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Les
femmes du Moyen Age : Jeanne
d'Arc

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GRANDS PERSONNAGES de
l'HISTOIRE de FRANCE - N°3, 1988. France Hachette

Début
mars 1429 : la France traverse les jours les plus sombres de son histoire...
D'ailleurs, la France n'existe plus. Neuf ans plus tôt, Charles
VI, le roi fou, par la main de son épouse , la reine Isabeau, a
déshérité son fils le Dauphin et pris le roi d'Angleterre comme héritier.
Depuis, le pays est déchiré par la guerre. Sur le terrain, les Anglais
tiennent, avec leur allié le duc de Bourgogne, tout le nord de la Loire. Depuis
des mois, ils ont mis le siège devant Orléans, ville-clef pour le passage de
la Loire, ville-symbole dont le duc est le chef des partisans français. Si
Orléans tombe, c'est toute la France qui bascule...
Les Orléanais ont
longtemps résisté, mais l'heure est au désespoir. Ils n'ont plus de vivres;
Ils ont tenté une sortie qui s'est soldée par un massacre. Seul un miracle
pourrait sauver le pays... C'est alors qu'une nouvelle incroyable parvient aux
assiégés : une bergère est en route pour Chinon où réside le Dauphin. Elle
s'appelle Jeanne et se dit envoyée par Dieu pour délivrer la France...
Jeanne
la Pucelle
Domrémy,
près de Greux, aux confins de la Lorraine et de la Champagne, serait, en ce
début du XVe siècle, un petit village comme les autres, s'il ne présentait
pas une particularité étonnante : en plein pays tenu par les Anglais et leurs
alliés bourguignons, ses habitants sont restés de farouche partisans des
Français. Ils sont protégés par la puissante forteresse voisine de
Vaucouleurs, dont le seigneur, Robert de Baudricourt, partage leurs
sentiments. C'est
à Domrémy, au début de l'année 1412, peut-être le 6 janvier, jour de l'Épiphanie,
que les époux d'Arc ont une fille qu'ils baptisent, à l'église de Greux, du prénom
de Jeanne. Jacques d'Arc et sa femme Isabelle sont laboureurs. Ils sont bons
catholiques et loyaux sujets du roi de France. Sans être dans la misère, ils
ne sont pas bien riches, ce qui oblige très tôt la petite Jeanne, en plus des
tâches féminines -elle file fort bien- à accomplir des travaux qu'on réserve
plutôt aux garçons : tirer la charrue, garder les bêtes. "Jeannette"
frappe les habitants de Domrémy par son extrême piété. "Béguine"
(dévote), elle va assidûment à la messe ; elle se rend presque chaque samedi
en pèlerinage à l'ermitage voisin de Notre-Dame de Bermont. Un peu plus tard,
alors qu'elle est adolescente, les passants la voient de temps à autre s'isoler
de ses bêtes ou abandonner sa charrue pour s'agenouiller. Quand ils la questionnent,
elle répond qu'elle "parle à Dieu". 
C'est
vers l'âge de treize ans que Jeanne entend des voix pour la
première fois : par une belle journée d'été, vers midi, alors qu'elle garde
ses moutons... En cette époque où le merveilleux et le miraculeux font partie
du quotidien, elle n'est sans doute pas trop étonnée d'entendre saint Michel,
sainte Catherine et sainte Marguerite s'adresser à elle. En revanche, le
contenu de leurs paroles a de quoi le bouleverser : l'archange et les deux
saintes lui ordonne tout bonnement de conduire le Dauphin à Reims pour y être
sacré, et de "bouter les Anglais hors de France"... Chasser les
Anglais de France, elle , une petite fille, alors qu'ils terrorisent le pays
depuis près de cent ans et que les rois et leurs armées n'en sont pas venus à
bout !... Jeanne ne parle de l'événement à personne. Mais mois après mois,
année après année, les voix reviennent, insistantes...
1428
: Jeanne a seize ans. On dit que les Anglais, excédés par cette poche de résistance
que représentent Domrémy et sa région, vont employer les grand moyens pour la
réduire : Jeanne se décide ; pour la première fois, elle parle des ses voix.
Pas à ses parents : ils veulent la fiancer à un jeune homme de Toul. Pour la
première fois, elle désobéit. Son père dira plus tard qu'il préférait la
noyer de ses propres mains plutôt que de la voir partir avec des soldats...
