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1
- Être reine et mère à la fois
Aliénor d'Aquitaine est sans illusion sur
les capacités de son fils à maintenir intact l'immense royaume des Plantagenêt,
qui court de l'Écosse aux Pyrénées.
Personnalité veule, son fils
Jean Sans Terre
n'inspire aucun sentiment loyal à ses barons, alors que le lien féodal est par
excellence un lien de fidélité personnel ! Malgré tout, obéissant à son
devoir de reine et de mère, Aliénor d'Aquitaine met tout en oeuvre pour lui
faciliter la tâche.
Elle lui trouve des alliés parmi les bourgeois à qui elle
a octroyé des chartes de communes, comme à La Rochelle ou à Oléron.
Elle prête
hommage à son suzerain, le roi de France, le contraignant ainsi à se faire le
protecteur du Poitou et de l'Aquitaine. Enfin, et surtout, elle songe à marier
l'une des infantes de Castille (ses petites-filles) au fils de Philippe
Auguste,
Louis de France, futur Louis VIII.
Cette union constituerait le gage d'alliance
le plus précieux et le plus solide.
Cette alliance entre les deux lignages, le
Capétien et le Plantagenêt, Aliénor d'Aquitaine y songe depuis longtemps.
Mais la guerre incessante que se font les royaumes de France et d'Angleterre ne
lui a pas permis jusqu'ici de concrétiser son projet.
A la mort de Richard Cœur de Lion, en 1199, Philippe Auguste a reçu l'hommage
solennel d'Arthur de Bretagne. Celui-ci s'est entendu avec le sénéchal
d'Anjou, Guillaume des Roches, pour inciter les barons angevins, poitevins et
tourangeaux à se révolter contre Jean Sans
terre.
Sur le conseil de sa mère,
le roi d'Angleterre s'est allié avec l'Empereur et le comte de Flandre.
En
octobre, Philippe Auguste, qui vient de s'emparer d'Évreux, au cœur de ce duché
de Normandie héritage des Plantagenêt, accorde une trêve à son adversaire.
2
- Une trêve pour un mariage royal
Ce répit est mis à profit pour organiser le mariage entre les deux royaumes
qui viennent tout juste de rompre provisoirement les hostilités. C'est que le
roi de France est animé par un impérieux désir de paix.
En raison de ses démêlés
conjugaux, le souverain pontife Innocent III a jeté l'interdit sur son royaume
royal, et il craint que ses sujets, privés de sacrements et de sépulture chrétienne,
ne se révoltent.
A plus longue échéance, il a tout intérêt à s'entendre
avec Alphonse VIII de Castille, qui lorgne sur la Gascogne au nom de sa femme,
fille d'Aliénor d'Aquitaine.
A la Noël 1199, Philippe Auguste rencontre donc Jean Sans Terre près des
Andelys pour discuter du mariage de son fils avec une des filles du Castillan.
Gourmand, il exige une dot de 30 000 marcs d'argent, l'entière châtellenie de
Gisors, Évreux et sa région, ainsi que toutes les places qu'il a conquises en
Normandie.
Pendant ce temps, Aliénor d'Aquitaine, elle, chemine aussi vite que possible
jusqu'en Vieille Castille, à la cour de Palencia, près de Burgos, afin de
ramener l'infante avant la date limite de la conclusion de l'accord, à savoir
le 1er juillet 1200.
C'est
Blanche, la dernière de ses
petites-filles, qu'Aliénor choisit pour être la future reine de France.
A
l'arrivée du printemps, l'infante prend avec sa grand-mère le chemin de son
pays d'adoption. Après avoir fait étape à l'abbaye de Fontevraud, où Aliénor
s'est arrêtée, elle a été confiée à l'archevêque de Bordeaux, Élie de
Malemort. C'est lui qui est chargé de conduire la princesse en Normandie, où
le mariage doit être célébré.

3 - Une couronne pour Jean Sans
Terre
Le 22 mai 1200, au Goulet, près de Vernon, dans le Vexin normand, Philippe
Auguste et Jean Sans Terre sont de nouveau réunis et concluent un accord.
Un
seul des 19 articles du traité du Goulet concerne les noces à venir! Dans
l'affaire, le roi de France, fin politique est le grand gagnant.
Il reconnaît
Jean Sans Terre comme roi d'Angleterre et, en échange, reçoit une partie du
Vexin normand, sans les Andelys et le comté d'Évreux.
