Les femmes du Moyen Age :  Jeanne d'Arc

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GRANDS PERSONNAGES de l'HISTOIRE de FRANCE - N°3, 1988. France Hachette

Début mars 1429 : la France traverse les jours les plus sombres de son histoire... D'ailleurs, la France n'existe plus. Neuf ans plus tôt, Charles VI, le roi fou, par la main de son épouse , la reine Isabeau, a déshérité son fils le Dauphin et pris le roi d'Angleterre comme héritier. Depuis, le pays est déchiré par la guerre. Sur le terrain, les Anglais tiennent, avec leur allié le duc de Bourgogne, tout le nord de la Loire. Depuis des mois, ils ont mis le siège devant Orléans, ville-clef pour le passage de la Loire, ville-symbole dont le duc est le chef des partisans français. Si Orléans tombe, c'est toute la France qui bascule... 

Les Orléanais ont longtemps résisté, mais l'heure est au désespoir. Ils n'ont plus de vivres; Ils ont tenté une sortie qui s'est soldée par un massacre. Seul un miracle pourrait sauver le pays... C'est alors qu'une nouvelle incroyable parvient aux assiégés : une bergère est en route pour Chinon où réside le Dauphin. Elle s'appelle Jeanne et se dit envoyée par Dieu pour délivrer la France...

Jeanne la Pucelle

Domrémy, près de Greux, aux confins de la Lorraine et de la Champagne, serait, en ce début du XVe siècle, un petit village comme les autres, s'il ne présentait pas une particularité étonnante : en plein pays tenu par les Anglais et leurs alliés bourguignons, ses habitants sont restés de farouche partisans des Français. Ils sont protégés par la puissante forteresse voisine de Vaucouleurs, dont le seigneur, Robert de Baudricourt, partage leurs sentiments. 

C'est à Domrémy, au début de l'année 1412, peut-être le 6 janvier, jour de l'Épiphanie, que les époux d'Arc ont une fille qu'ils baptisent, à l'église de Greux, du prénom de Jeanne. Jacques d'Arc et sa femme Isabelle sont laboureurs. Ils sont bons catholiques et loyaux sujets du roi de France. Sans être dans la misère, ils ne sont pas bien riches, ce qui oblige très tôt la petite Jeanne, en plus des tâches féminines -elle file fort bien- à accomplir des travaux qu'on réserve plutôt aux garçons : tirer la charrue, garder les bêtes.

"Jeannette" frappe les habitants de Domrémy par son extrême piété. "Béguine" (dévote), elle va assidûment à la messe ; elle se rend presque chaque samedi en pèlerinage à l'ermitage voisin de Notre-Dame de Bermont. Un peu plus tard, alors qu'elle est adolescente, les passants la voient de temps à autre s'isoler de ses bêtes ou abandonner sa charrue pour s'agenouiller. Quand ils la questionnent, elle répond qu'elle "parle à Dieu".

C'est vers l'âge de treize ans que Jeanne entend des voix pour la première fois : par une belle journée d'été, vers midi, alors qu'elle garde ses moutons... En cette époque où le merveilleux et le miraculeux font partie du quotidien, elle n'est sans doute pas trop étonnée d'entendre saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite s'adresser à elle. En revanche, le contenu de leurs paroles a de quoi le bouleverser : l'archange et les deux saintes lui ordonne tout bonnement de conduire le Dauphin à Reims pour y être sacré, et de "bouter les Anglais hors de France"... Chasser les Anglais de France, elle , une petite fille, alors qu'ils terrorisent le pays depuis près de cent ans et que les rois et leurs armées n'en sont pas venus à bout !... Jeanne ne parle de l'événement à personne. Mais mois après mois, année après année, les voix reviennent, insistantes...

1428 : Jeanne a seize ans. On dit que les Anglais, excédés par cette poche de résistance que représentent Domrémy et sa région, vont employer les grand moyens pour la réduire : Jeanne se décide ; pour la première fois, elle parle des ses voix. Pas à ses parents : ils veulent la fiancer à un jeune homme de Toul. Pour la première fois, elle désobéit. Son père dira plus tard qu'il préférait la noyer de ses propres mains plutôt que de la voir partir avec des soldats... Elle se confie à son oncle, Durand Laxart, qui se laisse convaincre et la conduit à Vaucouleurs, chez le sire de Baudricourt. Le 13 mai, elle est devant lui et lui répète le message divin. Las ! Baudricourt a vite fait de renvoyer cette petite paysanne en jupe rouge chez ses parents en leur conseillant de lui donner une bonne paire de claques !

