L'inquisition, infatigable traqueuse 

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Voir aussi : L'hérésie Cathare - Le procès des Templiers

 "Fortes de leur pacte avec le diable, elles profanent l'hostie et piétinent la croix, elles se livrent à des orgies sexuelles, elles jettent des maléfices sur les individus et les récoltes..."

 Entre le XVe et le XVIIIe siècle, les sorcières sont accusées de tous les maux, en particulier dans les Alpes (Dauphiné, Savoie, Valais), en Europe du Sud. 
Jusqu'à la promulgation en 1484 d'une bulle d'Innocent VIII élargissant sa mission aux "praticiens infernaux " et autres suppôts du diable, l'Inquisition ne marque pas d'intérêt particulier pour la sorcellerie, associée à l'alchimie et à la magie populaire. Elle se réserve pour d'autres ennemis, autrement plus redoutables : dissidents mettant en cause la toute-puissance divine et le rôle institutionnel de l'Église, au premier rang desquels les cathares et les vaudois ; précurseurs de la Réforme, comme le Tchèque Huss ; juifs et morisques d'Espagne convertis, accusés de pratiquer secrètement leur ancienne foi ; concurrents politiques devenus trop puissants, comme les templiers ; personnages au charisme redoutable, telle Jeanne d'Arc ; humanistes dans la veine d'Érasme ; luthériens ; scientifiques, à l'image de Giordano Bruno ou Galilée.

Crime de lèse-majesté

L'Inquisition (du dérivé latin " inquisitio ", " recherche, enquête ", à l'époque classique, et "interrogatoire de témoins, poursuite, procès ", en latin médiéval) est créée dans les années 1231-1233 par le pape Grégoire IX. Elle a pour mission d'enquêter sur la foi partout où elle est menacée par une hérésie, faute suprême, crime de lèse-majesté. Les moyens exorbitants mis à sa disposition sont à la mesure de la gravité de l'offense faite à Dieu et l'Église.

Qu'est-ce que le catharisme ?

Un fait religieux

Une lecture du Nouveau Testament - notamment de l'Évangile selon saint Jean - empreinte de la tradition gnostique héritée des premiers siècles de notre ère, a conduit des hommes du Moyen Âge à formuler un christianisme dualiste innocentant totalement Dieu de l'existence du Mal et des conditions qui lui permettent de se manifester : la matière périssable et la chair souffrante et mortelle. Ils attribuèrent donc à un " mauvais principe " opposé au " vrai Dieu ", la création du monde visible, matériel, corruptible et transitoire, où le Mal, justement, se manifeste.

Distinction, par conséquent, entre une " bonne création " invisible, spirituelle et éternelle, et une " mauvaise ", vouée à la destruction ; mais aussi dévaluation du rôle rédempteur de la Passion du Christ, prééminence absolue accordée au SAINT-ESPRIT, dont l'infusion par l'imposition des mains permettra à l'âme, émanation divine, de se libérer de sa diabolique prison charnelle ; mépris du baptême d'eau, refus de l'Eucharistie, négation de l'Enfer et du Jugement dernier, certitude qu'à la fin des temps toutes les âmes seront sauvées : par sa théologie, sa cosmogonie, sa liturgie, son éthique, le catharisme proposa à la fois une explication du monde et une voie du salut qui se réclamaient du seul message évangélique, mais étaient incompatibles avec le christianisme officiel. Il fut déclaré " hérésie ".

A ce titre, il fut, entre l'arianisme du IV° siècle et le protestantisme, la plus grande hérésie du Moyen Âge, et suscita la crise la plus profonde qu'eut à affronter la chrétienté médiévale. Des Balkans à l'Angleterre, de la Catalogne à la Champagne et à la Flandre, de l'Italie du nord à la Rhénanie, le bogomilisme d'Europe orientale et le catharisme d'Occident furent les deux rameaux de " l'Église des Amis de Dieu " dont la vocation d'universalité se heurta à la réaction de défense du catholicisme romain. C'est pour se donner des armes tour à tour spirituelles, militaires et judiciaires, que celui-ci institua l'ordre des Frères Prêcheurs ou Dominicains, lança la " Croisade contre les Albigeois " (1209-1229), puis fonda en 1234 l'Inquisition.