Elle se confie à son oncle, Durand Laxart, qui se laisse convaincre et la
conduit à Vaucouleurs, chez le sire de Baudricourt. Le 13 mai, elle est devant
lui et lui répète le message divin. Las ! Baudricourt a vite fait de renvoyer
cette petite paysanne en jupe rouge chez ses parents en leur conseillant de lui
donner une bonne paire de claques ! 
Vaucouleurs
Les
Anglais arrivent un mois plus tard. Le 22 juin, ils déferlent sur la région.
Comme les autres, Jeanne, ses parents, sa petite sœur et ses trois frères se
réfugient à Neufchâteau, la seule ville fortifiée, tandis que le siège est
mis devant Vaucouleurs. Mais la place est forte et bien préparée. Fin juillet,
les Anglais s'en vont. Maintenant qu'elle a vu l'ennemi de près, Jeanne est
moins disposée que jamais à abandonner sa mission. Le 13 février 1429, elle
est de nouveau à Vaucouleurs avec son oncle et se fait, une nouvelle fois
éconduire sans ménagement par Robert de Baudricourt. Mais elle reste dans la
place, où elle surprend tout le monde par sa détermination. Elle proclame haut
et fort qu'elle doit être devant le Dauphin avant la mi-carême et que le temps
lui presse "comme à une femme en ceinte"... La
personnalité hors du commun de cette jeune fille ne passe pas inaperçue et son
nom vient même aux oreilles du duc de Lorraine... Vieux et malade, Charles de
Lorraine sent sa fin approcher : il est prêt à se raccrocher à n'importe quel
espoir. Il fait donc venir Jeanne en son château de Nancy. Charles
de Lorraine a eu une vie pour le moins dissolue. Il a abandonné son épouse et
vit en concubinage avec une femme du peuple qui lui a donné cinq bâtards.
Jeanne se^présente devant lui en habits d'homme - chausses grises et chaperon
noir - qu'elle a trouvés plus commodes pour voyager : elle lui déclare qu'elle
n'a rien à lui dire sur sa santé, mais lui reproche vertement ses péchés et
lui recommande de songer à la guérison de son âme avant celle de son corps...
Abasourdi, subjugué, le duc promet de s'amender et la renvoie à Vaucouleurs
couverte de présents. Cette
fois le sire de Baudricourt est ébranlé. Quelle est donc cette fille du peuple
qui a osé faire la morale à un duc? Et si elle disait vrai ? Il décide de la
faire exorciser par son curé : revêtu de l'étole, celui-ci s'approche d'elle
en prononçant les formules rituelles. Si c'est une sorcière, elle doit fuir.
Elle se jette au contraire à ses genoux : le diable n'est pas en elle ! Alors,
Baudricourt cède. il lui donne l'escorte qu'elle réclame : six hommes, six
cavaliers qui vont entourer cette adolescente chevauchant en habits
d'homme. Le 22 février, il l'accompagne jusqu'au pont-levis et lui lance :
"Va, va et advienne que pourra!" Après un voyage périlleux, mais
sans rencontre, ils pénètrent, le 4 mars, en territoire français, à Sainte
Catherine de Fierbois. Jeanne va se recueillir dans l'église où, dit-on,
Charles Martel a enterré l'épée avec laquelle il a battu les Arabes à
Poitiers en 732, et envoie un message au Dauphin, lui annonçant son arrivée.
Elle a dix-sept ans et déclare : "Je durerai un an, guère plus"... 
Elle
révèle au roi le secret de sa naissanceLa
rencontre a lieu le mardi 8 mars 1429, en fin d'après-midi. Vers sept heures,
Jeanne est introduite dans la grande salle du château. Elle est d'abord
éblouie par la lumière : cinquante torches, elle n'en a jamais vu autant ;
puis par l'assistance : trois cents chevaliers richement vêtus. Elle va vers
l'un d'eux, qui n'est pourtant pas le mieux habillé, et s'agenouille. L'homme
sursaute et lui désigne un de ses compagnons en grand équipage : "Je ne
suis pas le roi. Voilà le roi ! " Jeanne secoue la tête : "Au nom de
Dieu, c'est vous et nul autre. J'ai nom Jeanne la Pucelle et le roi des cieux
vous commande par moi d'être sacré et couronné dans la ville de Reims !"
