La cour Plantagenêt

(1154-1204)

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Parenté, Gouvernement, Savoir et Civilité

(COLLOQUE INTERNATIONAL, THOUARS, 30 AVRIL-2 MAI 1999)

Stratégies matrimoniales

la domesticité royale

Un savoir, profane

la redécouverte de l'antiquité classique

les maîtres de la cour Plantagenêt

un système cohérent 

I. INTRODUCTION

Les médiévistes regrettent souvent le peu d'intérêt que suscite l'histoire anglaise dans notre pays. Ils constatent, de même, le retard historiographique que nous avons cumulé dans des domaines porteurs : structures de parenté, prosopographie des entourages royaux, diffusion de la propagande, manipulation d'une opinion publique avant la lettre, apparition d'une culture savante laïcisée au service des principautés territoriales, invention des idéologies accompagnant la croissance étatique, curialité et civilisation des mœurs, domestication de la noblesse, insertion de cette aristocratie dans des cadres féodaux contrôlés par la royauté…

Le colloque «La cour Plantagenêt (1154-1204) : parenté, gouvernement, savoir et civilité» a précisément pour but d'approfondir ces problématiques, qui ont pour base une anthropologie culturelle des pouvoirs. Ses organisateurs le veulent ouvertement interdisciplinaire, et ils ont fait appel à des regards croisés d'historiens, historiens de l'art, castellologues et littéraires. Ils entendent orienter la réflexion des participants dans un cadre géographique aussi vaste que l'espace Plantagenêt, englobant tout l'ouest de la France et l'Angleterre. Dès lors, leur travail deviendra nécessairement comparatiste. Il pourra proposer des hypothèses, des voies de recherche et peut-être des conclusions, utilisables pour tous ceux qui se penchent sur l'évolution du politique dans les sociétés européennes.

En 1999, à l'occasion du huitième centenaire de la mort de Richard Cœur de Lion, anniversaire qui figure au rang des célébrations nationales sur notre territoire, l'organisation d'un colloque sur l'espace des Plantagenêt (1154-1204) s'impose. Cette rencontre se déroulera à Thouars, ville située aux confins poitevins et angevins de leur domaine, qui nous accueille généreusement. Elle a pour but d'encourager les échanges fructueux que mènent, de longue date, les chercheurs anglo-saxons et français autour de cette dynastie et des territoires disparates qu'elle régissait de part et d'autre de la Manche. Plus largement, elle s'inscrira dans une réflexion sur la renaissance de l'État, dont les premiers frémissements se décèlent au cours de ces décennies charnières. Les Plantagenêt ne sont pas - tant s'en faut ! - étrangers à l'affirmation de la royauté qui caractérise, partout en Occident, la fin du XIIe siècle. Force est de constater combien le phénomène curial, choisi pour thème de notre colloque, est inextricablement mêlé à cette consolidation.

Stratégies matrimoniales

Si elle crée, dirige et contrôle des organes publics de gouvernement, la cour itinérante des Plantagenêt, toujours en mouvement, n'en relève pas moins encore de la sphère du privé. Gautier Map sent bien toute la dimension familiale du pouvoir central, lorsqu'il écrit qu'Henri II gouverne ses États « comme un bon père de famille (paterfamilias) qui gère un seul foyer ». Raoul de Diceto s'exclame même : « Marie-toi, Anjou l'heureuse ! » ; il manifeste par là combien les stratégies matrimoniales ont juxtaposé les entités territoriales de l'île et du continent créant un espace Plantagenêt relativement cohérent. Somme toute, le pouvoir politique dépend directement des structures de parenté.

La cour apparaît ainsi comme le lieu où se retrouvent les membres d'une maisonnée. Leurs querelles domestiques déterminent, d'ailleurs, l'avenir de leurs principautés territoriales. Or, il importe de se pencher sur la portée politique et sociale du conflit qu'on croirait congénital à la famille d'Henri II. Les tentatives d'explication n'ont pas manqué. D'une part, les chroniqueurs de l'époque percevaient ces luttes comme un signe de l'ascendance luciférienne de la lignée angevine qui devait inexorablement s'entre-déchirer. D'autre part, les biographies actuelles insistent sur la psychologie individuelle de chacun des acteurs de ces luttes parricides ou fratricides. Ces hypothèses satisfont-elles l'historien ? Le déchaînement des passions ne répondrait-il pas plutôt à l'incompatibilité radicale entre une conception moderne de la royauté et une perception patrimoniale du pouvoir, entre le public de l'État en gestation et le privé de la dynastie princière, paradoxalement trop solidaire et soucieuse de préserver à tout prix le droit des cadets ? Quoi qu'il en soit, la cour et ses intrigues fomentent les révoltes de la progéniture princière, qui se répercutent ensuite dans l'aristocratie par le biais de réseaux clientélaires remontant jusqu'à l'entourage royal.