Jean Sans Terre se
reconnaît son vassal pour ses fiefs continentaux et accorde en dot à sa nièce
une grande partie du Berry, comprenant les seigneuries d'Issoudun, de Graçay et
de Châteauroux.
Les revenus de ces terres berrichonnes sont attribués à
Philippe Auguste, qui en gardera la suzeraineté jusqu'à sa mort; ensuite
seulement, elles reviendront aux jeunes époux.
Enfin, le roi de France
s'octroie la dot de Blanche....
A l'avenir, si Jean Sans Terre meurt sans héritier, Blanche de Castille peut hériter
de ses biens.
Aliénor d'Aquitaine a ainsi introduit au sein de la famille capétienne
une femme de son sang susceptible de sauver les possessions continentales du
royaume des Plantagenêt.

4 - Louis de France
et Blanche de Castille mariés à la sauvette
C'est la vieille reine Aliénor qui
choquée de la conduite scandaleuse de son dernier fils Jean sans Terre, a
décidé malgré ses soixante dix huit ans de traverser les Pyrénées en l'an
1200 malgré un hiver très rigoureux pour
amener sa petite fille Blanche au fils aîné de Philippe Auguste afin de les
marier.
Blanche a juste douze ans et le jeune futur monarque
Louis VIII en
a treize !
Le 17 mai 1209 le jeune prince Louis est
promu chevalier à Compiègne.
Rarement les chroniques françaises ont été
aussi discrètes sur un mariage. Pourtant, les noces de Louis de
France, fils de
Philippe Auguste et futur Louis VIII, et de Blanche de Castille, petite-fille
d'Aliénor d'Aquitaine et nièce de Jean Sans
Terre, doivent sceller la
réconciliation entre la France et l'Angleterre.
Mais, en ce 23 mai 1200, on ne
se fait pas encore totalement confiance!
Dans la vallée de la Seine, verdoyante en cette
matinée de printemps, le cadre semble bien propice à la célébration de noces
royales.
Tapie au milieu de prairies et de boqueteaux, l'église du petit bourg
de Port Mort accueille une nombreuse assistance.
Des moines, des prêtres, des
comtes, des barons, des chevaliers, français et anglais, ainsi que des gens du
peuple sont venus assister, enthousiastes, au mariage de deux enfants.
Sous le
porche, l'archevêque de Bordeaux, Élis de
Malemort, reçoit les consentements de
Louis de France, jeune prince de 13 ans, et de Blanche, infante de 12 ans.
Si
le chroniqueur anglais Matthieu Paris ne donne pas force détails sur les
cérémonies, c'est sans doute parce qu'il n'y a pas assisté.
Cependant, les
chroniqueurs français ne sont guère plus prolixes sur l'événement, qui est
pourtant le mariage de l'héritier de la Couronne. Il faut dire que les noces
sont célébrées dans un village de Normandie, fief du roi d'Angleterre, et non
sur le domaine royal, pourtant distant de quelques kilomètres
seulement.

5 - Une cérémonie
de mariage en terre "ennemi"
Si les cérémonies se déroulent en territoire
"ennemi", c'est pour la bonne raison que le pape Innocent III a jeté l'interdit
sur tout le domaine royal en raison des désordres de la vie conjugale de
Philippe Auguste.
Au royaume de France, les sacrements ne peuvent plus être
administrés. Le roi s'est donc résolu à ce que le mariage de son fils ait lieu
sur les terres de son adversaire, afin que personne ne puisse un jour contester
cette union.
Mais, signe de la méfiance qui règne toujours entre les deux
souverains, Jean Sans Terre s'est constitué otage sur les terres de
Philippe Auguste. Il y restera tant que le prince Louis ne sera pas sorti de son fief
normand.
Les jeunes époux ne s'attardent pas. A peine l'office religieux
terminé, ils se dirigent en toute hâte vers Paris. Point de banquet ni de
tournoi, comme il en est habituellement offert après les grands mariages du
temps.
On est bien loin des noces princières auxquelles Blanche a assisté à la
Cour du roi Alphonse VIII de Castille, son père, ou de celles dont elle a
entendu le récit. Sans doute, l'infante est-elle déçue de voir la cérémonie
plutôt insolite de Port Mort si vite expédiée.
C'est que Blanche est issue
d'une Cour raffinée et littéraire, une Cour influencée par celle de sa
grand-mère, Aliénor d'Aquitaine, à Poitiers. Au château de Palencia, près de
Burgos, son père accueille des troubadours aussi célèbres et talentueux que
Giraut de Borneil, Uc de Saint Circ ou Floquet de Marseille.
