintéressant de noter qu'au cours de sa courte et
prudente visite, elle ne rencontre que des "seconds
couteaux" qui ne sont pas plus qualifiés pour répondre de
sa véritable identité. Sa ressemblance leur suffit ; son
aplomb fait le reste. Le moyen âge est très friand de ses réapparitions
miraculeuses, qui ne surprennent guère un peuple vivant au
rythme de la "légende dorée". Jeanne, au demeurant,
ne parle que par "paraboles", un exercice qui demande
beaucoup d'astuce et une certaine agilité d'esprit, mais qui a
pour effet de faciliter grandement l'approximation des réponses.
L'aide qu'elle apporte en Vendée à Gilles de Rais, devenu
depuis 1438 un nécromancien de la pire espèce, sacrifiant au démon
des centaines de jeunes enfants sur lesquels il a auparavant
assouvi ses fantasmes sodomiques, ne plaide guère en sa faveur.
Et
les frères?
Les
"survivistes", jamais à cours, soutiennent qu'il est
totalement impossible qu'elle ait également réussi à berner
ses deux frères. Mais s'agit-il bien de ses deux frères? Si
Jeanne des Armoises est parvenue à tromper son monde, pourquoi
ne se serait-elle pas entourée d'acolytes tenant le rôle de
ses frères?
Admettons
que ce soit bien les authentiques frères de l'authentique
Jeanne. Qui dit qu'ils furent dupes? Peut-être ont-ils opportunément
exploité l'événement. On sait que Jean avait sensiblement
profité de l'entreprise de sa sœur et qu'il ne se privait
jamais de demander des fonds aux villes parcourues. L'impostrice
lui servit peut-être quelque temps. Par la suite, il s'en
serait écarté.
Ce
qui est sûr, de toutes façons, c'est que c'est la famille de
Jeanne d'Arc, Pierre d'Arc et Isabelle Romée en tête, qui
introduisit la cause de réhabilitation quelques dix années
plus tard. Pour éclairer cette aventure, il est toutefois
indispensable d'insister sur un fait survenu en août 1440,
curieusement absent de la démonstration "surviviste" :
à savoir l'aveu de l'escroquerie par Jeanne des Armoises, en
personne, devant l'Université et le Parlement de Paris! Pierre
Sala ajoute qu'elle se confessa devant le roi.
Après
le récit de son subterfuge, plus personne n'entendit parler
d'elle. Elle s'enfonça à nouveau dans les brumes de l'histoire
d'où elle n'était sortie que par l'inadvertance de quelques
chroniqueurs, plus prudents cependant que les survivistes ont
cherché à le faire croire.
Après
ces quelques précisions élémentaires, que reste-t-il de
l'hypothèse en 11 points ?
La réponse
est aisée : un gros zéro tout rond !
Les
rêves de M. le sous-préfet
Un
dernier point : l'origine des divagations "bâtardisantes".
Elle
est à chercher dans les vers du sieur Pierre Caze, sous-préfet
de Bergerac sous le Premier Empire. Tortilla-t-il "la soie
blonde de ses favoris" en répétant vingt fois
"Messieurs et chers administrés..." sans que "la
suite de son discours" ne lui vînt ? Alphonse Daudet
n'y était pas pour nous le dire.
Ce
que l'on sait, en revanche, c'est qu'en 1805 Caze publia le
premier ouvrage qui mettait en scène une Jeanne adultérine et
royale sous le titre La mort de Jeanne d'Arc ou la Pucelle d'Orléans.
Genre du livret : tragédie.
La
vraie tragédie, pour le sous-préfet, ce fut que les comédiens
sollicités, jugeant le style un peu mièvre et l'intrigue trop
décousue refusèrent de jouer la pièce! Paul-Éric Blanrue
HORS-TEXTE
La
"thèse classique"
La
thèse que l'on dira "classique", qui est connue de
tous et enseignée par les manuels, peut être ainsi résumée
de la façon suivante. Jeanne naît en 1412, dans le village de
Domrémy, sur les bords de Meuse. Ses parents, Jacques d'Arc et
Isabelle Romée sont laboureurs. A 13 ans, l'enfant entend des
voix, qui lui demandent d'aller trouver le Dauphin avec pour
mission de sauver la France de l'emprise étrangère. En janvier
1429, après une tentative infructueuse, elle réussit à
convaincre le capitaine de Vaucouleurs,
Robert
de Baudricourt, de la conduire auprès du roi. Après un étrange
entretien avec celui-ci, la jeune fille se rend dans la ville d'
Orléans, qui représente un des derniers bastion pro-Français
en territoire anglais. Elle y contraint les armées ennemies à
lever le siège, puis emmène le "gentil Dauphin" à
Reims. Le 17 juillet 1429, celui-ci s'y fait sacrer, ce qui rend
sa légitimité incontestable. Désormais le roi ne s'en occupe
plus et elle tente des coups de force en solitaire. En 1430,
devant Compiègne, la jeune héroïne tombe aux mains des
Bourguignons qui la livrent aux Anglais contre rançon. Elle est
jugé à Rouen par l'évêque Cauchon, condamnée comme
"relapse", ce qui lui vaut, dés le lendemain du
verdict, le 30 mai 1431, d'être brûlée vive sur la place du
Vieux-Marché. Elle sera réhabilitée en 1456, béatifiée en
1909, canonisée par Benoît XV, le 9 mai 1920.
Avec
l'assentiment des historiens, allant de la gauche communiste à
la droite royaliste, les Français ont vibré aux accents de
cette épopée formidable, sans remettre en cause, voix à part,
les données essentielles.