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I.
INTRODUCTION
Les médiévistes regrettent souvent le peu d'intérêt que
suscite l'histoire anglaise dans notre pays. Ils constatent, de même, le retard
historiographique que nous avons cumulé dans des domaines porteurs : structures
de parenté, prosopographie des entourages royaux, diffusion de la propagande,
manipulation d'une opinion publique avant la lettre, apparition d'une culture
savante laïcisée au service des principautés territoriales, invention des
idéologies accompagnant la croissance étatique, curialité et civilisation des
mœurs, domestication de la noblesse, insertion de cette aristocratie dans des
cadres féodaux contrôlés par la royauté…
Le colloque «La cour Plantagenêt (1154-1204) : parenté,
gouvernement, savoir et civilité» a précisément pour but d'approfondir ces
problématiques, qui ont pour base une anthropologie culturelle des pouvoirs. Ses
organisateurs le veulent ouvertement interdisciplinaire, et ils ont fait appel à
des regards croisés d'historiens, historiens de l'art, castellologues et
littéraires. Ils entendent orienter la réflexion des participants dans un cadre
géographique aussi vaste que l'espace Plantagenêt, englobant tout l'ouest de la
France et l'Angleterre. Dès lors, leur travail deviendra nécessairement
comparatiste. Il pourra proposer des hypothèses, des voies de recherche et
peut-être des conclusions, utilisables pour tous ceux qui se penchent sur
l'évolution du politique dans les sociétés européennes.
En 1999, à l'occasion du huitième centenaire de la mort
de Richard Cœur de Lion, anniversaire qui figure au rang des célébrations
nationales sur notre territoire, l'organisation d'un colloque sur l'espace des Plantagenêt (1154-1204) s'impose. Cette rencontre se déroulera à Thouars, ville
située aux confins poitevins et angevins de leur domaine, qui nous accueille
généreusement. Elle a pour but d'encourager les échanges fructueux que mènent,
de longue date, les chercheurs anglo-saxons et français autour de cette dynastie
et des territoires disparates qu'elle régissait de part et d'autre de la Manche.
Plus largement, elle s'inscrira dans une réflexion sur la renaissance de l'État,
dont les premiers frémissements se décèlent au cours de ces décennies
charnières. Les Plantagenêt ne sont pas - tant s'en faut ! - étrangers à
l'affirmation de la royauté qui caractérise, partout en Occident, la fin du XIIe
siècle. Force est de constater combien le phénomène curial, choisi pour thème de
notre colloque, est inextricablement mêlé à cette consolidation.

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Stratégies matrimonialesSi elle crée, dirige et contrôle des organes publics de
gouvernement, la cour itinérante des Plantagenêt, toujours en mouvement, n'en
relève pas moins encore de la sphère du privé. Gautier Map sent bien toute la
dimension familiale du pouvoir central, lorsqu'il écrit qu'Henri II gouverne ses
États « comme un bon père de famille (paterfamilias) qui gère un seul foyer ».
Raoul de Diceto s'exclame même : « Marie-toi, Anjou l'heureuse ! » ; il
manifeste par là combien les stratégies matrimoniales ont juxtaposé les entités
territoriales de l'île et du continent créant un espace Plantagenêt relativement
cohérent. Somme toute, le pouvoir politique dépend directement des structures de
parenté. La cour apparaît ainsi comme le lieu où se retrouvent
les membres d'une maisonnée. Leurs querelles domestiques déterminent,
d'ailleurs, l'avenir de leurs principautés territoriales. Or, il importe de se
pencher sur la portée politique et sociale du conflit qu'on croirait congénital
à la famille d'Henri II. Les tentatives d'explication n'ont pas manqué. D'une
part, les chroniqueurs de l'époque percevaient ces luttes comme un signe de
l'ascendance luciférienne de la lignée angevine qui devait inexorablement
s'entre-déchirer. D'autre part, les biographies actuelles insistent sur la
psychologie individuelle de chacun des acteurs de ces luttes parricides ou
fratricides. Ces hypothèses satisfont-elles l'historien ? Le déchaînement des
passions ne répondrait-il pas plutôt à l'incompatibilité radicale entre une
conception moderne de la royauté et une perception patrimoniale du pouvoir,
entre le public de l'État en gestation et le privé de la dynastie princière,
paradoxalement trop solidaire et soucieuse de préserver à tout prix le droit des
cadets ? Quoi qu'il en soit, la cour et ses intrigues fomentent les révoltes de
la progéniture princière, qui se répercutent ensuite dans l'aristocratie par le
biais de réseaux clientélaires remontant jusqu'à l'entourage royal. 
la domesticité
royaleUn groupe hétéroclite de courtisans se presse autour du
prince et des siens. Ces proches constituent sa parentèle artificielle, plus
fidèle à sa personne que ses propres enfants. Même les domestiques, préposés aux
modestes tâches ménagères, peuvent nouer des liens intimes avec la famille
royale. L'abbé cistercien de Chichester s'enorgueillit ainsi d'être le frère de
lait de Richard Cœur de Lion. Outre les nourrices, tout un petit monde de
gardes, cuisiniers, panetiers, fauconniers, mais aussi bouffons ou jongleurs
coexistent avec les grands. Humbles en apparence, ces charges apportent parfois
le pouvoir et le prestige à leurs détenteurs. A l'instar de celle de bouteiller,
aux larges attributions économiques et humaines, que les nobles Aubigny
détiennent en héritage, ces charges tirent leur origine des valorisants services
de la domesticité royale.