Un
précieux cadeau
Le
25 octobre 1415, les Anglais écrasent les troupes françaises
à Azincourt, et font prisonnier Charles d'Orléans, neveu du
roi Charles VI. les alliés des
Bourguignons sont fermement décidés à ne pas lâcher cette
précieuse proie : ce jeune homme de vingt-quatre ans est le
chef légitime du parti armagnac. Ils le garderont vingt-cinq
ans ! Dans sa prison, Charles découvre les charmes de la
poésie... Et continue également à diriger ses affaires :
c'est ainsi qu'en 1429, il ordonne que l'on confectionne des
vêtements d'apparat aux couleurs des Orléans pour Jeanne d'Arc
qui vient de délivrer sa ville. Ce somptueux cadeau sera
précieux aux historiens : de ses dimensions ils pourront
déduire la taille de Jeanne : 1 m 58!...
Puis
elle demande à le voir à part pour lui révéler un secret "connu de Dieu
seul"... Ce secret concerne de toute évidence la naissance du Dauphin : sa
mère, Isabeau de Bavière, était notoirement
débauchée, et les Anglais prétendent qu'il n'est qu'un bâtard. Cette
incertitude sur sa légitimité affecte profondément le roi. Chacun le décrit
comme taciturne, pusillanime, hésitant, influençable... Mais quand il sort de
son entretien avec Jeanne, il est transformé, rayonnant. il décide de la
garder auprès de lui, non sans l'avoir auparavant fait interroger par les
théologiens de la faculté de Poitiers. Jeanne
est devant eux le 11 mars... Tout comme le duc de Lorraine, ils ne
l'impressionnent nullement. De sont eux, au contraire, qui sont surpris. Elle
tient des propos simples et concrets : elle veut des soldats pour se battre. Ce
qui ne l'empêche pas de répondre avec assurance aux questions les plus
insolites. Croyant l'embarrasser, un théologien lui demande avec un fort accent
limousin : "Quelle langue parlaient vos voix ?" Et il s'entend
répondre : "Meilleurs que la vôtre !" Un dernier examen, fait par
des matrones, établit qu'elle est vierge. La faculté a tranché : elle est
bien Jeanne la Pucelle, envoyée de Dieu pour sauver la France !... Rentrée
à Chinon, elle se fait faire un étendard représentant le Seigneur entouré de
deux anges, et frappé des mots " Jésus Maria" (signe des pauvres
gens) ; on lui donne une armure. Elle demande qu'on aille à
Sainte-Catherine-de-Fierbois, chercher l'épée de
Charles Martel, qu'elle dit être enfouie sous l'autel de l'église...
Miracle ! On l'y découvre à peine rouillée. Le Dauphin la fait "chef de
guerre". Comme les hauts seigneurs, elle est dotée d'une maison militaire
avec pages, hérauts et écuyers. Le 21 avril, elle rejoint l'armée royale. Les
autres chefs de guerre, hommes rudes, voire cruels, se soumettent immédiatement
à elle. Elle fait renvoyer les prostituées qui accompagnent l'armée : ils ne
discutent pas ; elle leur interdit de jurer : ils ne jurent plus. Même Gilles
de Rais, le meneur d'hommes, le colosse à la formidable barbe noire, lui obéit
comme un agneau !
Gilles
de Rais
En
1440, Gilles de Laval, seigneur de Rais, est arrêté. Cet
ancien compagnon de Jeanne d'Arc a abandonné la carrière des
armes l'année précédente pour mener une vie fastueuse dans
ses château de Tiffauges et de Machecoul.
Collectionneur
passionné, il possède une riche bibliothèque. Il entretient
à grand frais jongleurs et ménestrels qui composent des
"soties" et des "mystères" pour les représentations
théâtrales qu'il donne fréquemment. Mais ce grand seigneur
est aussi un monstre qui terrorise ses serfs et ses vassaux. En
compagnie de nécromanciens, il invoque Satan
et lui offre, pendant d'atroces messes noires, les cœurs
d'enfants assassinés. Accusé de magie, de meurtre et de
sodomie, il est pendu, puis brûlé. Trois siècles plus tard,
il inspirera le personnage de Barbe-Bleue au conteur
Perrault...
Pour
en savoir PLUS

Qui
es-tu Jeanne ?
On
sait peu de chose sur l'aspect physique de Jeanne d'Arc, mais elle n'était pas,
en tout cas, un garçon manqué. Elle avait des formes féminines, et la
poitrine plutôt forte ; un visage féminin, aux trait harmonieux, même si elle
portait les cheveux courts. Or, pendant des mois, elle va partager la vie des
soudards les plus grossiers, dormir avec eux au bivouac, et pas un n'aura un
geste déplacé. Un de ses écuyers déclarera plus tard : " Bien qu'elle
fût belle et bien formée et qu'en l'aidant à s'armer je lui aie vu plusieurs
fois les tétins et les jambes toutes nues, jamais mon corps ne s'émut de
désir charnel... Et il en était pareillement de tous ceux qui l'ont
approchée".

