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Polysémie
du terme Le
concept de secte pour les sociologues Les
nouveaux mouvements religieux L'Église
de l'Unification (Moon) L'Église
de Scientologie Les
nouvelles religions au Japon · Un
exemple: la Soka gakkaï La
secte dans le débat social
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Polysémie du terme
De son origine théologique, le terme de secte a hérité d'une
connotation péjorative qui est demeurée, pour d'autres raisons, dans le
discours social actuel sur les sectes. Entre-temps, la tradition
sociologique l'a récupéré, mais comme concept strictement
délimité. |
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Dans un sens marginal, généralement employé notamment en relation avec
les traditions religieuses antiques ou orientales, le mot secte est un
simple synonyme d'école doctrinale ou de lignée particulière à l'intérieur
d'un ensemble religieux plus vaste: c'est en ce sens qu'on parle des
sectes de l'hindouisme, du taoïsme, du bouddhisme japonais, du shinto,
etc. Dans toutes ces traditions religieuses, il n'existe pas d'Église
dominante revendiquant un caractère orthodoxe: dès lors, toutes les sectes
bénéficient de la même légitimité. |
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Il en va différemment dans la tradition chrétienne, qui, dès l'origine,
a connoté de façon extrêmement négative le terme de secte: pour elle, est
sectaire tout groupe qui s'est séparé par un schisme de la Grande Église,
seule à être à la fois pleinement orthodoxe et pleinement catholique
(c'est-à-dire, étymologiquement, «universelle»). La secte (du latin
sequi, « suivre ») est donc dans l'ordre de
l'organisation ce qu'est l'hérésie dans l'ordre de la doctrine: un corps
de fidèles qui s'est séparé du corps principal de l'Église pour suivre un
(faux) prophète qui professe une doctrine hérétique. Ce point de vue
polémique assimile tous les non-conformismes chrétiens à des sectes: de ce
fait, jusqu'à une date récente, les Églises protestantes ont longtemps été
qualifiées de sectes dans les pays de tradition catholique. Mais si la
secte, en ce sens, c'est toujours l'autre, il ne faut guère s'étonner de
ce que le terme ait été retourné contre l'Église catholique par certains
groupes protestants pour qui la secte par excellence, c'est l'Église de
Rome, pour eux la plus infidèle au message des Écritures. |
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Le concept de secte pour les sociologues
À la fin du XIXe siècle, la sociologie naissante a
essayé d'analyser les institutions chrétiennes en donnant un sens
scientifique, non polémique, aux termes de secte et d'Église. On doit à
Max Weber et à l'historien allemand (par ailleurs théologien luthérien)
Ernst Troeltsch cette conceptualisation. Pour ces deux auteurs, la secte
exprime en quelque sorte le principe extrémiste ou intransigeant en
religion tandis que l'Église témoigne du principe réaliste d'accommodement
au monde et aux institutions profanes. |
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La secte rassemble des personnes unies par le choix d'un même idéal
religieux qui se situe généralement en rupture avec les croyances et les
valeurs du reste de la société. Elle exprime ainsi une protestation
sociale plus ou moins forte, éventuellement violente, ce qui suscite en
retour l'hostilité de la société envers elle. Elle s'incarne dans une
organisation de croyants qui recherchent la perfection religieuse et qui
veulent accomplir immédiatement un projet utopique, par exemple la
réalisation du Royaume de Dieu sur terre. |
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Au contraire, la religion de type Église exprime une vision plus
réaliste, qui tient compte de la résistance du monde au projet religieux
et de l'inégale sensibilité des hommes à la perspective religieuse qu'elle
propose. Elle a donc vocation à rassembler l'ensemble d'une communauté
humaine à qui elle prétend apporter les clés du salut. Dès lors, pour
durer à l'échelle des siècles, elle doit passer des compromis avec la
société profane et avec l'État, avec qui elle entre dans une relation de
symbiose plus ou moins étroite. |
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Les nouveaux mouvements religieux
Ce modèle qui dessine deux rapports possibles à l'engagement religieux
a été élaboré pour analyser les non-conformismes chrétiens, des sectes
gnostiques du christianisme antique aux adventistes du
XIXe siècle, en passant par les cathares ou les vaudois du
Moyen Âge ou encore les courants anabaptistes à partir du
XVIe siècle. Un tel modèle, toujours adapté pour décrire
un mouvement para-chrétien fondé au XIXe siècle comme
celui des Témoins de Jéhovah, semble beaucoup moins pertinent pour