Peire de Vidal ne
tarit pas d'éloges sur cette Cour ouverte et sur la libéralité des souverains
castillans. Blanche a écouté les poèmes de Guilhem de Berguedan, chantant la
beauté de sa mère, Aliénor d'Angleterre, et pleurant un amour
impossible.

6 - Blanche de
Castille, princesse cultivée
Princesse cultivée, elle a reçu une sérieuse
éducation religieuse, mais elle est aussi capable de composer un poème chanté en
l'honneur de Notre Dame.
D'une beauté froide et classique, avec une longue
chevelure très brune, souriante, attachante, elle fait preuve d'intelligence et
de bon sens. Sa grand-mère Aliénor a été sensible à la sûreté de jugement et à
la fermeté de caractère déjà perceptibles chez cette jeune fille de 12 ans. Elle
correspond parfaitement au destin que les politiques envisagent pour
elle.
L'évêque de Paris, Eudes de Sully, en vertu de son obéissance au pape
et à son interdit, a supprimé les offices. C'est pourquoi aucune festivité
n'accueille le jeune couple à son arrivée dans la capitale, pas même une
sonnerie de cloche.
La Cour capétienne que découvre Blanche l'étonne par sa
rudesse.
L'atmosphère autour de Philippe Auguste est austère. En matière
d'éducation, la philosophie est à l'honneur, à l'exemple des écoles de Paris, où
elle tient une grande place à côté de la théologie.
Que le temps des troubadours
semble lointain. Séparée de sa famille, privée des plaisirs de cette Cour
raffinée auxquels elle était habituée, Blanche s'enferme dans une profonde
tristesse, que son jeune époux essaie vainement de combattre.
Au palais, aucune
dame n'est présente pour l'aider, la comprendre...
Mais, très vite, Blanche
prend conscience de ce que son futur devoir de souveraine exige d'elle, et,
surmontant courageusement sa mélancolie, elle retrouve le
sourire.

7-
Les 12 enfants de Blanche de Castille
Blanche mettra au monde douze enfants dont deux jumeaux qui mourront en
bas-âge, quatre autres mourront en adolescence et cinq seulement atteindront
l'âge adulte.
Charles, le dernier-né sera l'enfant gâté, tandis que le dauphin Louis sera
élevé sévèrement et préparé à ses futures fonctions.
Le 14 juillet 1223 décès de
Philippe Auguste, Louis doit déjà intervenir au sud de la Loire. Puis c'est
l'expédition dans le midi avec l'annexion de Béziers, de Nîmes et de
Carcassonne à la couronne royale.
Mais une dysenterie décime l'armée, le 8
novembre 1226 le roi est atteint par la
maladie. Au bout de cinq jours Louis VIII décédera à son tour à Montpensier.
Son règne n'aura pas duré quarante mois ...
Les messes et les processions imposées dans Paris par la pieuse souveraine
n'auront eut aucun effet pour protéger la vie de son époux bien-aimé.
Compte tenu des atrocités et injustices commises durant les guerres de
religions, il n'est pas exclu que des sources d'eau ont été volontairement
contaminées, accusation qui fut très souvent portée contre les communautés
juives toujours considérées comme des " coupables présumées." ( Mais
sans pouvoir jamais fournir la moindre preuve !)
Louis IX né en 1214 n'a que onze ans et c'est sa mère
Blanche de Castille qui assurera la régence, même
s'il fut déclaré : Roi de France dès la mort de son
père.
Six mois à peine après la mort de son époux la Régente doit faire face au
soulèvement de Pierre 1er Mauclerc - duc de Bretagne qui avait été excommunié
en 1217, et s'était allié au comte de
La Marche (Province du Centre de la France). Surpris par l'audacieuse
avance de la Régente, les deux seigneurs signèrent le traité de Vendôme.
C'est également Blanche qui assura la Régence de France durant la
7è croisade (1250) et qui s'occupa de rassembler
l'énorme rançon pour la libération de son fils. Après avoir dû faire face à
une révolte de pastoureaux, la reine épuisée, âgée de 64 ans s'éteindra le 27
Novembre 1252 tandis que son fils attendra
encore deux années en Syrie ou en Palestine avant de rentrer en France
jusqu'au versement intégral de sa rançon conformément à sa parole donnée aux
musulmans.
8
-L'impudeur de Phryné par
Blanche de Castille
Le XIIIème siècle a
particulièrement connu cette catégorie d'artistes ambulants que l'on a appelé
les ménestrels. Ils ont même constitué, à un moment donné, une véritable
corporation.
