le mysticisme
 

Introduction
Le mysticisme occidental
· La mystique chrétienne de l'amour
· La mystique spéculative
· La mystique musulmane
Les religions orientales
· Yoga et mystique hindouiste
· Mystique de l'immanence
Les interprétations modernes
· La fascination pour le mysticisme
· La critique scientifique du mysticisme

 

Introduction

Le mysticisme s'affirme comme la saisie d'un absolu dans une union intime et directe au principe fondamental de l'être. Mais toute révélation mystique, étrangère à la connaissance normale, est par définition contestable. Les états exceptionnels qu'elle entraîne parfois vision, extase ou transe font l'objet d'études scientifiques. La mystique n'en demeure pas moins, comme l'indique l'étymologie du mot, l'ouverture sur un mystère.

 

La notion de mysticisme, distincte de celle de religion, apparaît en Occident avec les Temps modernes, au début du XVIIe siècle. Jusqu'alors, le mot «mystique», simple adjectif, pouvait qualifier toute connaissance ou tout objet religieux. L'invention du substantif désignant une activité spécifique (la mystique) et ceux qui s'y adonnent (les mystiques) est caractéristique d'une époque où le christianisme et ses institutions sont en butte à la contestation et où la société se sécularise. La religiosité ne va plus de soi; elle recherche son authenticité et tend à se réfugier dans une intériorité, un domaine caché. Rassemblant témoignages et auteurs du passé chrétien, une tradition mystique se constitue alors, élargie par la suite à des pratiques et à des connaissances marginales et étrangères. À partir du XIXe siècle, l'Orient indien connaîtra ainsi une grande faveur. Au XXe siècle, l'expérience mystique sera même séparée de toute croyance religieuse.
 

Au-delà de cette diversité problématique, le mysticisme revendique son universalité en alléguant une expérience mystique universelle, décrite par des images similaires quel que soit le contexte culturel. Il s'agit avant tout d'un sentiment d'union avec une divinité ou un principe originel qui envahit le sujet, le comble et lui fait perdre la notion de sa personne et de ses limites spatio-temporelles; corps et esprit participent à cette communion avec l'absolu. Cette expérience s'accompagne de la conviction d'avoir touché une vérité totale et de l'impossibilité de transcrire cette expérience ineffable en un discours intellectuel, d'où le recours au langage symbolique ou poétique de toute littérature mystique.
 

Cet apogée mystique s'inscrit cependant dans la recherche continuelle d'une signification secrète, généralement de caractère sacré, de l'existence, dépassant la distinction entre la vie et la mort. Il convient donc de resituer les expériences mystiques dans les différents cadres religieux et spirituels qui les voient naître et qui leur donnent sens.
 

Le mysticisme occidental

Sous l'influence des grandes religions monothéistes, la mystique occidentale vise généralement à un absolu conçu comme une altérité transcendante, Dieu plus ou moins personnalisé mais distinct de l'esprit humain qui se transporte vers lui ou accueille sa présence. Cependant, l'héritage de la mystique grecque sa conception d'un absolu unissant dans l'immanence l'âme au cosmos divin résonne durablement en Occident, avec une tonalité plus spéculative qu'affective.

 

La mystique chrétienne de l'amour

Les premiers moines chrétiens et certains Pères de l'Église saint Augustin notamment privilégiaient déjà la recherche d'une expérience personnelle de Dieu: ressentir et expérimenter plus que penser la grâce divine. Cette tradition du christianisme primitif, qui ne conçoit pas de vie mystique sans ascèse, se prolonge dans le monachisme orthodoxe.

 

Mais c'est au Moyen Âge que s'impose véritablement la mystique de l'union à Dieu par amour, avec la grâce du Christ. Saint Bernard de Clairvaux au XIIe siècle, puis saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne au XIVe siècle ne cesseront de crier les exigences de l'amour de Dieu. Les grands mystiques espagnols de l'ordre du Carmel dominent le XVIe siècle: sainte Thérèse d'Ávila conçoit sa vocation religieuse comme un mariage spirituel, et sa thématique de l'itinéraire ascétique, toujours inachevé, vers Dieu sera également au centre de la mystique de Jean de la Croix. Le XVIIe siècle connut un affrontement d'écoles, les uns privilégiant l'ascèse, les autres les quiétistes l'abandon à Dieu. En France, ce furent les premiers qui l'emportèrent contre Fénelon et Mme Guyon, adeptes du pur amour. À partir de la fin du XVIIe siècle, la mystique déclina; saint Benoît-Joseph Labre au XVIIIe siècle et sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, à la fin du XIXe siècle, demeurent des figures isolées.
 

