Les paysans au Moyen Âge

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Labours et semailles : Escurial, bibliothèque royale (Espagne).

Labours et semailles. Les rendements des céréales dépendaient des instruments aratoires et des attelages. Posséder une charrette dotée d'un soc et d'un versoir en métal et paire de bœufs nécessaires pour la tirer (rares encore étaient les chevaux de trait) était le privilège des coqs de village, ceux que jusqu'à la fin de l'Ancien Régime on nomma les "laboureurs". Les autres paysans ne disposaient que de l'antique araire, qui retournait à peine le sol, mais qui était d'un maniement plus léger et qui pouvait passer partout, notamment sur les terrains en pente. 

Les inconnus qui firent l'Histoire

Au Moyen Âge, les paysans avaient une conception du temps très différente de la nôtre; ils se le représentaient comme quelque chose qui se répétait sans cesse et qui revenait toujours à son point de départ, à l'instar des aiguilles d'une horloge. L'idée de progrès, d'une marche continue vers un mieux, leur était totalement étrangère.

Le temps, pour eux, ne pouvaient être qu'à l'image des saisons, qui se suivaient et se répétaient indéfiniment. Ainsi le calendrier des paysans épousaient très étroitement la succession des activités agricoles: labours, semailles et récoltes rythmaient leur vie, de même que le calendrier agricoles s'imposait aux gens des villes.

Empereurs, rois, papes, marchands et guerriers célèbres, les personnages importants de l'histoire médiévale appartenaient à l'élite de la société, qui ne regroupait pas plus de 5% de la population. Qui étaient les 95% restants ?

Pour l'essentiel, c'étaient des paysans, des travailleurs de la terre. Depuis toujours, et jusqu'au début de XIXe siècle, ils représentèrent la base matérielle, le fondement de l'activité économique et de toute la civilisation européennes. Le dynamisme des marchands et des artisans fit la prospérité des cités médiévales, mais ce sont les paysans qui nourrissaient les citadins.

Le travail de la terre était pénible, astreignant et laborieux. Mais, bien organisé et de plus en plus efficace, il permit à l'Europe de survivre et de prospérer. Rarement évoqué par les chroniqueurs, ce peuple qui vécut dans les campagnes fut cependant l'obscur artisans de l'histoire médiévale.

Les serfs de la glèbe

Les paysans, les serfs de la glèbe - c'est-à-dire de la terre, au sens de sol cultivé - faisaient partie du domaine. Lorsque celui-ci était vendu ou partagé, ils passaient d'un maître à l'autre à peu près de la même manière que les animaux de la ferme. Celui qui naissait fils de paysans connaissait à l'avance son destin : il deviendrait un paysan comme le seraient à leur tour ses enfants et petit-enfants. 

Mais le servage n'était pas à proprement parler d'esclavage, même si la condition des serfs était, dans les faits, très proche de celle des anciens esclaves. Dès la fin de l'Empire romain, l'esclavage avait reculé sous l'influence de la nouvelle organisation économique et sociale, qui suppléait l'État en pleine décomposition. De plus, l'Église "condamnait" l'esclavage. Les serfs avaient beaucoup d'obligations, mais ils avaient des droits; ils étaient considérés comme des personnes et non comme des choses (le philosophe grec Aristote parlait des esclaves comme des "instruments vivants de travail"). Aucune loi ne les obligeait à rester liés à la terre : théoriquement, ils pouvaient quitter le domaine à tout moment.

Un historien du Moyen Age put ainsi écrire : "les serfs jouissent de ce privilège : ils ne peuvent être chassés de la terre." Était-ce donc un privilège que d'être serf ? A cette époque, cela pouvait se concevoir.

La moisson : miniature du XIIIe siècle. Escurial, bibliothèque royale (Espagne).

La moisson. Dans tous les terroirs du royaume, la culture des céréales était la culture la plus nécessaire. Il fallait obtenir des récoltes de plus en plus abondantes pour nourrir un nombre d'hommes allant sans cesse croissant jusqu'à la fin du XIIIe siècle. Les grains (froment, seigle, orge, avoine) poussaient donc partout, sur les sols riches comme sur les pauvres, et épuisaient très vite la terre. D'où le recours à la jachère, aux engrais (insuffisants) et à la rotation des cultures.