analyser la conjoncture récente, des années 1960 à aujourd'hui. |
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En effet, le champ religieux actuel se caractérise par un pluralisme
généralisé des pratiques et des croyances à l'intérieur duquel il n'y a
plus d'instance régulatrice qui ait une autorité suffisante pour donner la
norme religieuse d'une société. À la différence des sectes classiques qui
s'opposaient aux grandes confessions chrétiennes (catholique, orthodoxe,
anglicane, Églises de la Réforme), les groupes actuels apparaissent
rarement comme des mouvements protestataires contre l'Église, ne serait-ce
que parce que celle-ci a perdu son caractère dominant dans la plupart des
pays occidentaux et parce que nombreux sont les mouvements de provenance
exotique, orientale et extrême-orientale. Pour qualifier ces
effervescences religieuses contemporaines, les sociologues de la religion
parlent habituellement de «nouveaux mouvements religieux» (NMR),
expression qui s'est imposée dans le discours scientifique à défaut d'un
terme plus précis. |
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Ces NMR sont d'une extrême variété de doctrines, de valeurs, de types
d'organisation et d'action: |
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– concernant les doctrines, ils peuvent se
réclamer d'une tradition religieuse existante qu'ils réinterprètent dans
un sens revivaliste (groupes néopentecôtistes, Association internationale
pour la conscience de Krishna [AICK], par exemple), ou bien constituer des
syncrétismes entre différentes religions (nombreux groupes, notamment ceux
qui s'inscrivent dans la mouvance du «Nouvel Âge»), ou encore se fonder
sur une révélation d'un genre nouveau (Église «mooniste») ; certains
bouleversent les frontières traditionnelles entre religieux et
non-religieux en transformant une pratique de style psychothérapeutique en
nouvelle religion (Église de Scientologie); |
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– concernant le rapport aux valeurs, on peut
les classer en fonction de deux pôles: ceux qui s'opposent aux valeurs
individualistes de la société moderne (AICK, «moonistes», etc.); ceux qui,
au contraire, revendiquent les valeurs modernes et prétendent donner à
leurs adeptes de meilleures armes pour réussir leur vie au sein de cette
société (Scientologie, Soka gakkaï); dans ce cas, le conflit éventuel avec
la société ne tient pas à leur idéologie affichée mais à leur
fonctionnement concret. |
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– ceci amène à considérer un autre aspect, le
mode d'organisation: un NMR peut se limiter à une petite communauté
d'implantation purement locale ou bien constituer une véritable
multinationale du salut gérée au moyen des techniques les plus
modernes. |
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Selon que l'on choisit tel critère plutôt que tel autre, on aboutira à
des classements différents, aucune typologie ne pouvant rendre compte de
l'ensemble des facteurs. |
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L'Église de l'Unification (Moon)
Un exemple de NMR aux valeurs anti-individualistes est l'Église de
l'Unification du Christianisme Mondial (AUCM), fondée par le révérend Moon
en 1954. Né en Corée en 1920, celui-ci déclare qu'à l'âge de
seize ans Dieu lui a révélé qu'il était le nouveau messie choisi pour
achever la mission que Jésus, le premier messie, n'avait pas su accomplir.
La Corée du Sud est le pays où s'accomplira cette mission et autour duquel
les religions et les nations s'uniront pour établir le royaume de Dieu sur
Terre. L'AUCM envoie des missionnaires en Occident et connaît ses premiers
succès au début des années 1970, en particulier aux États-Unis. Elle
préconise la vie en communauté de membres totalement engagés, mais admet
maintenant aussi des membres associés qui partagent les vues de Moon sans
changer d'état de vie. Le mouvement est connu pour ses mariages collectifs
dans des stades; Moon valorise en effet le mariage, qu'il qualifie de
«seconde naissance», et choisit lui-même les conjoints. L'AUCM se signale
aussi, jusqu'en 1990, par un virulent anticommunisme, tempéré depuis
lors par un rapprochement avec la Corée du Nord. Dans les années
1975-1980, les «moonistes» étaient la cible principale des mouvements
opposés aux sectes, qui les accusaient de méthodes de prosélytisme
fallacieuses et de desseins politiques retors. Au cours de la décennie
1990, en revanche, l'hostilité s'est déplacée vers un autre mouvement,
l'Église de Scientologie. |
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L'Église de Scientologie
L'Église de Scientologie tire son origine d'une méthode de
psychothérapie, la «dianétique», créée au début des années 1950 par Ron L.