Vaucouleurs

Les Anglais arrivent un mois plus tard. Le 22 juin, ils déferlent sur la région. Comme les autres, Jeanne, ses parents, sa petite sœur et ses trois frères se réfugient à Neufchâteau, la seule ville fortifiée, tandis que le siège est mis devant Vaucouleurs. Mais la place est forte et bien préparée. Fin juillet, les Anglais s'en vont. Maintenant qu'elle a vu l'ennemi de près, Jeanne est moins disposée que jamais à abandonner sa mission. Le 13 février 1429, elle est de nouveau à Vaucouleurs avec son oncle et se fait, une nouvelle fois éconduire sans ménagement par Robert de Baudricourt. Mais elle reste dans la place, où elle surprend tout le monde par sa détermination. Elle proclame haut et fort qu'elle doit être devant le Dauphin avant la mi-carême et que le temps lui presse "comme à une femme en ceinte"...

La personnalité hors du commun de cette jeuneSignature de Jeanne fille ne passe pas inaperçue et son nom vient même aux oreilles du duc de Lorraine... Vieux et malade, Charles de Lorraine sent sa fin approcher : il est prêt à se raccrocher à n'importe quel espoir. Il fait donc venir Jeanne en son château de Nancy.

Charles de Lorraine a eu une vie pour le moins dissolue. Il a abandonné son épouse et vit en concubinage avec une femme du peuple qui lui a donné cinq bâtards. Jeanne se^présente devant lui en habits d'homme - chausses grises et chaperon noir - qu'elle a trouvés plus commodes pour voyager : elle lui déclare qu'elle n'a rien à lui dire sur sa santé, mais lui reproche vertement ses péchés et lui recommande de songer à la guérison de son âme avant celle de son corps... Abasourdi, subjugué, le duc promet de s'amender et la renvoie à Vaucouleurs couverte de présents.

Cette fois le sire de Baudricourt est ébranlé. Quelle est donc cette fille du peuple qui a osé faire la morale à un duc? Et si elle disait vrai ? Il décide de la faire exorciser par son curé : revêtu de l'étole, celui-ci s'approche d'elle en prononçant les formules rituelles. Si c'est une sorcière, elle doit fuir. Elle se jette au contraire à ses genoux : le diable n'est pas en elle !

Alors, Baudricourt cède. il lui donne l'escorte qu'elle réclame : six hommes, six cavaliers qui vont entourer cette adolescente chevauchant en habits d'homme. Le 22 février, il l'accompagne jusqu'au pont-levis et lui lance : "Va, va et advienne que pourra!" Après un voyage périlleux, mais sans rencontre, ils pénètrent, le 4 mars, en territoire français, à Sainte Catherine de Fierbois. Jeanne va se recueillir dans l'église où, dit-on, Charles Martel a enterré l'épée avec laquelle il a battu les Arabes à Poitiers en 732, et envoie un message au Dauphin, lui annonçant son arrivée. Elle a dix-sept ans et déclare : "Je durerai un an, guère plus"...

Elle révèle au roi le secret de sa naissance

La rencontre a lieu le mardi 8 mars 1429, en fin d'après-midi. Vers sept heures, Jeanne est introduite dans la grande salle du château. Elle est d'abord éblouie par la lumière : cinquante torches, elle n'en a jamais vu autant ; puis par l'assistance : trois cents chevaliers richement vêtus. Elle va vers l'un d'eux, qui n'est pourtant pas le mieux habillé, et s'agenouille. L'homme sursaute et lui désigne un de ses compagnons en grand équipage : "Je ne suis pas le roi. Voilà le roi ! " Jeanne secoue la tête : "Au nom de Dieu, c'est vous et nul autre. J'ai nom Jeanne la Pucelle et le roi des cieux vous commande par moi d'être sacré et couronné dans la ville de Reims !"

