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Un
moyen de changer la vie Les
religions à mystères · Les
mystères d'Éleusis · Cybèle,
la mère des dieux · Isis · Le
dieu Mithra Le
mystère dans la pensée contemporaine · Dans
la philosophie · Dans
la théologie chrétienne
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| Dans l'Antiquité
gréco-romaine, à côté de la religion officielle et publique de la cité se
sont développés des cultes réservés à des communautés, plus ou moins
clandestines, dont les membres cherchaient, au-delà de la liturgie
civique, le sens de l'existence humaine et de leur destin personnel. Le
christianisme devait triompher de ces «religions à mystères», sans
toutefois apaiser définitivement l'inquiétude qui les avait fait
naître. |
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Un moyen de changer la vie
Le mot «mystère», à l'origine, ne désigne pas une énigme. Par son
étymologie, le mustêrion grec appelle l'idée d'«initié»
(mustês), celui qui sait. Les Latins ont traduit le terme grec par
le mot sacramentum, employé tout particulièrement pour nommer le
serment prêté, en pleine connaissance de cause, par les soldats devant les
consuls. Dans la littérature patristique grecque, un mystère est un rite
fondamental qui, par sa double action, gestuelle et spirituelle, introduit
le chrétien dans un univers nouveau: dans la communauté des fidèles par
exemple, c'est ce que réalise précisément le baptême; dans la communion
avec le Christ, c'est le rôle de l'eucharistie. |
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On peut donc dire que le mystère est un ensemble de comportements
capables de changer la vie, de l'orienter vers un but nouveau, de lui
donner une perspective. Le mystère révèle – à
une élite dans le contexte païen, à tous dans le christianisme – à la fois le dessein d'un dieu et le destin d'un
individu. |
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D'autre part, le mystère a reçu, au moins depuis Platon et dans
l'ambiance des spiritualités orphiques et pythagoriciennes, une
interprétation philosophique. Il s'agit alors de la quête des réalités
ultimes, avec lesquelles il est possible de communier grâce à un
cheminement initiatique exposé dans le Banquet par Diotime de
Mantinée. Cette ligne d'interprétation sera considérablement développée
dans la théologie alexandrine et le néoplatonisme. La philosophie se
transforme alors en une mystagogie qui fait une place grandissante
à des rites théurgiques proposant une action efficace dans le domaine du
divin. Les gnostiques, à leur tour, transposeront le même vocabulaire dans
leurs spéculations. |
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Les religions à mystères
C'est au cours des premiers siècles de notre ère, dans le cadre de
l'Empire romain, que vont se multiplier et connaître une extension
considérable des manifestations religieuses qui apparaissent comme une
conséquence à la fois de la désagrégation de la pax romana, du
désarroi spirituel et du cosmopolitisme syncrétiste auquel le paganisme
romain tendait naturellement. S'y joint la séduction d'un Orient riche de
traditions et de rites étranges: l'Égypte avec les mystères d'Osiris et
d'Isis, l'Anatolie et la Syrie avec ceux de Cybèle, d'Adonis et d'Attis
– les premiers à avoir été officiellement
introduits à Rome –, l'Iran avec ceux de Mithra,
qui s'étendront à travers tout l'Empire, de l'Indus à l'Écosse. |
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D'un point de vue très général, ces cultes paraissent remonter à la
préhistoire et s'enraciner dans les religions agraires. Leur signification
primitive a sans doute reçu, au cours des temps, des développements sur
lesquels nous sommes mal informés. En effet, leur caractéristique est
d'impliquer une initiation plus ou moins longue dont les bénéficiaires
s'engageaient à ne rien révéler... et le secret fut, dans l'ensemble, bien
gardé. On pense néanmoins que cette initiation pouvait comporter une
explication ésotérique des rites et une interprétation du mythe divin. Il
est mieux assuré que ces cultes «mystériques» se différenciaient des
cultes officiels en ce qu'ils assuraient à leurs adeptes le salut, en les
faisant participer aux cycles cosmiques de mort et de renaissance par la
communion avec une divinité qui, après avoir subi une occultation dans le
royaume de la mort, lui avait échappé par une naissance nouvelle ou qui
s'était fixé la tâche, par une action constante et héroïque, de garantir
la pérennité du cycle naturel. |
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Les mystères d'Éleusis
Dans le monde hellénique, la plus connue de ces religions initiatiques
était rattachée à Éleusis, sanctuaire de Déméter. Déesse de la Terre
cultivée, Déméter était, dans le culte qui lui était rendu, étroitement
liée à sa fille Perséphone (ou Korê), enlevée, alors qu'elle cueillait un
narcisse, par son oncle Hadès et entraînée aux Enfers. Les mystères