Hubbard (1901-1986), par ailleurs prolifique auteur de science-fiction.
Cette méthode prétend libérer le mental des traumatismes accumulés durant
l'enfance et au cours des existences antérieures. Ces traces psychiques
appelées «engrammes» sont détectées par un «électromètre», appareil
similaire aux détecteurs de mensonge. En 1954, la dianétique, rejetée
par la psychologie classique, se transforme en religion (la Scientologie)
en se dotant de sa propre théologie qui réactualise en fait le mythe
gnostique de l'étincelle divine immergée dans la matière et qui doit
reconquérir sa liberté originelle à travers une connaissance de soi
apportée par l'introspection. Pour les scientologues, l'homme est
fondamentalement un «thétan», c'est-à-dire un être divin oublieux de sa
nature; pour la retrouver, il doit «clarifier» son mental et monter dans
la hiérarchie de la conscience grâce à des séances d'«audition» où il
affronte ses émotions et ses souvenirs refoulés de vies antérieures. Cette
gnose technologique qui s'est répandue dans les pays occidentaux se bat
pour se voir reconnaître le statut de religion qui lui est dénié dans
certains pays qui l'accusent de confondre ses activités commerciales et
cultuelles. |
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Les nouvelles religions au Japon
Le succès considérable des «nouvelles religions» depuis la Seconde
Guerre mondiale constitue un phénomène marquant dans le Japon
contemporain. |
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En 1945, l'abandon du culte impérial, base de la religion civile
appelée «shinto d'État» à laquelle tous les Japonais devaient souscrire,
jette les bases d'une complète liberté religieuse tandis qu'une
législation qui exonère d'impôt toute association religieuse favorise la
prolifération des groupements nouveaux. D'un point de vue sociologique, on
attribue la croissance rapide des nouvelles religions durant les années
1950 et 1960 à la modernisation et à l'urbanisation qui distendent les
solidarités rurales du passé et qui poussent l'individu à s'agréger à de
nouveaux groupes constitués sur une base affinitaire, la dévotion au
leader religieux remplaçant la fidélité au patriarche de la communauté
villageoise. |
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Contrairement aux NMR d'Occident qui sont souvent de provenance
étrangère, la plupart des nouvelles religions japonaises s'enracinent dans
le terreau religieux national, avec des références qui mêlent bouddhisme
et shinto à un substrat chamanique encore plus ancien. Cependant, le
syncrétisme avec des idées monothéistes, voire avec l'occultisme
occidental témoigne d'une influence extérieure diffuse. D'autre part, ces
mouvements empruntent à la modernité ses techniques de diffusion, de
publicité et de gestion mises au service du rayonnement charismatique d'un
prophète fondateur souvent considéré comme un dieu vivant. Le succès de
ces mouvements tient indéniablement à leur capacité à actualiser le
rapport au sacré traditionnel au Japon, où la recherche d'une plénitude de
vie concerne autant le domaine matériel que le domaine spirituel. |
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Un exemple: la Soka gakkaï
Parmi ces nouvelles religions, la plus puissante est sans conteste la
Soka gakkaï (ou «Société pour la création de valeurs»), qui compte
7 millions de membres et possède un prolongement politique avec le
parti bouddhiste Komei, actuellement la deuxième force politique du Japon
depuis son alliance en 1994 avec d'autres composantes pour former le
parti de la Nouvelle Frontière. Les principes de la Soka gakkaï sont la
diffusion du «bouddhisme orthodoxe» centré sur la personne de Nichiren
(moine japonais du XIIIe siècle qui prêchait la foi
exclusive dans le sutra du lotus) et la récitation d'un mantra pour
parvenir à l'Éveil dans la vie quotidienne et favoriser la paix entre les
hommes. La recherche de bienfaits concrets n'est nullement découragée:
elle est vue comme une façon de mettre sa foi à l'épreuve des réalités. À
l'instar d'autres mouvements japonais, la Soka gakkaï a commencé à
s'implanter hors du Japon, dans les pays occidentaux et du tiers-monde.