Un fait de société

La solide implantation du catharisme dans ce qu'on appela plus tard le Languedoc ne fut possible que grâce à la tolérance, puis à la complicité ouverte des pouvoirs locaux, princes et seigneurs féodaux, consulats urbains. Fondés en 1167 au concile de Saint-Félix-de-Lauragais, les quatre évêchés cathares d'Agen, Toulouse, Carcassonne et Albi, s'érigent publiquement en " contre-Église ", contrebalançant gravement l'autorité morale du clergé catholique, affaiblissant sa puissance temporelle et économique.
Autour de l'Église cathare des " parfaits " et des " parfaites " qui constituent son clergé, gravite toute la société des simples fidèles, les " croyants ". Paradoxalement, alors que le dogme et la liturgie cathares, par leur référence au christianisme primitif, apparaissent à bien des égards archaïques, la société cathare est porteuse de valeurs novatrices : en son sein se font jour de nouvelles relations de l'homme avec le pouvoir, la justice, l'argent, le travail, le sexe, et se dessine une évolution du statut de la femme ; autant de lignes de fracture par rapport au traditionnel ordre féodal - un ordre que les croisés, d'ailleurs, chaque fois qu'ils le pourront, s'efforceront de restaurer avec toute sa rigueur dans le pays conquis.

Un fait historique

Enfin, la croisade albigeoise eut pour conséquence l'annexion par la Couronne de France de toutes les terres qui constitueront plus tard le Languedoc, et l'éviction de la Maison d'Aragon-Catalogne de l'espace géopolitique nord-pyrénéen, en un temps où, de l'Adour aux Alpes, les principautés occitanes regardaient plus volontiers vers Barcelone que vers Paris.

Un État occitano-catalan avait même vu le jour à Toulouse, par les serments du 27 janvier 1213. Mais son suzerain Pierre II, comte de Barcelone et roi d'Aragon, fut tué à la bataille de Muret en septembre de la même année, alors que, tout catholique qu'il était, il avait pris la tête de la coalition qui tentait de bloquer les conquêtes de Simon de Montfort et de ses croisés.

L'Église cathare disparut du Languedoc en 1321, lorsque l'Inquisition, après quatre-vingt-dix ans d'incessante activité policière et judiciaire, brûla à Villerouge-Termenès, dans les Corbières, le dernier " parfait " connu, Guillaume Bélibaste. Elle rompait ainsi la " chaîne apostolique " dont se réclamaient les cathares, quand ils assuraient dans leur Rituel que le SAINT-ESPRIT leur avait été transmis par imposition des mains, de génération en génération, depuis le temps des Apôtres.

Arraché du pays d'Oc, le catharisme n'en a pas moins laissé des traces profondes dans la sensibilité et l'inconscient collectif des Occitans. La croisade est un peu leur Guerre de Sécession ; la défaite du comte de Toulouse et de ses vassaux, l'éradication de l'hérésie, le rattachement à la Couronne capétienne, la francisation, ont marqué peu ou prou la fin de la civilisation " courtoise " qu'avaient chantée les troubadours. A ce titre, le catharisme, qui fut l'exact contemporain de l'apogée de cette civilisation, et sans doute un de ses facteurs, est un grand moment de l'histoire occitane. Que des déviances ésotériques et para-historiques ainsi que le commerce des faux mystères en dénaturent trop souvent l'authentique visage, ne saurait faire oublier que deux siècles durant s'est épanouie sur la terre d'Oc une pensée audacieuse et pure, que bien des hommes et des femmes ont assumée jusqu'au supplice. Une pensée qui était, de surcroît, tolérante.
Même les âmes des inquisiteurs, assuraient les cathares, pourraient être sauvées...