Un précieux cadeau

Le 25 octobre 1415, les Anglais écrasent les troupes françaises à Azincourt, et font prisonnier Charles d'Orléans, neveu du roi Charles VI. les alliés des Bourguignons sont fermement décidés à ne pas lâcher cette précieuse proie : ce jeune homme de vingt-quatre ans est le chef légitime du parti armagnac. Ils le garderont vingt-cinq ans ! Dans sa prison, Charles découvre les charmes de la poésie... Et continue également à diriger ses affaires : c'est ainsi qu'en 1429, il ordonne que l'on confectionne des vêtements d'apparat aux couleurs des Orléans pour Jeanne d'Arc qui vient de délivrer sa ville. Ce somptueux cadeau sera précieux aux historiens : de ses dimensions ils pourront déduire la taille de Jeanne : 1 m 58!...

Puis elle demande à le voir à part pour lui révéler un secret "connu de Dieu seul"... Ce secret concerne de toute évidence la naissance du Dauphin : sa mère, Isabeau de Bavière, était notoirement débauchée, et les Anglais prétendent qu'il n'est qu'un bâtard. Cette incertitude sur sa légitimité affecte profondément le roi. Chacun le décrit comme taciturne, pusillanime, hésitant, influençable... Mais quand il sort de son entretien avec Jeanne, il est transformé, rayonnant. il décide de la garder auprès de lui, non sans l'avoir auparavant fait interroger par les théologiens de la faculté de Poitiers.

Jeanne est devant eux le 11 mars... Tout comme le duc de Lorraine, ils ne l'impressionnent nullement. De sont eux, au contraire, qui sont surpris. Elle tient des propos simples et concrets : elle veut des soldats pour se battre. Ce qui ne l'empêche pas de répondre avec assurance aux questions les plus insolites. Croyant l'embarrasser, un théologien lui demande avec un fort accent limousin : "Quelle langue parlaient vos voix ?" Et il s'entend répondre : "Meilleurs que la vôtre !" Un dernier examen, fait par des matrones, établit qu'elle est vierge. La faculté a tranché : elle est bien Jeanne la Pucelle, envoyée de Dieu pour sauver la France !...

Rentrée à Chinon, elle se fait faire un étendard représentant le Seigneur entouré de deux anges, et frappé des mots " Jésus Maria" (signe des pauvres gens) ; on lui donne une armure. Elle demande qu'on aille à Sainte-Catherine-de-Fierbois, chercher l'épée de Charles Martel, qu'elle dit être enfouie sous l'autel de l'église... Miracle ! On l'y découvre à peine rouillée. Le Dauphin la fait "chef de guerre". Comme les hauts seigneurs, elle est dotée d'une maison militaire avec pages, hérauts et écuyers. Le 21 avril, elle rejoint l'armée royale. Les autres chefs de guerre, hommes rudes, voire cruels, se soumettent immédiatement à elle. Elle fait renvoyer les prostituées qui accompagnent l'armée : ils ne discutent pas ; elle leur interdit de jurer : ils ne jurent plus. Même Gilles de Rais, le meneur d'hommes, le colosse à la formidable barbe noire, lui obéit comme un agneau !

Gilles de Rais

En 1440, Gilles de Laval, seigneur de Rais, est arrêté. Cet ancien compagnon deGilles de Rais Jeanne d'Arc a abandonné la carrière des armes l'année précédente pour mener une vie fastueuse dans ses château de Tiffauges et de Machecoul. 

Collectionneur passionné, il possède une riche bibliothèque. Il entretient à grand frais jongleurs et ménestrels qui composent des "soties" et des "mystères" pour les représentations théâtrales qu'il donne fréquemment. Mais ce grand seigneur est aussi un monstre qui terrorise ses serfs et ses vassaux. En compagnie de nécromanciens, il invoque Satan et lui offre, pendant d'atroces messes noires, les cœurs d'enfants assassinés. Accusé de magie, de meurtre et de sodomie, il est pendu, puis brûlé. Trois siècles plus tard, il inspirera le personnage de Barbe-Bleue au conteur Perrault... 

Pour en savoir PLUS

Qui es-tu Jeanne ?

Portrait de JeanneOn sait peu de chose sur l'aspect physique de Jeanne d'Arc, mais elle n'était pas, en tout cas, un garçon manqué. Elle avait des formes féminines, et la poitrine plutôt forte ; un visage féminin, aux trait harmonieux, même si elle portait les cheveux courts. Or, pendant des mois, elle va partager la vie des soudards les plus grossiers, dormir avec eux au bivouac, et pas un n'aura un geste déplacé. Un de ses écuyers déclarera plus tard : " Bien qu'elle fût belle et bien formée et qu'en l'aidant à s'armer je lui aie vu plusieurs fois les tétins et les jambes toutes nues, jamais mon corps ne s'émut de désir charnel... Et il en était pareillement de tous ceux qui l'ont approchée".