d'Éleusis avaient pour but de révéler la signification cosmologique de
l'aventure de celles qu'on appelait, selon l'expression consacrée, «les
Déesses». Déméter avait refusé d'exercer sa fonction divine et, sous
l'aspect d'une vieille femme, elle recherchait sa fille: la terre était
devenue stérile et Zeus, désireux de rétablir l'ordre du monde, intervint
auprès d'Hadès. Perséphone aurait pu revenir définitivement sur terre si
elle avait aux Enfers observé un jeûne rigoureux: or elle avait mangé un
grain de grenade, ce qui la liait au monde souterrain. Le maître de
l'Olympe avait alors imposé un compromis: Perséphone passerait une moitié
de l'année auprès de son mari – ce serait
l'hiver – et l'autre moitié auprès de sa mère
– ce serait alors le printemps et l'été sur la
terre. Il semble que les initiés d'Éleusis étaient invités à méditer (au
cours de fêtes qui duraient dix jours, au mois de septembre) à la fois sur
l'union de Déméter et de Zeus, d'où était née Perséphone (le rite comptait
la contemplation d'organes génitaux féminins et masculins, et la
représentation du mariage divin), et sur la résurrection périodique de la
nature (un des moments importants des mystères était l'epopteia, la
présentation d'un épi de blé). Ils pouvaient ainsi inscrire leur destinée
dans l'éternel retour de la mort et de la vie. |
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Cybèle, la mère des dieux
Cybèle, dont le culte fut officialisé par le sénat romain dès
204 av. J.-C., était une déesse de Phrygie connue sous le nom de
Grande Mère des dieux. Mais elle passait pour avoir enfanté aussi les
hommes et les animaux. Mère universelle, elle suscitait, indépendamment
des manifestations cultuelles reconnues, des pratiques orgiastiques
accompagnées d'automutilations que s'infligeaient ses prêtres, voire ses
sectateurs: ils répétaient ainsi le geste de l'amant de la déesse, Attis,
qui s'était émasculé et en était mort. Les prêtres arrosaient de leur sang
l'autel de la déesse, tandis que sa statue contenant une «pierre noire»
sacrée était baignée dans un affluent du Tibre. Ces rites orientaux, qui
avaient eux aussi pour but de garantir la fertilité et la fécondité,
connurent leur épanouissement à l'époque impériale. |
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Isis
C'est également un empereur, Caligula, qui consacra le culte d'une des
déesses les plus populaires à Rome – quoique d'origine égyptienne – et considérée comme un «principe féminin universel»,
Isis. La déesse égyptienne était en effet célébrée à la fois comme le
modèle de l'épouse (elle avait recherché et reconstitué le corps de son
époux, Osiris, découpé en quatorze morceaux par le dieu Seth), de la mère
(d'Osiris elle avait enfanté Horus, le dieu solaire, l'Harpocrate des
Latins) et comme magicienne connaissant les secrets de la germination, de
la guérison des maladies, du triomphe sur les puissances des ténèbres. Son
culte s'étendit au IIe siècle apr. J.-C. à l'ensemble du Bassin
méditerranéen. |
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Le dieu Mithra
Mais le culte mystérique le plus important à la fin du monde romain fut
celui de Mithra. Ernest Renan a même affirmé que «si le christianisme eût
été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût
été mithriaque». |
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Le développement du culte mithriaque
Mithra est un dieu oriental qui apparaît dans les Veda accouplé à
Varuna (avec lequel il forme l'élément lumineux et bienveillant d'une
paire antithétique). Dans la Perse ancienne, Mithra est associé à
Ahura-Mazdâ comme protecteur des souverains achéménides. Les rois du Pont
et certains monarques parthes se placèrent sous son invocation: c'est la
série célèbre des Mithridate. La première indication de mystères
impliquant Mithra se trouve chez Plutarque, qui évoque les sacrifices
pratiqués par les pirates siciliens vaincus par Pompée. Mais, plus de
trente ans auparavant, le roi d'Arménie Tiridate avait salué Néron du nom
de Mithra, et Pline l'Ancien affirme qu'il aurait initié l'empereur à
certaines pratiques magiques qui s'exerçaient au cours d'un «repas des
mages». La première référence littéraire aux mystères de Mithra est donnée
par Stace, au premier chant de sa Thébaïde: dans un «antre
persique», Mithra triomphe d'un taureau. À la même époque, les autels au
dieu se multiplient, comme en témoignent les découvertes archéologiques:
du Danube à la Bretagne, sur le Rhin et le Rhône, dans les ports et aux
frontières de l'Empire, officiers de légion et fonctionnaires célèbrent le
deus invictus, le «dieu invaincu». |
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Le culte de Mithra se développera cependant en
marge des reconnaissances officielles: Commode sera le premier empereur à
être véritablement initié, et seuls Dioclétien et les tétrarques,
en 305, revendiqueront du dieu un appui qui sera sans
lendemain.