La mystique spéculative

À travers l'œuvre du néoplatonicien Plotin (IIIe siècle apr. J.-C.), les thèmes mystiques de la Grèce antique, qui transparaissent chez Platon, sont la source d'un vaste courant de mysticisme spéculatif. Au sein même du christianisme s'y rattache la mystique rhénane et flamande des XIIIe et XIVe siècle essentiellement représentée par Maître Eckart. Elle privilégie l'unité de l'être et l'idée d'une union immanente avec Dieu dans l'âme humaine.

 

Moins orienté à ressentir qu'à découvrir par diverses opérations intellectuelles le principe fondamental de la vérité, que celui-ci relève de l'Esprit (théosophie) ou de la Nature (pansophie), ce mysticisme est à la fois une forme de gnose, connaissance sacrée, et d'ésotérisme au sens noble du terme; il considère en effet que le savoir suprême est caché et que l'on doit s'y initier par une longue ascèse.
 

La religion juive, qui maintient une distance toute de respect avec Dieu, est relativement étrangère à l'idée d'union extatique avec le Créateur. Le plus grand mouvement mystique juif, la kabbale, constituée aux XIIe et XIIIe siècle, développe en revanche une profonde spéculation. Son livre majeur, le Zohar (ou Livre de la splendeur), est d'ailleurs très riche en inspirations néoplatoniciennes. Sa spécificité réside cependant dans une théorie de la contemplation des lettres du nom de Dieu, retrouvées dans l'Univers entier par un système de correspondances mystiques.
 

La mystique musulmane

Le soufisme est un mouvement qui traverse tout l'islam et place au premier plan non pas les règles et la Loi, mais l'amour mutuel entre Dieu et l'homme. Mais les docteurs de la Loi rejetèrent rapidement le soufisme, prétextant l'impossibilité d'un amour entre le créateur et l'homme. Martyr mystique, al-Halladj est ainsi condamné à mort en 922. Pourtant, à partir du Xe siècle, notamment sous l'influence du théologien mystique al-Ghazali (XIe siècle), le soufisme devient bientôt une connaissance religieuse reconnue par l'islam officiel. Cependant, à partir des théories monistes, presque panthéistes, d'Ibn al-Arabi (XIIIe siècle), le courant dominant de la mystique musulmane ne mettra plus l'accent sur le désir et l'amour de Dieu, mais sur la perte du sujet dans un univers où tout est Dieu.

 

Le soufisme a conçu une méthodologie mystique qui analyse précisément la succession des différents états spirituels et qui propose des procédés tels que la répétition inlassable et rythmée du nom divin, Allah. Organisé en confréries hiérarchisées, le soufisme est largement diffusé dans les couches sociales populaires.
 

Les religions orientales

La mystique orientale privilégie une démarche d'immanence: elle tend à l'union avec un absolu unique, impersonnel et indifférencié, et présent au fond de tout être vivant, au-delà des apparences extérieures et de l'individualisation.

 

Yoga et mystique hindouiste

Les Upanishad védiques, textes religieux fondateurs datant environ du VIe siècle av. J.-C., développent le thème central de la mystique hindouiste: le «soi» de l'individu humain (atman) est de même nature que le principe absolu régissant l'Univers (brahman). En retrouvant l'unité essentielle de son être, le mystique atteint un état où il échappe à la loi de l'enchaînement des causes et des effets (karma), et à la transmigration douloureuse des âmes de vies en morts et des renaissances successives (samsara). La Bhagavad-Gita pose en même temps l'«identité de tout».

 

Le yoga est la technique corporelle et spirituelle de cette libération. Il tend à aboutir à l'union mystique de soi à l'absolu à travers toute une série d'étapes décrites dans les Aphorismes du yoga (Yogasutra, encore nommé «yoga royal») le yoga couramment pratiqué en Occident reprend seulement quelques-uns de ces exercices préparatoires (postures et discipline du souffle). La discipline mystique du yoga s'entend d'ailleurs en des sens très divers pour l'hindouisme. La Bhagavad-Gita (passage de l'épopée du Mahabharata) définit ainsi un yoga de l'action où il s'agit, sans abandonner la vie sociale, de se détacher des fruits de ses activités. Ce texte sacré propose aussi un yoga de dévotion amoureuse à une divinité personnelle (bhakti), tradition qui se rapproche de la religiosité occidentale. Mais cette mystique émotionnelle est souvent considérée comme une voie d'union, à travers un dieu particulier, à l'absolu indifférencié, plus inaccessible.
 