A côté des subalternes de la cour, la suite du monarque
compte de très hauts personnages aux lourdes responsabilités et aux attributions
étendues. Les prélats Thomas Becket ou Guillaume de Longchamp exercent une
puissance qui dépasse largement leur statut de chanceliers. De leur côté, les
chambriers ne gèrent pas seulement le trésor du roi, mais examinent les comptes
des shérifs, baillis et prévôts locaux ; ils se font aider par les échiquiers
de Normandie et d'Angleterre. Ils pressurent le pays : Raoul de Coggeshall
affirme que Richard Cœur de Lion demande, dans les cinq ans entre son retour de
captivité et sa mort, plus d'argent qu'aucun roi d'Angleterre jusqu'alors ; il
ne manifeste pas moins la largesse chevaleresque avec prodigalité, « distribuant
à profusion ses trésors à tous les chevaliers et écuyers de son armée » (Roger
de Hoveden). L'argent est alors devenu le nerf de la guerre, cette guerre que
connétables, sénéchaux et maréchaux mènent à l'aide de nouveaux engins,
extrêmement coûteux. Ce milieu curial augmente ainsi au rythme de
l'affermissement de la monarchie. Or, les études prosopographiques les
concernant se sont multipliées ces dernières années. Elles nous donnent une
vision plus précise des officiers auliques, de leur famille, de leur clientèle,
de leur culture et de leurs stratégies personnelles d'ascension. Le temps est
donc venu pour nous de faire le point.
Un
savoir, profaneUn savoir, profane autant que clérical, est entretenu à
la cour. Il est devenu l'instrument indispensable de l'affirmation monarchique
et du développement administratif. Guillaume de Neubourg compare, non sans
flagornerie, la sagesse d'Henri II à celle de Salomon, roi biblique aussi savant
que juste. Les Plantagenêt se rappellent le reproche que leur ancêtre adressa
un jour au roi de France : « Un roi illettré est comme un âne couronné ! » Ils
possèdent, à titre personnel, une culture indéniable : Richard Cœur de Lion
corrige le latin de l'archevêque de Cantorbéry, s'entretient sur l'Apocalypse
avec Joachim de Fiore et compose des poèmes en langue vulgaire. Ses précepteurs
sont, en effet, issus des meilleures écoles cathédrales de la France du nord.
Jean de Salisbury, qui condense dans sa politologie tout l'enseignement
classique dispensé à Chartres, mais aussi Pierre de Blois, habile épistolier,
Arnoul de Lisieux, Gauthier de Châtillon et bien d'autres « maîtres »
fréquentent la cour d'Henri II et d'Aliénor d'Aquitaine, amis des lettres. A
leurs dépens, ces clercs découvrent l'incompatibilité radicale entre une quête
intellectuelle exigeante et une tâche politique dispersante. Ils s'en prennent
avec amertume aux laïcs peu formés qui accaparent l'attention du monarque : « La
loi appelle à la cour les savants en futilités et en crimes ; elle met à la
porte les véritables sages » (Jean de Salisbury). Cette acrimonie les pousse à
rapporter tous les ragots des courtisans dont ils présentent le palais, non sans
ironie, comme un lieu de perdition, mais aussi de souffrance, une répétition
générale de la damnation finale : « Quel supplice y a-t-il en enfer qui ne soit
multiplié à la cour ? » (Gautier Map).