Jeanne prend les choses en main

L'objectif de Jeanne est Orléans. Mais ce n'est pas elle qui commande l'armée. Ses chefs, fidèles aux consignes de prudence du Dauphin, hésitent et tergiversent. A la fin, elle n'y tient plus et, avec quelques fidèles, entre secrètement dans la ville, le 29 avril.

Son arrivée galvanise les habitants. Elle presse aussitôt Dunois, bâtard de la famille d'Orléans et chef de la place, de tenter une sortie. Mais il refuse : la dernière a été catastrophique. Il préfère attendre le renfort de l'armée française...

Jeanne prend les choses en main. Elle envoie deux sommations aux Anglais. Ceux-ci gardent prisonniers les messagers : la troisième sommation est alors enroulée autour d'une flèche qu'un archer décoche aux Anglais ! Le 6 mai, Jeanne transforme une timide action locale en un assaut massif contre la bastide des Augustins, un des deux points forts du dispositif anglais. Elle charge elle-même, en tête, à la lance, et toute la garnison la suit. La bastide est prise ! Le soir, conseil de guerre : Dunois et ses capitaines sont d'avis de s'en tenir là. Un pareil succès est inespéré. plus que jamais il faut attendre l'armée française. Jeanne n'est pas d'accord. Il faut, au contraire, profiter de l'avantage et attaquer la bastide des Tourelles, l'autre point fort du dispositif stratégique des anglais.

C'est elle la véritable chef, car elle a les Orléanais pour elle. ans plus attendre, elle ameute la population, qui se prépare toute la nuit, et, au matin du 7 mai, c'est l'assaut général contre la bastide des Tourelles. l'ouvrage est redoutable. Les pertes sont élevées. peu avant midi, Jeanne est frappée d'un carreau d'arbalète, légèrement au-dessus du sein. Elle croit qu'elle va mourir et se met à pleurer. On l'emporte à l'écart de la mêlée, mais le combat se poursuit...

Sa blessure n'est que superficielle. Au soir elle peut remonter à cheval, et repart à l'assaut. Elle plante son étendard sur l'enceinte de terre de la bastide et crie : " Entrez ! Tout est à vous ! " Encore une fois, l'effet psychologique est foudroyant et l'assaut irrésistible. Les Anglais, pris de panique, se jettent dans la Loire et s'y noient en masse. Le lendemain, dimanche 8 mai 1429, ils lèvent le siège. Orléans est sauvé ! 

C'est un évènement considérable, inouï ! Jeanne avait clairement annoncé que la prise d'Orléans prouverait le caractère divin de sa mission. La nouvelle, habillement colportée par des messagers du Dauphin, se répand comme une t^aînée de poudre dans tous le pays, provoquant l'enthousiasme ou la terreur. Les foules se précipitent vers Jeanne : on lui prête tous les les pouvoirs, même celui de rappeler à la vie les enfants mort-nés... Français et Anglais sont, en effet, d'accord sur un point : la puissance surnaturelle de la Pucelle. Pour les premiers, elle vient de Dieu, pour les seconds du diable, car il ne pourraient sans honte ou ridicule avouer avoir été battus par une simple jeune fille. 

Après la victoire que faire ? Attaquer Paris, comme semble l'imposer la stratégie, ou aller à Reims, comme le veut Jeanne ? A la cour, les avis sont partagés et le Dauphin, comme d'habitude, hésitant. Lorsqu'il se décide, un mois a été perdu. C'est le 8 juin seulement que l'armée part pour Reims. L'itinéraire, grâce à Jeanne d'Arc, est jalonné de triomphe. La ville Jargeau, tenue par les Anglais, est prise en quelques heures.

Le 18 juin, c'est l'épreuve décisive. L'armée anglaise au grand complet est déployée dans la plaine de Patay et offre la bataille. Chacun a en mémoire les terribles souvenirs d'Azincourt qui fut, dans des circonstances similaires, le cimetière de la chevalerie française. Mais la Pucelle est là, qui promet la victoire au nom de Dieu. Le moral a changé de camp. On la suit. La charge est irrésistible. Les Anglais laissent deux mille morts et leur chef est fait prisonnier ; les pertes françaises sont nulles ou presque. C'est la plus grande victoire remportée par les Français depuis près de cent ans de guerre !