Jeanne
prend les choses en main
L'objectif
de Jeanne est Orléans. Mais ce n'est pas elle qui commande l'armée. Ses chefs,
fidèles aux consignes de prudence du Dauphin, hésitent et tergiversent. A la
fin, elle n'y tient plus et, avec quelques fidèles, entre secrètement dans la
ville, le 29 avril. Son
arrivée galvanise les habitants. Elle presse aussitôt Dunois, bâtard de la
famille d'Orléans et chef de la place, de tenter une sortie. Mais il refuse :
la dernière a été catastrophique. Il préfère attendre le renfort de
l'armée française... Jeanne
prend les choses en main. Elle envoie deux sommations aux Anglais. Ceux-ci
gardent prisonniers les messagers : la troisième sommation est alors enroulée
autour d'une flèche qu'un archer décoche aux Anglais ! Le 6 mai, Jeanne transforme
une timide action locale en un assaut massif contre la bastide des Augustins, un
des deux points forts du dispositif anglais. Elle charge elle-même, en tête,
à la lance, et toute la garnison la suit. La bastide est prise ! Le soir,
conseil de guerre : Dunois et ses capitaines sont d'avis de s'en tenir là. Un
pareil succès est inespéré. plus que jamais il faut attendre l'armée
française. Jeanne n'est pas d'accord. Il faut, au contraire, profiter de
l'avantage et attaquer la bastide des Tourelles, l'autre point fort du
dispositif stratégique des anglais. C'est
elle la véritable chef, car elle a les Orléanais pour elle. ans plus attendre,
elle ameute la population, qui se prépare toute la nuit, et, au matin du 7 mai,
c'est l'assaut général contre la bastide des Tourelles. l'ouvrage est
redoutable. Les pertes sont élevées. peu avant midi, Jeanne est frappée d'un
carreau d'arbalète, légèrement au-dessus du sein. Elle croit qu'elle va
mourir et se met à pleurer. On l'emporte à l'écart de la mêlée, mais le
combat se poursuit... Sa
blessure n'est que superficielle. Au soir elle peut remonter à cheval, et
repart à l'assaut. Elle plante son étendard sur l'enceinte de terre de la
bastide et crie : " Entrez ! Tout est à vous ! " Encore une fois,
l'effet psychologique est foudroyant et l'assaut irrésistible. Les Anglais,
pris de panique, se jettent dans la Loire et s'y noient en masse. Le lendemain,
dimanche 8 mai 1429, ils lèvent le siège. Orléans est sauvé ! C'est
un évènement considérable, inouï ! Jeanne avait clairement annoncé que la
prise d'Orléans prouverait le caractère divin de sa mission. La nouvelle,
habillement colportée par des messagers du Dauphin, se répand comme une
t^aînée de poudre dans tous le pays, provoquant l'enthousiasme ou la terreur.
Les foules se précipitent vers Jeanne : on lui prête tous les les pouvoirs,
même celui de rappeler à la vie les enfants mort-nés... Français et Anglais
sont, en effet, d'accord sur un point : la puissance surnaturelle de la Pucelle.
Pour les premiers, elle vient de Dieu, pour les seconds du diable, car il ne
pourraient sans honte ou ridicule avouer avoir été battus par une simple jeune
fille. Après
la victoire que faire ? Attaquer Paris, comme semble l'imposer la
stratégie, ou aller à Reims, comme le veut Jeanne ? A la cour, les avis sont
partagés et le Dauphin, comme d'habitude, hésitant. Lorsqu'il se décide, un
mois a été perdu. C'est le 8 juin seulement que l'armée part pour Reims.
L'itinéraire, grâce à Jeanne d'Arc, est jalonné de triomphe. La ville
Jargeau, tenue par les Anglais, est prise en quelques heures. Le
18 juin, c'est l'épreuve décisive. L'armée anglaise au grand complet est
déployée dans la plaine de Patay et offre la bataille. Chacun a en mémoire
les terribles souvenirs d'Azincourt qui fut, dans des circonstances similaires,
le cimetière de la chevalerie française. Mais la Pucelle est là, qui promet
la victoire au nom de Dieu. Le moral a changé de camp. On la suit. La charge
est irrésistible. Les Anglais laissent deux mille morts et leur chef est fait
prisonnier ; les pertes françaises sont nulles ou presque. C'est la plus grande
victoire remportée par les Français depuis près de cent ans de guerre ! 