la
redécouverte de l'antiquité classiqueEn dépit de ces récriminations, clergie s'allie avec
chevalerie pour faire de la propagande politique au profit du roi. Par leurs
traités et chroniques en latin, par leurs romans en langue d'oïl ou par leurs
chansons en oc, ces intellectuels avant la lettre rehaussent l'image du prince
auprès de leurs contemporains. Sous leur calame ou leur dictée, la matière de
Bretagne est particulièrement de mise. On compare, en effet, le roi et la reine
à Arthur, ennemi invétéré du Français Charlemagne, et à son épouse
Guenièvre, couple dont les dépouilles mortelles sont « inventées » au
monastère de Glastonbury en 1191. Dans le même registre, Richard Cœur de Lion
encourage le culte du saint Sang à Fécamp, en Normandie, où un figuier à la
dérive a miraculeusement apporté le Graal à travers la Méditerranée et
l'Atlantique. En revanche, les sirventes, chansons politiques en langue d'oc,
n'ont guère d'arrière-plan religieux, et donnent, de façon exclusive, une image
laïcisée et chevaleresque du roi. Récitées d'abord par des jongleurs, puis
reprises par leurs auditeurs, ces compositions essaiment des thèmes favorables à
la dynastie régnante. La cour est, en somme, un véritable centre de diffusion
d'idées, de représentations et d'images aptes à susciter l'affection pour les
Plantagenêt dans l'ensemble disparate de leurs entités territoriales. Dans la renaissance intellectuelle du XIIe siècle, la
redécouverte de l'antiquité classique accorde une large part à l'humanisme. Une
conception stoïcienne du savoir et de l'éducation marque l'enseignement des
précepteurs de la cour. Elle reprend Cicéron ou Sénèque qui voulaient, avant
tout, former d'honnêtes hommes, c'est-à-dire des citoyens vertueux au service de
l'État. C'est à point nommé que ce courant de pensée est redécouvert dans une
période d'affermissement monarchique. Le professeur n'est plus seulement le
dispensateur distant de connaissances, mais un éducateur exemplaire formant en
profondeur la personnalité de l'élève dans la vertu, l'humanité et les
manières. 
les maîtres de
la cour PlantagenêtCes valeurs se répandent largement parmi les maîtres de
la cour Plantagenêt. L'hagiographe Herbert de Bosham insiste sur la moralitas
que Thomas Becket, professeur d'Henri le Jeune, inculque aux adolescents dont on
lui confie l'éducation. Le futur chancelier met l'accent sur la rhétorique, sur
le port extérieur et sur les manières dans l'apprentissage de ses élèves. Pour
Thomas, la commensalité est une école privilégiée de cette éthique : les jeunes
se rassemblent autour de lui dans un banquet philosophique ; ils mangent avec
retenue et modération, respectent les règles de la préséance ou servent, tour à
tour, les commensaux. Le dressage extérieur du corps reflète ainsi la beauté
intérieure de l'âme. Sur le plan politique, il s'inscrit dans un programme plus
large de domestication de la noblesse qui apprend à la cour la discipline des
passions, tandis que la violence privée, devenue un monopole royal, lui est
interdite. C'est dans un tel contexte que se développent les thèmes de la
fin'amors, que Guillaume IX d'Aquitaine, grand-père d'Aliénor, avait formalisés
dans ses chansons pour la première fois en Occident. Civilité et courtoisie vont
de pair.
Par ailleurs, l'importance accordée aux manières n'est
pas indifférente à l'enrichissement du langage gestuel exaltant la fonction
monarchique. Le 13 septembre 1189, le sacre et le couronnement de Richard Cœur
de Lion, premier roi d'Angleterre pour lequel nous disposons d'un récit
circonstancié du rituel, donnent lieu à une liturgie des plus riches. Ils ont
été précédés par la octroi du glaive à Rouen, de la lance et de l'étendard à
Poitiers et de l'anneau de sainte Valérie à Limoges. Il faudrait, enfin,
approfondir l'étude de toutes les cérémonies qui, dans leur théâtralité,
accompagnent les apparitions du roi parmi ses curiales et, au delà de ce cercle
d'intimes, en public. Les rites d'hommage, de soumission ou de trêve le placent
au sommet de la hiérarchie terrestre. Il n'empêche que les rapports d'Henri II
avec la foule sont encore très chaleureux : à en croire Gautier Map, « ses
sujets se saisissent de lui, le tirent et le poussent, mais, lui, patient, les
écoute sans colère apparente ». Les Plantagenêt ne connaissent pas le
formalisme et la distance de la majesté de la fin du Moyen Age. Ils incarnent
une monarchie de transition.
un système cohérentParenté, gouvernement, savoir et civilité… Ces multiples
facettes se retrouvent dans le phénomène curial. Elles sont, toutes, les
éléments d'un système cohérent de construction étatique. Or, la réforme
administrative de la fin du XIIe siècle brise les solidarités traditionnelles et
abolit les libertés anciennes. Cause de ces bouleversements, la cour des Plantagenêt est-elle pour autant
l'enfer sur terre ? Les intellectuels
cléricaux de l'entourage d'Henri II, de Richard Cœur de Lion ou de Jean Sans
Terre abusaient peut-être de cette métaphore diabolisante. Comme les autres
officiers auliques, ils étaient, toutefois, conscients de bâtir une monarchie
durable et de doter d'institutions solides les principautés de leur roi. Frottés
d'augustinisme politique, ils savaient que la vocation primordiale de la curia,
terme dont le sens originel désigne l'assemblée judiciaire, était de faire
régner la Justice et, par voie de conséquence, la Paix. Leur legs perdure
encore.

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