| De même qu'il y a une
théologie chrétienne (ou une théodicée), appliquée à l'étude de Dieu, de
même il existe une démonologie affectée au Diable et à ses multiples
séides. Quand on parle du Diable, on désigne souvent un être collectif: le
Malin est en effet à la tête de cohortes innombrables de démons. D'après
Richelmus de Schental, abbé cistercien de Wurtemberg au XIIIe
siècle, ceux-ci se compteraient par centaines de milliards. En 1467,
Alphonsus de Spina (Fortalicium fidei, Strasbourg, 1460) en
calcule 133 306 668. Au XVIe siècle, Jean Wier n'en
enregistre que 44 435 556, divisés en 6 666 légions commandées par 66 princes (le 6
étant par excellence le chiffre du Diable). Dénombrement contesté par
d'autres spécialistes: Pannethorne Hugues en recense 1 758 064 176; Martin Barshaus, 2 665 866 746 664; Jean
Oswald, 14 400 000... Leur âge varie également selon les
témoignages: 4 444 ans? 3 200? 680 000?
9 720? il est plus sage de s'en remettre à
l'angélologie chrétienne, qui fait des démons des anges rebelles et
déchus, beaucoup plus vieux que le monde. |
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Selon la démonologie savante des XVIe-XVIIe
siècle, le Diable est à la tête d'un État monarchique semblable à ceux qui
existent en Europe, avec ses hiérarques et ses dignitaires. On les exhorte
pour obtenir telle ou telle faveur. Mais, s'il existe, du fait des
inquisiteurs, des théologiens et des juges laïques, une démonologie
savante, il y a aussi une «diabologie» populaire, qui est beaucoup moins
complexe. D'après celle-ci, le Diable dégage une méphitique puanteur
d'égout. On conçoit qu'il n'ait de cesse, lorsqu'il fait le joli cœur auprès des dames, de l'atténuer par quelque
onguent mystérieux... Par ailleurs, rien n'est plus facile que de le
reconnaître: tous les habitants du ténébreux empire portent des cornes.
D'où la supplication du Diable que l'on disait entendre lorsqu'on collait
contre son oreille la corne (disparue depuis la Révolution française) que
lui avait arrachée saint Taurin, premier évêque d'Évreux: «Taurin,
murmurait une voix plaintive, Taurin, rends-moi ma corne!». |
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L'irrespect, ici, supplante la crainte. On n'y va pas de mainmorte avec
le Diable. Témoin, les noms dont on l'affuble. Selon les pays ou les
provinces, on l'appelle la Bête, le Grand Nègre, le Cavalier noir,
Magistelus ou le Petit Maître, l'Homme noir, l'Autre, le Grippi («celui
qui griffe»), le Harpi, le Grand Bicquiou («le Grand Bouc»), Cornic («le
Cornu»), l'Homme aux ongles de fer, l'Homme roux, le Gars aux pieds de
cheval, le Peû, Chouse, Cheuchevieille, Georgon... Et, avec plus de
familiarité: Vieux Pôl, Ricouquet, Bigette, le Joli Garçon, Compère
Misloret... On compose avec lui; on va jusqu'à admettre la présence de ses
nombreux enfants facétieux, qui ne sont autres que des lutins. Le plus
souvent, d'ailleurs, les récits populaires représentent le Diable comme un
malheureux qui a bien du mal à peupler son royaume de quelques âmes en
perdition. Le désir de recruter de nouveaux sujets pour son empire lui
donne du fil à retordre et lui coûte d'énormes sacs d'argent. On l'a vu
tour à tour se faire architecte, maçon, charretier... En vain. Le Diable
se fait toujours gruger... Néanmoins, il séduit certains esprits: de là
les pactes que l'on passe avec lui, le sabbat, la magie noire et les
messes de la même couleur. |
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