Elle est aussi connue pour ses activités culturelles et éducatives par
lesquelles elle se donne un surcroît de légitimité mais qui peuvent, hors
du Japon, brouiller la perception de ses objectifs proprement
religieux. |
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La secte dans le débat social
Si le terme de NMR semble réservé aux spécialistes du fait religieux,
le débat social actuel a récupéré le mot secte (les Anglo-Saxons parlant
de cult dans le même sens disqualifiant) pour lui donner une
acception nouvelle de mouvement religieux illégitime, voire parfois de
groupe de structure totalitaire, y compris hors du domaine religieux. La
secte ainsi décrite est vue comme une organisation à forte emprise,
centrée sur une personnalité charismatique dominant une hiérarchie opaque
et qui constitue une menace potentielle pour l'intégrité morale,
psychologique, dans de plus rares cas physique, de ses membres. |
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L'image entièrement négative de la secte, représentant un danger
public, s'est trouvé confortée dans le dernier quart du vingtième siècle à
la suite de plusieurs «explosions» meurtrières: le suicide-massacre de
Jonstown au Guyana en 1978 (923 morts membres du Temple du Peuple);
l'assaut donné contre le siège de la secte de David Koresh, à Waco, au
Texas en 1993, les massacres organisés sur deux continents et en deux
temps (Québec et Suisse romande en 1994: 53 morts; France
en 1995: 16 morts) par les dirigeants de l'Ordre du Temple solaire;
ou encore l'attentat au gaz sarin perpétré en 1995 dans le métro de
Tokyo par le groupe Aum Shinri-kyo. Ces cas extrêmes, aussi spectaculaires
soient-ils, ne peuvent servir d'analyseur à l'ensemble du phénomène
sectaire. |
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La description habituelle de la secte ou de la «dérive sectaire» dans
le discours social en fait une manifestation de déviance collective qui
serait caractérisée par un certain nombre de traits: |
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– l'utilisation de techniques particulières
pour affaiblir la volonté d'un converti potentiel (isolement, privations
diverses ou au contraire «bombardement d'amour» destiné à créer une
atmosphère d'enveloppement chaleureux); |
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– l'uniformisation et la dépersonnalisation
du comportement; |
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– l'exploitation des adeptes à travers la
dissimulation intentionnelle des objectifs véritables de
l'institution; |
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– le pouvoir sans partage du leader,
habituellement qualifié de «gourou»; |
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– la rupture complète avec le passé de
l'adepte et avec son entourage familial et amical; |
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– le fait d'imposer aux enfants une
socialisation en rupture avec les valeurs communes et nuisant à leur
épanouissement. |
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Une telle approche échappe aux catégories du droit (la secte n'existe
pas pour les juristes) et de la sociologie (car la secte au sens wébérien
n'est pas obligatoirement sectaire au sens courant). Elle se réfère en
fait à une vision psychologisante centrée sur les notions d'emprise
groupale, de manipulation mentale, voire de «lavage de cerveau» (une image
empruntée au discours de la guerre froide mais abandonnée par les
psychologues). Ces processus, d'ailleurs insuffisamment validés, ne sont
pas le propre des mouvements religieux: ils doivent interroger, au-delà
des groupes pointés comme illégitimes ou dangereux, sur la rencontre entre
des demandes psychologiques de fusion dans un groupe pour en obtenir
sécurité, reconnaissance de soi ou découverte de sens et des stratégies
économiques ou politiques de domination. |
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Par-delà, ils signalent aussi la difficulté croissante de localiser le
religieux dans les sociétés contemporaines de plus en plus caractérisées
par un fonctionnement dérégulé du marché des biens symboliques où
n'importe quel entrepreneur doté d'une personnalité charismatique peut
créer un nouveau produit, au besoin en utilisant les outils de
communication les plus sophistiqués. Dans les cas où ces produits
religieux sont mis au service d'une logique d'entreprise, celle-ci peut
parfois sembler prépondérante au point de faire apparaître comme
secondaires les objectifs religieux qui sont affichés. Cette conséquence
perverse du pluralisme religieux ne peut que placer les NMR ou les sectes
au centre d'un débat à la fois scientifique et idéologique. |
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