Le
roi met plus d'un mois à parcourir 150 kilomètres
Encore
une fois, le principal obstacle que Jeanne doit surmonter est le Dauphin
lui-même. Il attend onze longs jours avant de reprendre la route. Le 10
juillet, l'armée est devant Troyes, ville anglaise. Ce sont encore les mêmes
atermoiements. Le Dauphin veut négocier. Jeanne le convainc d'agir. Elle fait
déployer l'artillerie et commencer les préparatifs. Les Troyens se rendent
quelques jours plus tard sans condition. Châlons-sur-Marne capitule tout aussi
facilement et, le 16 juillet, c'est l'entrée solennelle à Reims,
précipitamment abandonné par les partisans des Anglais qui s'y trouvaient.
Enfin, le dimanche 17 juillet 1429, c'est le sacre dans la cathédrale de Reims
: le Dauphin Charles devient Charles VII, roi de France. Pour
Jeanne, c'est l'heure de gloire. Elle est aux côtés du souverain, son
étendard déployé ; ses parents, Jacques et Isabelle d'Arc, sont présents
dans la cathédrale. Il n'y a pas cinq mois qu'elle a quitté Vaucouleurs à la
tête de sa petite escorte ! En moins de cinq mois elle a renversé le cours
d'une guerre qui durait depuis près d'un siècle ! Et encore, s'il n'avait tenu
qu'à elle, tout aurait été plus vite encore !... Il
ne tient pas qu'à elle et c'est là le drame ! Alors que les Anglais envisagent
déjà un repli sur leur île et que les Français sont prêts à un
soulèvement général, le roi perd du temps. L'objectif militaire est à
présent Paris, mais il met trente-six jours pour parcourir les cent cinquante
kilomètres qui séparent Reims de Paris... Il
hésite, sans tenir compte de l'accueil enthousiaste qu'il reçoit : Laon,
Château-Thierry, Crépy-en-Valois, Coulommiers, Compiègne lu ouvrent leurs
portes dans l'allégresse. Dans la cathédrale de Beauvais désertée par son
évêque, Pierre Cauchon, on célèbre un Te Deum en son honneur. Mais
le roi n'entend pas les cris de joie de son peuple. Il préfère négocier avec
le duc de Bourgogne pour le détacher de son alliance anglaise. Ce n'est que le
8 septembre que Jeanne est enfin devant les murs de Paris, dont les défenseurs
ont eu tout le temps de se préparer. L'assaut est donné à la porte Saint-Honoré.
il dure tout le jour. Au soir, Jeanne est blessée d'un carreau d'arbalète à
la cuisse. Comme elle l'avait fait à Orléans, elle reprend le combat en criant
: "La place est à vous !" Le miracle ne se reproduit pas. Il est
tard. On l'emmène. On la soigne : elle reprend confiance. Le prochain assaut
sera le bon. D'ailleurs, un pont de bateaux a pu être établi sur les douves.
Mais les ordres du roi arrivent bientôt : le siège de Paris est levé. Peu
après, l'armée est dissoute. L'heure n'est plus à la guerre mais à la
négociation. Le comportement de Charles VII est lié, sans doute, à Jeanne
elle-même. Il y a toujours eu chez lui une jalousie, une envie maladive. S'il
ne veut plus de guerre, c'est que Jeanne s'y couvrirait de gloire. 
Premières défaites
Le
roi ne veut
plus entendre parler d'elle, même s'il lui doit tout, ou plutôt, parce qu'il
lui doit tout... Mais elle n'est pas de celles dont on peut se débarrasser
facilement. pour l'occuper, la neutraliser, il a l'idée de l'employer contre
les compagnies. Les compagnies, plaie de la guerre de Cent Ans, sont des soldats
dévoyés de l'un ou de l'autre, qui se sont transformés en brigands de grand
chemin. Le
plus terrible de ces bandits est un certain Perrinet Gressart.