Manants et alleutiers

Le phénomène du servage se généralisa en Europe du Nord. En témoignent, par exemple, les vocables que l'on retrouve dans plusieurs langues européennes. Du verbe latin manera (signifiant "résider", "rester") dérivèrent les mots mansus ou manse, c'est-à-dire les champs, l'étable et la maison des paysans.

En français, le paysan fut appelé manant, celui qui "reste" sur la terre. En italien, le mot mansions désigna les obligations et les tâches qui incombaient au paysan dans son travail.

Dans ces deux langues, l'habitation de la ferme fut appelée  maison et magione.. Plus au nord, en Angleterre, les seigneurs appelèrent manor, manoir, le petit château construit à la campagne pour surveiller et protéger les champs.

A côté des serfs subsistaient des paysans libres qui étaient propriétaires de leurs terres ou alleux. Les alleutiers, comme on les appelait en France, étaient fort nombreux dans l'Europe du Sud.

La taille de la vigne : miniatiure du XIIIe. Escurial, bibliothèque royale (Espagne)

La taille de la vigne. Chaque région du royaume produisait son vin, et souvent du bon vin, même dans des conditions climatiques ou géographiques souvent peu favorables. Les techniques de la viticulture avaient accompli d'énorme progrès depuis l'époque carolingienne; au XIIIe siècle, elles atteignirent un degré de perfection qui ne fut pas dépassé avant le XIXe siècle, c'est-à-dire avant la crise du phylloxera. 

Campagne et ville : le fossé s'agrandit

Au Moyen Age, la séparation entre ville et campagne était moins nette qu'aujourd'hui. Autour des remparts de la cité, et même à l'intérieur de ceux-ci, s'étendaient champs, jardins et près.

Mais la spécialisation technique, accentuée par le développement des activités économiques - le commerce, l'artisanat et les travaux administratifs et intellectuels en ville, les cultures et l'élevage à la campagne - entraîna une séparation plus marquée entre la ville et la campagne. Chaque type d'activité favorisait une façon de penser différente.

La vie des paysans épousait le rythme des saisons, les mêmes travaux se répétant d'une année à l'autre; le temps était conçu sous la forme d'un cycle, où l'on revient toujours au point de départ, à l'image des saisons. Les transformations à la campagne étaient moins nombreuses et moins rapides qu'en ville.

La vie citadine, au contraire, favorisait le contact entre les individus, la diffusion des connaissances techniques et intellectuelles. L'habitant des cités apparaissait comme plus libre, moins soumis aux contraintes de la nature que le paysan. Aussi les villes médiévales furent-elles très tôt, pour le serf, des havres de liberté.

L'Europe façonnée par la main de l'Homme

Au début du Moyen Age, l'Europe était une étendue inculte et sauvage, appauvries par le passage des tribus barbares.

La transformation  de ce continent est le résultat du labeur ininterrompu commencé à l'époque médiévale, et en particulier des grands défrichements qui remplacèrent à partir de XIe siècle les forêts du Bassin parisien, de Bourgogne ou de l'Allemagne du Nord par des paysages façonné par l'Homme.

L'abbatage du porc. Miniature du XIIIe siècle

L'abattage du porc. Le cochon était et resta longtemps, avec le hareng, l'un des piliers de la civilisation occidentale, et une des figures les plus marquantes de la vie des campagnes. Les troupeaux de porcs étaient menés dans le bois communal au pied des hêtres et des chênes afin d'en paître les faines et les glands. Activité primordiale dans le village, au point que l'usage était d'évaluer la taille d'un bois d'après le nombre de porcs qu'il pouvait engraisser en une année.

Le manse, cellule de base

La terre appartenait au seigneur était divisée en deux parties. La première était appelée réserve domaniale (du latin dominus, maître). En plus du château ou de la maison de campagne seigneuriale, elle comprenait les champs, les vignes, les pâturages, les forêts, terrain de chasse du seigneur. Elle comprenait également le village installé autour du château, avec le four, le moulin et les quelques artisans indispensables à la communauté : forgeron, sellier, etc.

Le reste du domaine était divisé en manses, ou tenures, attribués selon leur étendue à une ou plusieurs familles paysannes. Le manse était la cellule fondamentale de l'économie agraire du Moyen Age. L'habitation du paysan et le potager attenant se trouvaient là. Le serf pouvait disposer entièrement des produits du potager, ainsi que de sa basse-cour et du porc, qui était la source à peu près unique de protéines animales, ans la mesure où n'on utilisait le bœuf que pour le trait et le mouton que pour la laine.