la domesticité royale

Un groupe hétéroclite de courtisans se presse autour du prince et des siens. Ces proches constituent sa parentèle artificielle, plus fidèle à sa personne que ses propres enfants. Même les domestiques, préposés aux modestes tâches ménagères, peuvent nouer des liens intimes avec la famille royale. L'abbé cistercien de Chichester s'enorgueillit ainsi d'être le frère de lait de Richard Cœur de Lion. Outre les nourrices, tout un petit monde de gardes, cuisiniers, panetiers, fauconniers, mais aussi bouffons ou jongleurs coexistent avec les grands. Humbles en apparence, ces charges apportent parfois le pouvoir et le prestige à leurs détenteurs. A l'instar de celle de bouteiller, aux larges attributions économiques et humaines, que les nobles Aubigny détiennent en héritage, ces charges tirent leur origine des valorisants services de la domesticité royale.

A côté des subalternes de la cour, la suite du monarque compte de très hauts personnages aux lourdes responsabilités et aux attributions étendues. Les prélats Thomas Becket ou Guillaume de Longchamp exercent une puissance qui dépasse largement leur statut de chanceliers. De leur côté, les chambriers ne gèrent pas seulement le trésor du roi, mais examinent les comptes des shérifs, baillis et prévôts locaux ; ils se font aider par les échiquiers de Normandie et d'Angleterre. Ils pressurent le pays : Raoul de Coggeshall affirme que Richard Cœur de Lion demande, dans les cinq ans entre son retour de captivité et sa mort, plus d'argent qu'aucun roi d'Angleterre jusqu'alors ; il ne manifeste pas moins la largesse chevaleresque avec prodigalité, « distribuant à profusion ses trésors à tous les chevaliers et écuyers de son armée » (Roger de Hoveden). L'argent est alors devenu le nerf de la guerre, cette guerre que connétables, sénéchaux et maréchaux mènent à l'aide de nouveaux engins, extrêmement coûteux. Ce milieu curial augmente ainsi au rythme de l'affermissement de la monarchie. Or, les études prosopographiques les concernant se sont multipliées ces dernières années. Elles nous donnent une vision plus précise des officiers auliques, de leur famille, de leur clientèle, de leur culture et de leurs stratégies personnelles d'ascension. Le temps est donc venu pour nous de faire le point.

Un savoir, profane

Un savoir, profane autant que clérical, est entretenu à la cour. Il est devenu l'instrument indispensable de l'affirmation monarchique et du développement administratif. Guillaume de Neubourg compare, non sans flagornerie, la sagesse d'Henri II à celle de Salomon, roi biblique aussi savant que juste. Les Plantagenêt se rappellent le reproche que leur ancêtre adressa un jour au roi de France : « Un roi illettré est comme un âne couronné ! » Ils possèdent, à titre personnel, une culture indéniable : Richard Cœur de Lion corrige le latin de l'archevêque de Cantorbéry, s'entretient sur l'Apocalypse avec Joachim de Fiore et compose des poèmes en langue vulgaire. Ses précepteurs sont, en effet, issus des meilleures écoles cathédrales de la France du nord. Jean de Salisbury, qui condense dans sa politologie tout l'enseignement classique dispensé à Chartres, mais aussi Pierre de Blois, habile épistolier, Arnoul de Lisieux, Gauthier de Châtillon et bien d'autres « maîtres » fréquentent la cour d'Henri II et d'Aliénor d'Aquitaine, amis des lettres. A leurs dépens, ces clercs découvrent l'incompatibilité radicale entre une quête intellectuelle exigeante et une tâche politique dispersante. Ils s'en prennent avec amertume aux laïcs peu formés qui accaparent l'attention du monarque : « La loi appelle à la cour les savants en futilités et en crimes ; elle met à la porte les véritables sages » (Jean de Salisbury). Cette acrimonie les pousse à rapporter tous les ragots des courtisans dont ils présentent le palais, non sans ironie, comme un lieu de perdition, mais aussi de souffrance, une répétition générale de la damnation finale : « Quel supplice y a-t-il en enfer qui ne soit multiplié à la cour ? » (Gautier Map).