Mystique de l'immanence

Voie de salut n'impliquant aucune croyance en quelque divinité personnelle que ce soit, le bouddhisme se distingue radicalement de l'hindouisme en rejetant la notion d'un principe du soi (atman) qui transmigre, de façon identique, de vie en vie selon le principe karmique. Aussi le mystique recherche-t-il la délivrance dans le présent immédiat, dans une complète immanence au monde. Or celui-ci est le règne de la souffrance qu'entraîne automatiquement tout désir ou attachement. Le nirvana, état mystique d'«éveil» et de libération, est donc une extinction de la soif de vivre dans le bouddhisme. Tout homme qui parvient à un nirvana peut être qualifié de bouddha; ce terme désigne également l'essence spirituelle ultime de toute chose et de tout être.

 

L'école zen épurera encore l'expérience mystique bouddhiste en développant l'idée de vacuité au sein de la méditation et celle de renoncement salvateur au désir d'atteindre le nirvana, qui se trouve alors réalisé au sein du monde des phénomènes.
 

Les interprétations modernes

Avec le développement d'un mode de pensée indépendant des institutions religieuses, l'expérience mystique est devenue un objet de réflexion pour des auteurs non religieux. Particulièrement virulent à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, le débat se prolonge entre les tenants d'un sens profond de l'expérience mystique et ceux qui recherchent ses causes objectives.

 

La fascination pour le mysticisme

Des philosophes Henri Bergson ou William James , des écrivains Romain Rolland, René Daumal ou encore Aldous Huxley ont en commun de considérer la communion mystique avec l'absolu comme la source unique et seule véridique de toute religion. Les croyances et les rites particuliers sont considérés comme des dérivés et des rationalisations inessentielles. Hors de tout contexte religieux, on a même pu qualifier de mystiques certaines expériences décrites en termes purement subjectifs: le «sentiment océanique» de Romain Rolland (lettre à Freud du 5 décembre 1927) ou l'impression d'anéantissement, «comme une goutte d'eau dans la mer», de Julien Green contemplant un paysage (Journal, 18 décembre 1932).

 

La prédilection pour le mysticisme a cependant suscité des œuvres d'une grande rigueur intellectuelle, adoptant parfois les recherches les plus contemporaines, en psychanalyse, par exemple, avec les théories dissidentes d'un Carl Gustav Jung. Des perspectives nouvelles sont offertes par l'histoire des religions Mircea Eliade notamment expose ses thématiques fondamentales dans la Nostalgie des origines. De tels penseurs ont contribué à l'élaboration d'une conception moderne de la mystique.
 

Sous une forme intériorisée, souvent influencée par la spiritualité orientale, le mysticisme connaît, depuis les années 60, un engouement populaire en Occident. Celui-ci témoigne autant d'une contestation des valeurs sociales établies que d'une recherche d'un sens profond à l'existence.
 

La critique scientifique du mysticisme

Les expériences mystiques ont été rapprochées des effets provoqués par la drogue, quand elles ne leur ont pas été assimilées. Des études neurophysiologiques ont ainsi permis d'analyser l'obtention d'extases ou de transes par l'absorption de diverses substances (auxquelles recourent des religions comme le chamanisme) ou par des techniques corporelles, danse, musique ou contrôle du souffle.

 

Dès la fin du XIXe siècle, la psychiatrie, qui se constitue en science, s'intéresse aux états mystiques comme à autant de phénomènes pathologiques. Le docteur Charcot et plus tard Pierre Janet ont fréquemment diagnostiqué l'hystérie. Ils ont eu cependant tendance à restreindre leurs observations aux manifestations psychosomatiques spectaculaires (lévitation ou stigmates, par exemple) qui accompagnent certaines crises mystiques.
 

La psychanalyse, qui se place d'abord dans cette tradition, s'est attachée à l'étude de la psychologie profonde des mystiques. L'hystérie est ainsi redéfinie comme un refoulement des instincts sexuels opéré lors de la phase infantile du complexe d'Œdipe. De manière plus radicale, Freud considère dans ses dernières œuvres que l'expérience mystique reproduit le rapport originel de symbiose entre la mère et l'enfant précédant la constitution même d'un sentiment d'individualité. Cette dernière interprétation prévaut désormais en psychanalyse.
 

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