Michel ROQUEBERT 

Le catharisme : Repères chronologiques

Vers l'An Mil Communautés hérétiques dénoncées à travers l'Europe.

1022 12 chanoines brûlés à Orléans. Premier bûcher de l'histoire du Moyen Age
Vers 1025

Bûchers à Turin, à Toulouse, en Aquitaine. Seconde moitié XIe siècle. Réforme grégorienne.

1114 Bûcher à Soissons
1135-40 Bûchers à Liège. Première mention de communautés cathares avec une hiérarchie épiscopale.
1143 Bûchers à Cologne. Appel d'Evervin de Steinfeld à saint Bernard.
1145 Mission de Bernard de Clairvaux en Toulousain et Albigeois. Présence de communautés hérétiques dans les bourgades.
1157 Concile de Reims contre l'hérésie.
1163 Bûchers à Cologne, Bonn, Mayence. Eckbert de Schönau crée l'appellation " cathares ".
1165 Conférence de Lombers en Albigeois. Présence d'un évêque cathare occitan (Sicard Cellerier).
1167
Assemblée de Saint-Félix en Lauragais. Organisation des Églises cathares occidentales : quatre évêchés occitans, un évêché de France, un évêché italien.
1170-1180 Vaudès prêche librement à Lyon avec ses compagnons.
1178-1181 Mission et pré-croisade dirigée par l'abbé de Clairvaux Henry de Marcy, légat du pape, en Toulousain et Albigeois.
1182 Vaudès et les Pauvres de Lyon sont chassés par l'archevêque Jean de Bellesmains.
1184 Décrétale de Vérone. Accord du pape et de l'empereur. Mesures anti-hérétiques à l'échelle européenne. Cathares et Vaudois anathémisés.
1194-1222 Raimond VI, comte de Toulouse. Apogée du catharisme occitan.
1198-1216 Pontificat d'Innocent III.
1202-1206 Échec des missions cisterciennes envoyées par le pape en Languedoc.
1206 Début de la contre-prédication de Dominique. Fondation du monastère de Prouille.
1208 Assassinat du légat Pierre de Castelnau. Appel du pape à la croisade contre les hérétiques.
1209 Début de la croisade. Massacre de Béziers, prise de Carcassonne, mort de Raimond Roger Trencavel. Simon de Montfort devient vicomte de Carcassonne.
"Fraternité" de François d'Assise reconnue par le pape. Bûcher de Casseneuil.
1210 Prise et bûcher de Minerve (140 brûlés). Prise de Termes. Dominique et ses compagnons à Toulouse, aux côtés de l'évêque Foulque.
1211 Victoire du comte de Foix à Montgey. Prise de Lavaur par Simon de Montfort, 80 chevaliers égorgés, 400 hérétiques brûlés. Bûcher des Cassès (60 brûlés). Bataille de Castelnaudary.
1212 Conquête de l'Agenais et du Quercy par Simon de Montfort.
1213 Hommage de Raimond VI de Toulouse au roi Pierre d'Aragon. Bataille de Muret. Mort du roi d'Aragon. Déroute occitano-aragonaise.
1215 IV° Concile du Latran : investiture du comté de Toulouse à Simon de Montfort. Fondation de l'Ordre des frères Prêcheurs ou Dominicains.
1216 Début de la reconquête de Raimond VI de Toulouse et de son fils le jeune comte.
1218 Simon de Montfort tué en assiégeant Toulouse.
1219 Croisade du prince Louis de France, massacre de Marmande.
1220-1221 Reconquête occitane du comté de Toulouse, rétablissement de l'Église cathare du Toulousain.
1221 Mort de Dominique. Mort de Raimond VI.
1222-1249 Raimond VII comte de Toulouse.
1223 Reconquête de Carcassonne par Raimond Trencavel, rétablissement de l'Église cathare de Carcassès.
1224 Amaury de Montfort, vaincu, regagne l'Île-de-France et cède ses droits à la couronne de France.