L'un d'eux est resté relativement célèbre parce qu'il composait des
chroniques rimées : on le connaît sous le nom de Ménestrel de Reims. Il fréquentait
les châteaux où il obtenait un appréciable succès. Il pourrait s'agir de
Bertrand de Reims qui brilla dans sa jeunesse avant de devenir plus tard un
aventurier.
C'est lui qui intéressa ses auditeurs par le récit d'un geste impudique de la
reine Blanche de Castille analogue à celui de Phryné dans l'Antiquité.
Phryné échappe á la condamnation.
On sait ou l'on va savoir que
Phryné était cette courtisane grecque du IVème siècle avant
J.-C., maîtresse du sculpteur Praxitéle à qui elle servit de modèle pour ses
statues d'Aphrodite. Elle jouait remarquablement de la flûte. Elle devint à
Athènes une hétaïre à la mode, si bien qu'elle fut accusée de grave impiété
et traduite devant le tribunal des héliastes, en majeure partie des vieillards.
Au moment où elle allait être condamnée, et d'accord avec son défenseur,
l'orateur Hypéricle, elle souleva ses voiles et s'offrit nue aux regards des
juges qui admirèrent sa beauté, furent désarmés et ne la condamnèrent pas.
Quant à Blanche de Castille,
elle est une grande figure de l'Histoire de France, où elle a laissé le
souvenir de ses grandes qualités, mais aussi de ses défauts.
Restée veuve en 1226 du roi Louis VIII alors que son fils Louis IX n'avait que
douze ans, elle prit la régence du royaume. Elle se montra femme de
gouvernement et son rôle politique fut important et habile. Elle fit face à un
soulèvement féodal qui mettait la monarchie en danger, eut raison des complots
et parvint à pacifier la France et à la garder solide.
Par contre, elle exerça sur son fils
Louis IX une influence, et lui imposa une
surveillance et même un joug qui faisaient le désespoir de la jeune Marguerite
de Provence, sa belle-fille.
Ainsi que le dit
Mathieu-Pâris, si Blanche de Castille était fortement reine,
elle était aussi femme.
Il est vrai que ce chroniqueur, moine de
Saint-Alban,
auteur de 1'"Historia Major" n'était pas tendre pour
elle car il ne l'aimait pas.
Au cours de sa régence, il fut raconté sur elle de bien vilaine histoires.
Elle était soupçonnée d'avoir été la maîtresse du comte Thibaut de
Champagne qui soupirait d'amour pour elle et on avait jusqu'à dire que le roi
Louis VIII avait été empoisonné par le comte en accord avec elle.
On racontait aussi qu'elle avait donné ses faveurs au légat du pape, le
cardinal de Saint-Ange, ce qui valut aux clercs parisiens qui propageaient la
nouvelle d'être chassés de l'université par la reine.
On disait aussi qu'elle avait subi l'hérédité des excès de ses parents
espagnols dont les mœurs étaient dissolues. Sa réputation commençait à
devenir douteuse, d'autant plus qu'elle avait contre elle l'évêque de Beauvais
qui prétendait qu'elle était enceinte.
9
- Le geste impudique de la reine
C'est alors, comme le racontait
le Ménestrel de Reims à son auditoire, qu'il vint à la reine l'idée de
tenter un grand coup, au moment d'un geste qui était, à l'époque,
extraordinairement impudique, surtout pour une reine, de manière à faire taire
les vilenies de l'évêque de Beauvais et de bien d'autres grands vassaux.
Elle décida de se présentée au parlement où siégeait notamment cet évêque.
Elle s'y rendit simplement couverte d'un manteau et, arrivée dans la salle des
séances, elle ordonna le silence et l'attention. Elle monta sur une table et
cria à l'évêque, en substance : " Regardez-moi bien et dites vraiment si
je suis enceinte d'enfant ? "
Elle fit alors tomber son manteau sur ses pieds et se tourna, toute nue, en tous
sens, sous les regards ahuris des assistants, afin qu'ils puissent bien se
rendre compte qu'elle n'était pas dans un état de grossesse. Alors, tous se précipitèrent
vers elle avec un immense respect, lui remirent son manteau et la reconduisirent
dans son appartement.
C'est en raison de cette scène osée que les langues se turent en ce qui
concernait la reine Blanche, et c'est en toute sérénité qu'elle assuma par la
suite une nouvelle fois la charge du gouvernement en 1248 lorsque son fils le
roi Louis IX partit en croisade en terre sainte. 
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