Le roi met plus d'un mois à parcourir 150 kilomètres

Encore une fois, le principal obstacle que Jeanne doit surmonter est le Dauphin lui-même. Il attend onze longs jours avant de reprendre la route. Le 10 juillet, l'armée est devant Troyes, ville anglaise. Ce sont encore les mêmes atermoiements. Le Dauphin veut négocier. Jeanne le convainc d'agir. Elle fait déployer l'artillerie et commencer les préparatifs. Les Troyens se rendent quelques jours plus tard sans condition. Châlons-sur-Marne capitule tout aussi facilement et, le 16 juillet, c'est l'entrée solennelle à Reims, précipitamment abandonné par les partisans des Anglais qui s'y trouvaient. Enfin, le dimanche 17 juillet 1429, c'est le sacre dans la cathédrale de Reims : le Dauphin Charles devient Charles VII, roi de France.

Pour Jeanne, c'est l'heure de gloire. Elle est aux côtés du souverain, son étendard déployé ; ses parents, Jacques et Isabelle d'Arc, sont présents dans la cathédrale. Il n'y a pas cinq mois qu'elle a quitté Vaucouleurs à la tête de sa petite escorte ! En moins de cinq mois elle a renversé le cours d'une guerre qui durait depuis près d'un siècle ! Et encore, s'il n'avait tenu qu'à elle, tout aurait été plus vite encore !...

Il ne tient pas qu'à elle et c'est là le drame ! Alors que les Anglais envisagent déjà un repli sur leur île et que les Français sont prêts à un soulèvement général, le roi perd du temps. L'objectif militaire est à présent Paris, mais il met trente-six jours pour parcourir les cent cinquante kilomètres qui séparent Reims de Paris...

Il hésite, sans tenir compte de l'accueil enthousiaste qu'il reçoit : Laon, Château-Thierry, Crépy-en-Valois, Coulommiers, Compiègne lu ouvrent leurs portes dans l'allégresse. Dans la cathédrale de Beauvais désertée par son évêque, Pierre Cauchon, on célèbre un Te Deum en son honneur.

Mais le roi n'entend pas les cris de joie de son peuple. Il préfère négocier avec le duc de Bourgogne pour le détacher de son alliance anglaise. Ce n'est que le 8 septembre que Jeanne est enfin devant les murs de Paris, dont les défenseurs ont eu tout le temps de se préparer. L'assaut est donné à la porte Saint-Honoré. il dure tout le jour. Au soir, Jeanne est blessée d'un carreau d'arbalète à la cuisse. Comme elle l'avait fait à Orléans, elle reprend le combat en criant : "La place est à vous !" Le miracle ne se reproduit pas. Il est tard. On l'emmène. On la soigne : elle reprend confiance. Le prochain assaut sera le bon. D'ailleurs, un pont de bateaux a pu être établi sur les douves. Mais les ordres du roi arrivent bientôt : le siège de Paris est levé. Peu après, l'armée est dissoute. L'heure n'est plus à la guerre mais à la négociation. Le comportement de Charles VII est lié, sans doute, à Jeanne elle-même. Il y a toujours eu chez lui une jalousie, une envie maladive. S'il ne veut plus de guerre, c'est que Jeanne s'y couvrirait de gloire. 

Premières défaites

Le roi ne veut plus entendre parler d'elle, même s'il lui doit tout, ou plutôt, parce qu'il lui doit tout... Mais elle n'est pas de celles dont on peut se débarrasser facilement. pour l'occuper, la neutraliser, il a l'idée de l'employer contre les compagnies. Les compagnies, plaie de la guerre de Cent Ans, sont des soldats dévoyés de l'un ou de l'autre, qui se sont transformés en brigands de grand chemin. 

Le plus terrible de ces bandits est un certain Perrinet Gressart. Installé à la Charité-sur-Loire, il contrôle tout le Nivernais. Jeanne reçoit l'ordre de le réduire. Elle part fin novembre. Elle emporte en un jour une des places fortes de Gressart et met le siège devant La Charité. Mais elle manque d'hommes et de munitions. Elle réclame des renforts qu'on ne lui envoie pas. Le jour de Noël, les assiégés font une sortie qui la met en déroute.