la redécouverte de l'antiquité classique

En dépit de ces récriminations, clergie s'allie avec chevalerie pour faire de la propagande politique au profit du roi. Par leurs traités et chroniques en latin, par leurs romans en langue d'oïl ou par leurs chansons en oc, ces intellectuels avant la lettre rehaussent l'image du prince auprès de leurs contemporains. Sous leur calame ou leur dictée, la matière de Bretagne est particulièrement de mise. On compare, en effet, le roi et la reine à Arthur, ennemi invétéré du Français Charlemagne, et à son épouse Guenièvre,  couple dont les dépouilles mortelles sont « inventées » au monastère de Glastonbury en 1191. Dans le même registre, Richard Cœur de Lion encourage le culte du saint Sang à Fécamp, en Normandie, où un figuier à la dérive a miraculeusement apporté le Graal à travers la Méditerranée et l'Atlantique. En revanche, les sirventes, chansons politiques en langue d'oc, n'ont guère d'arrière-plan religieux, et donnent, de façon exclusive, une image laïcisée et chevaleresque du roi. Récitées d'abord par des jongleurs, puis reprises par leurs auditeurs, ces compositions essaiment des thèmes favorables à la dynastie régnante. La cour est, en somme, un véritable centre de diffusion d'idées, de représentations et d'images aptes à susciter l'affection pour les Plantagenêt dans l'ensemble disparate de leurs entités territoriales.

Dans la renaissance intellectuelle du XIIe siècle, la redécouverte de l'antiquité classique accorde une large part à l'humanisme. Une conception stoïcienne du savoir et de l'éducation marque l'enseignement des précepteurs de la cour. Elle reprend Cicéron ou Sénèque qui voulaient, avant tout, former d'honnêtes hommes, c'est-à-dire des citoyens vertueux au service de l'État. C'est à point nommé que ce courant de pensée est redécouvert dans une période d'affermissement monarchique. Le professeur n'est plus seulement le dispensateur distant de connaissances, mais un éducateur exemplaire formant en profondeur la personnalité de l'élève dans la vertu, l'humanité et les manières.

les maîtres de la cour Plantagenêt

Ces valeurs se répandent largement parmi les maîtres de la cour Plantagenêt. L'hagiographe Herbert de Bosham insiste sur la moralitas que Thomas Becket, professeur d'Henri le Jeune, inculque aux adolescents dont on lui confie l'éducation. Le futur chancelier met l'accent sur la rhétorique, sur le port extérieur et sur les manières dans l'apprentissage de ses élèves. Pour Thomas, la commensalité est une école privilégiée de cette éthique : les jeunes se rassemblent autour de lui dans un banquet philosophique ; ils mangent avec retenue et modération, respectent les règles de la préséance ou servent, tour à tour, les commensaux. Le dressage extérieur du corps reflète ainsi la beauté intérieure de l'âme. Sur le plan politique, il s'inscrit dans un programme plus large de domestication de la noblesse qui apprend à la cour la discipline des passions, tandis que la violence privée, devenue un monopole royal, lui est interdite. C'est dans un tel contexte que se développent les thèmes de la fin'amors, que Guillaume IX d'Aquitaine, grand-père d'Aliénor, avait formalisés dans ses chansons pour la première fois en Occident. Civilité et courtoisie vont de pair.

Par ailleurs, l'importance accordée aux manières n'est pas indifférente à l'enrichissement du langage gestuel exaltant la fonction monarchique. Le 13 septembre 1189, le sacre et le couronnement de Richard Cœur de Lion, premier roi d'Angleterre pour lequel nous disposons d'un récit circonstancié du rituel, donnent lieu à une liturgie des plus riches. Ils ont été précédés par la octroi du glaive à Rouen, de la lance et de l'étendard à Poitiers et de l'anneau de sainte Valérie à Limoges. Il faudrait, enfin, approfondir l'étude de toutes les cérémonies qui, dans leur théâtralité, accompagnent les apparitions du roi parmi ses curiales et, au delà de ce cercle d'intimes, en public. Les rites d'hommage, de soumission ou de trêve le placent au sommet de la hiérarchie terrestre. Il n'empêche que les rapports d'Henri II avec la foule sont encore très chaleureux : à en croire Gautier Map, « ses sujets se saisissent de lui, le tirent et le poussent, mais, lui, patient, les écoute sans colère apparente ». Les Plantagenêt ne connaissent pas le formalisme et la distance de la majesté de la fin du Moyen Age. Ils incarnent une monarchie de transition.

un système cohérent

Parenté, gouvernement, savoir et civilité… Ces multiples facettes se retrouvent dans le phénomène curial. Elles sont, toutes, les éléments d'un système cohérent de construction étatique. Or, la réforme administrative de la fin du XIIe siècle brise les solidarités traditionnelles et abolit les libertés anciennes. Cause de ces bouleversements, la cour des Plantagenêt est-elle pour autant l'enfer sur terre ? Les intellectuels cléricaux de l'entourage d'Henri II, de Richard Cœur de Lion ou de Jean Sans Terre abusaient peut-être de cette métaphore diabolisante. Comme les autres officiers auliques, ils étaient, toutefois, conscients de bâtir une monarchie durable et de doter d'institutions solides les principautés de leur roi. Frottés d'augustinisme politique, ils savaient que la vocation primordiale de la curia, terme dont le sens originel désigne l'assemblée judiciaire, était de faire régner la Justice et, par voie de conséquence, la Paix. Leur legs perdure encore.