Installé à la Charité-sur-Loire, il contrôle tout le Nivernais. Jeanne
reçoit l'ordre de le réduire. Elle part fin novembre. Elle emporte en un jour
une des places fortes de Gressart et met le siège devant La Charité. Mais elle
manque d'hommes et de munitions. Elle réclame des renforts qu'on ne lui envoie
pas. Le jour de Noël, les assiégés font une sortie qui la met en déroute. C'est
fini. La campagne est un échec. La Pucelle a connu la défaite, elle a perdu
son auréole. Rien ne permet d'affirmer que Charles VII s'en soit réjoui, mais
on a tout lieu de le supposer. Pour la "consoler", il anoblit sa
famille. Jeanne n'en éprouve aucune joie. Le geste ressemble trop à la
récompense d'un serviteur ancien dont on plus besoin et qu'alors on congédie.
Au printemps 1430, les opérations militaires reprennent. Le duc de Bourgogne,
dévoilant ses véritables intentions, tente de reprendre, avec les Anglais, les
villes qui étaient passées au roi. Charles comprend qu'il a été joué, mais
il n'a plus d'armée. Il n'y a que Jeanne qui soit disposée à se battre. Alors
il l'envoie guerroyer, mais à ses risques et périls. Cette fois, plus de
maison militaire, de pages ni d'écuyers. Elle doit se débrouiller toute seule
avec une poignée de chevaliers qui lui sont fidèles. Elle engage des mercenaires
étrangers ; elle en recrute même dans les compagnies. Et elle part... Le
22 avril, jour de Pâques, elle est à Melun, où la population l'acclame. Le
24, elle guette vainement à Senlis les renforts qu'elle a demandés au roi. Ne
pouvant plus attendre, elle se rend dans Compiègne assiégé. Elle force le
blocus, pénètre dans la ville et, pendant un mois, multiplie les sorties
contre l'ennemi. Celle du 23 mai 1430 lui est fatale. Elle s'engage trop loin,
se heurte à une vigoureuse contre-attaque menée par un seigneur bourguignon,
Jean de Luxembourg. Elle fait retraite en bon ordre, restant la dernière pour
protéger ses hommes, mais lorsqu'elle veut entrer à son tour dans la ville,
elle trouve le pont-levis levé. Fausse manœuvre ou trahison ; nul ne le saura.
Un soldat ennemi la fait tomber de cheval : elle est prise. Jean de Luxembourg
n'est qu'un petit seigneur ruiné : il est le premier embarrassé par son
encombrante captive. Il ne demande qu'à la revendre, mais à qui ? L'université de Paris réclame Jeanne au nom de l'Inquisition.
Elle agit ainsi sur ordre des Anglais et a délégué en émissaire un de ses
membres : l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Celui-ci se montre un
négociateur efficace. Il harcèle Jean de Luxembourg, lui proposant dix mille
livres - somme considérable - qu'il s'emploie activement à réunir. Mais Jean
de Luxembourg hésite. Peut-être aimerait-il mieux livrer la Pucelle au roi... Mais
le roi reste muet ! Charles VII n'envoie pas un soldat pour tenter de délivrer
Jeanne, il ne propose pas un soi pour son rachat... Dès lors, la cause est
entendue. Fin octobre 1430, Pierre Cauchon remet les dix mille livres à Jean de
Luxembourg, et emmène sa prisonnière. Prétextant que Jeanne a été prise
dans son diocèse, Cauchon entend la juger lui-même. 
Enchaînée, insultée, elle tient tête à ses juges Le
jugement ne se fera pas à Beauvais : la ville est toujours fidèle au roi. En
revanche Rouen, où réside Cauchon, est tenu solidement.
C'est ainsi qu'après un long périple, Jeanne arrive , le 24 décembre 1430, au
château de Bouvreuil, qui domine la ville. Jeanne
est aussitôt enfermée dans le donjon. Cinq gardes sont chargés de sa
surveillance, dont deux restent en permanence dans sa cellule. Elle a des fers
aux pieds et aux mains ; la nuit, elle est enchaînée à son lit. Ses geôliers
la traitent de ribaude, de paillarde, de "putain des Armagnacs",
menacent de la violer... Accusée dans un procès d'Inquisition, Jeanne ne
devrait pourtant pas être enfermée dans une prison militaire mais dans une
pison d'Église où les pratiques sont beaucoup plus douces. mais qu'importe !
Chacun sait qu'il s'agit bien d'un procès politique et non religieux. Cauchon
commence son enquête. D'abord l'examen de virginité, qui est négatif : la
Pucelle est bien vierge. Ensuite, il envoie un émissaire à Domrémy pour se
renseigner sur sa moralité. Ce dernier revient bredouille. Le dossier est vide
: Cauchon le détruit purement et simplement. Et c'est sans la moindre pièce
d'accusation qu'il entreprend de réunir les juges. | |
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