C'est fini. La campagne est un échec. La Pucelle a connu la défaite, elle a perdu son auréole. Rien ne permet d'affirmer que Charles VII s'en soit réjoui, mais on a tout lieu de le supposer. Pour la "consoler", il anoblit sa famille. Jeanne n'en éprouve aucune joie. Le geste ressemble trop à la récompense d'un serviteur ancien dont on plus besoin et qu'alors on congédie. Au printemps 1430, les opérations militaires reprennent. Le duc de Bourgogne, dévoilant ses véritables intentions, tente de reprendre, avec les Anglais, les villes qui étaient passées au roi. Charles comprend qu'il a été joué, mais il n'a plus d'armée. Il n'y a que Jeanne qui soit disposée à se battre. Alors il l'envoie guerroyer, mais à ses risques et périls. Cette fois, plus de maison militaire, de pages ni d'écuyers. Elle doit se débrouiller toute seule avec une poignée de chevaliers qui lui sont fidèles. Elle engage des mercenaires étrangers ; elle en recrute même dans les compagnies. Et elle part...

Le 22 avril, jour de Pâques, elle est à Melun, où la population l'acclame. Le 24, elle guette vainement à Senlis les renforts qu'elle a demandés au roi. Ne pouvant plus attendre, elle se rend dans Compiègne assiégé. Elle force le blocus, pénètre dans la ville et, pendant un mois, multiplie les sorties contre l'ennemi. Celle du 23 mai 1430 lui est fatale. Elle s'engage trop loin, se heurte à une vigoureuse contre-attaque menée par un seigneur bourguignon, Jean de Luxembourg. Elle fait retraite en bon ordre, restant la dernière pour protéger ses hommes, mais lorsqu'elle veut entrer à son tour dans la ville, elle trouve le pont-levis levé. Fausse manœuvre ou trahison ; nul ne le saura. Un soldat ennemi la fait tomber de cheval : elle est prise. Jean de Luxembourg n'est qu'un petit seigneur ruiné : il est le premier embarrassé par son encombrante captive. Il ne demande qu'à la revendre, mais à qui ? L'université de Paris réclame Jeanne au nom de l'Inquisition. Elle agit ainsi sur ordre des Anglais et a délégué en émissaire un de ses membres : l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Celui-ci se montre un négociateur efficace. Il harcèle Jean de Luxembourg, lui proposant dix mille livres - somme considérable - qu'il s'emploie activement à réunir. Mais Jean de Luxembourg hésite. Peut-être aimerait-il mieux livrer la Pucelle au roi...

Mais le roi reste muet ! Charles VII n'envoie pas un soldat pour tenter de délivrer Jeanne, il ne propose pas un soi pour son rachat... Dès lors, la cause est entendue. Fin octobre 1430, Pierre Cauchon remet les dix mille livres à Jean de Luxembourg, et emmène sa prisonnière. Prétextant que Jeanne a été prise dans son diocèse, Cauchon entend la juger lui-même.

Enchaînée, insultée, elle tient tête à ses juges

Le jugement ne se fera pas à Beauvais : la ville est toujours fidèle au roi. En revanche Rouen, où réside Cauchon, est tenu solidement. C'est ainsi qu'après un long périple, Jeanne arrive , le 24 décembre 1430, au château de Bouvreuil, qui domine la ville.

Jeanne est aussitôt enfermée dans le donjon. Cinq gardes sont chargés de sa surveillance, dont deux restent en permanence dans sa cellule. Elle a des fers aux pieds et aux mains ; la nuit, elle est enchaînée à son lit. Ses geôliers la traitent de ribaude, de paillarde, de "putain des Armagnacs", menacent de la violer... Accusée dans un procès d'Inquisition, Jeanne ne devrait pourtant pas être enfermée dans une prison militaire mais dans une pison d'Église où les pratiques sont beaucoup plus douces. mais qu'importe ! Chacun sait qu'il s'agit bien d'un procès politique et non religieux. Cauchon commence son enquête. D'abord l'examen de virginité, qui est négatif : la Pucelle est bien vierge. Ensuite, il envoie un émissaire à Domrémy pour se renseigner sur sa moralité. Ce dernier revient bredouille. Le dossier est vide : Cauchon le détruit purement et simplement. Et c'est sans la moindre pièce d'accusation qu'il entreprend de réunir les juges.