Le serf avait le droit de faire paître ses bêtes sur les champs en jachère, les terrains non cultivés ou la forêt du seigneur, où il trouvait également le bois nécessaire au chauffage de sa maisonnée.

Les devoirs du serf

En échange de la terre et de la protection militaire que lui accordait le seigneur, le serf était tenu de remettre une partie de la récolte, de payer des taxes et de participer gratuitement à certains travaux appelés corvées. Celles-ci consistaient en une aide à des tâches déterminées sur les terres du seigneur : labours, récoltes, sarclages, les autres travaux étant exécutés par des ouvriers agricoles rémunérés par le seigneur.

Les serfs devaient aussi transporter les produits du château au marché, servir à l'occasion de messagers ou de main-d'œuvre bénévole quand des travaux étaient entrepris sur le domaine : construction d'une route ou d'un pont, creusement d'un puits ou réparation des murs du château.

Du servage au fermage

Les besoins en argent des seigneurs s'accrurent tout au long du Moyen Age; c'était une conséquence de l'enrichissement général, qui se manifestait, par exemple, par la multiplication et la plus grande variété des produit disponibles sur les marchés. Et n'oublions pas que les seigneurs devaient payer les salarié agricole, les soldats, etc.

Les paysans, eux, se procuraient quelques revenus en vendant au marché le surplus de leurs récoltes qu'ils ne consommaient pas. Cet apport d'argent contribua à modifier leur condition. En payant une certaine somme au seigneur, ils pouvaient se libérer, au moins en partie, des corvées ainsi que des éventuelles réquisitions militaires. Par un mouvement très lent, mais qui était général dans toute l'Europe, seigneurs et paysans trouvèrent un intérêt à transformer le rapport de bail à ferme. Cela signifiait que le propriétaire de la terre cédait au paysan le droit d'exploiter celle-ci à son propre compte en échange d'un loyer.

Les condition du contrat, et en particulier le montant et la forme (paiement en argent ou en nature) du loyer étaient portées sur un livret, appelé dans certaines régions le libellus ou livellus. La proportion des fermiers qui avaient racheté leur servage augmenta tout au long du Moyen Age.

Une conséquence de ce lent mouvement d'émancipation fut l'augmentation de la production. En effet, les fermiers avaient intérêt à améliorer le rendement de leurs terres puisque tout ce qu'elles rapportaient en plus du loyer du propriétaire leur revenait entièrement.

De nouvelles techniques de culture

Les paysans avaient constaté depuis longtemps que certaines cultures, particulièrement les céréales, appauvrissaient le sol, alors que d'autres, comme les légumes (dont les fèves et les petits pois, qui étaient les aliments de base au Moyen Age) l'enrichissaient.

Pour éviter l'épuisement du sol, les agriculteurs de l'Antiquité avaient institué le système de la rotation biennale des cultures : un champs semé en céréales une année était laissé en jachère l'année suivante, c'est-à-dire qu'il était labouré mais non semé, et servait de pâturage. Cette mise au repos permettait au sol de recouvrer sa fertilité. Au Moyen Age, les paysans introduisirent le système du "troisième champ", ou assolement triennal. Un champ cultivé en céréales la première année, puis en légumes la deuxième année, était laissé en jachère l'année suivante.

Le gain apporté par ce système était double : alors que, jusque-là, un champ sur deux demeurait improductif, il n'y en avait maintenant plus qu'un sur trois. Par ailleurs, les légumes semé sur le deuxième champ enrichissaient le sol tout en fournissant les aliments de base du paysan. On estime que la productivité de la terre augmenta ainsi de 50%. Il en résulta un accroissement des ressources alimentaires et des excédents que les paysans pouvaient vendre sur les marchés. Et comme les intempéries pouvaient détruire la récolte de froment ou de seigle, semée en automne, ou celle des fèves et de l'avoine, semé au printemps, mais rarement les deux la même année, l'existence des agriculteurs devint un peu moins précaire.

Ces progrès furent bien sûr inégalement  répartis, mais ils furent sensibles partout : ils contribuèrent puissamment à la relance générale de l'économie.