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La représentation de Mithra
Le culte de Mithra est bien connu par les représentations sculptées et
peintes qui subsistent, mais la doctrine ne nous est accessible qu'à
travers quelques allusions des philosophes et des écrivains antiques,
grecs et latins, et les critiques des apologistes chrétiens. |
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Les stèles, les céramiques, les monnaies conservées montrent le dieu
sous l'aspect d'un jeune homme, en costume perse (pantalon et bonnet
phrygien), plantant un large couteau dans l'épaule d'un taureau sur
l'échine duquel il pèse avec son genou gauche. Cette image de la
tauroctonie est visible dans chaque mithraeum, local en
partie enterré et qui constitue une sorte de salle à manger collective,
dans laquelle les initiés renouvelaient le repas primitif pris par Mithra
et le Soleil sur la peau du taureau sacrifié. |
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L'initiation
L'initiation consistait en un certain nombre d'épreuves, dont peut-être
un ensevelissement rituel, symbole de la mort volontaire du néophyte à
l'ignorance du monde et de sa renaissance à la vérité cosmologique.
Mithra, né d'un roc, préside, à travers un certain nombre de miracles
(dont le jaillissement d'une source d'un rocher qu'il frappe d'une
flèche), à la conservation de la puissance vitale de la nature. Ce que les
adeptes de son culte, qui se répartissaient à l'intérieur d'une stricte
hiérarchie, devaient donc retenir, c'était l'assurance de la bonne marche
du cycle cosmique plus qu'une promesse d'immortalité individuelle. Salué
comme le «gardien des fruits», Mithra jouait ainsi un rôle important dans
la prospérité de la terre, et le sang, jailli du sacrifice du taureau,
fécondait les espèces végétales et animales. Sauveur de l'Univers et du
monde divin (il prend place sur le char du Soleil et devient Sol
invictus), Mithra proposait à ses adeptes une cosmologie vitaliste.
Mais l'une des raisons de son échec devant le christianisme tient à
l'exclusion des femmes de ses mystères. Mithra ne survivra que dans le
mazdéisme iranien et, jusqu'à nos jours, dans la doctrine religieuse des
Parsis. |
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Le mystère dans la pensée contemporaine
Depuis le début du XXe siècle, la reconnaissance et la
valorisation du mystère ont retrouvé place dans le champ de la réflexion
sur les rapports de la conscience et de ses objets. |
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Dans la philosophie
L'ultime réel, pour reprendre l'expression de P. Tillich, ne saurait
être conceptualisé et déborde en conséquence le champ de la pensée
rationnelle. Sous une forme ou sous une autre, les multiples courants de
la réflexion philosophique – attentifs à
l'intentionnalité de l'esprit humain qui porte au-delà de ce qu'il lui est
possible de cerner (c'est-à-dire de «comprendre» au sens originel de ce
mot) – s'efforcent d'en appréhender l'existence
selon des perspectives phénoménologiques ou existentielles: on parle alors
du «mystère de l'être» (en le distinguant de l'«étant»), du mystère du
temps, de celui de l'esprit. |
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Difficile à intégrer dans le discours philosophique en raison de son
caractère paradoxal d'expression de ce qui est caché et ne peut être dit,
le mystère trouve son lieu originel dans l'ordre religieux et dans le
discours théologique, notamment dans le domaine chrétien, qui a pour
caractéristique de se fonder sur un dévoilement (Révélation) de ce qui est
caché en Dieu. |
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En effet, si Dieu est le mystère par excellence, il en manifeste le
rayonnement par ses œuvres créatrices et
salvatrices. Mais ce mystère est avant tout manifesté par Jésus-Christ,
qui est lui-même «le Mystère», révélant dans sa Passion et sa Résurrection
le dessein de Dieu, resté jusqu'alors caché. |
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Dans la théologie chrétienne
Dans la perspective conceptualisante qui est la sienne en Occident
depuis le XIIIe siècle, la théologie chrétienne a privilégié
trois aspects de ce mystère: la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption,
considérées comme les manifestations fondamentales du «mystère de la foi».
Mais, par ailleurs, le langage chrétien a gardé le souvenir affaibli des
«mystères de la vie du Christ». La spiritualité médiévale, cistercienne
puis franciscaine, en a vulgarisé la méditation sous la forme des
«mystères du rosaire». Actuellement, la réflexion théologique porte une
attention privilégiée à la manifestation du mystère dans la vie
ecclésiale, et avant tout dans la liturgie. C'est dans cette perspective
que s'est élaborée la «doctrine des mystères» (Mysterienlehere) du
moine bénédictin rhénan O. Casel (1886-1948). En réalité, par sa nature
même, une doctrine des mystères ne peut être parfaitement conceptualisée.
Elle procède de l'activité «poétique» de l'esprit, qui se manifeste par
les œuvres qu'elle produit. Or toute liturgie
est fondamentalement une œuvre (ergon) et
non un discours (logos), et cette œuvre
opère selon les lois d'une activité symbolisante. Les ressemblances que
l'on peut alors reconnaître en des manifestations rituelles, tant sur le
plan de l'expression que sur celui de l'intention, dénotent du moins une
cohérence anthropologique, si diverses que soient les significations
accordées à de telles manifestations. En lui-même, le mystère demeure
indicible. |
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