1226 Croisade royale de Louis VIII. Soumission de nombreux vassaux de Raimond VII. Concile cathare de Pieusse et création de l'évêché de Razès. Bûcher de Pierre Isarn, évêque de Carcassès, à Caunes, Minervois.
Mort de François d'Assise.
1226-1270 Louis IX (saint Louis) roi de France.
1227-1229 Guerres de Cabaret et de Limoux.
1227-1239 Sanglantes missions pré-inquisitoriales de Conrad de Marbourg en pays germanique et de Robert le Bougre en France (Flandre, Bourgogne, Champagne).
1229 Traité de Meaux-Paris. Fin de la croisade contre les Albigeois. Capitulation de Raimond VII. Création de l'Université de Toulouse, confiée aux Prêcheurs, et codification de la répression anti-hérétique. Par l'instauration de sénéchaussées royales françaises à Carcassonne-Béziers et à Beaucaire-Nîmes, le pays passe désormais sous administration royale et française. Les Églises cathares sont clandestines.
1232 A la demande de Guilhabert de Castres, Montségur devient "la tête et le siège" de l'Église interdite.
1233 Fondation par Grégoire IX de l'Inquisition, confiée aux ordres mendiants.
1234-1235 Soulèvements contre l'Inquisition à Toulouse, Albi et Narbonne.
1239 Le 13 mai, bûcher du Mont Aimé en Champagne (180 brûlés). Destruction de l'Église cathare de France.
1242 Attentat d'Avignonnais contre l'Inquisition par les chevaliers de Montségur, signal de l'entrée en guerre de Raimond VII. Le pays se soulève.
1243 Les alliés de Raimond VII sont battus. Traité de Lorris. Début du siège de Montségur.
1244 Le 16 mars, bûcher de Montségur (225 brûlés). Fin des Églises cathares organisées en Occitanie. Reconstitution d'une hiérarchie de l'exil en Lombardie. Systématisation de l'Inquisition à partir de ses sièges de Carcassonne, Albi et Toulouse.
1249 80 croyants cathares brûlés à Agen sur ordre de Raimond VII. Mort de Raimond VII. Son gendre Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, lui succède.
1255 Chabert de Barbaira rend Quéribus, dernière place encore aux mains des " faydits ", ces chevaliers occitans dépossédés de leurs terres et résistant dans la clandestinité.
1258 Traité de Corbeil, qui définit la frontière entre les royaumes de France et d'Aragon.
1268 Victoire des Guelfes sur les Gibelins : l'Inquisition peut agir librement en Italie.
1270 Mort de Louis IX.
1271 Mort de Jeanne de Toulouse et d'Alphonse de Poitiers. Rattachement du comté de Toulouse au domaine royal.
1278 Bûcher des arènes de Vérone (200 brûlés). Destruction des Églises cathares italiennes.
1280-1285 Procédures irrégulières de l'Inquisition à Carcassonne et Albi ; complot contre les archives de l'Inquisition à Carcassonne.
1295 Pierre et Guilhem Authié rejoignent l'Église occitane en Italie.
1300-1305 Bernard Délicieux et la "Rage carcassonnaise".
1300-1310 Tentative de réveil d'une Église cathare par les frères Authié.
1303 Geoffroy d'Ablis nommé inquisiteur à Carcassonne.
1307 Bernard Gui nommé inquisiteur à Toulouse.
1309 Jacques et Guilhem Authié, Arnaud Marty, Prades Tavernier, Amiel de Perles, Philippe de Talairac et Raimond Fabre capturés et brûlés. Guilhem Bélibaste s'enfuit de l'autre côté des Pyrénées.
1310 Pierre Authié est brûlé à Toulouse en même temps que 17 relaps.
1315 à 1330 env. Bûchers de Franciscains Spirituels et de béguins en Languedoc.
1318-1325 Campagne d'Inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers.
1321 Bûcher de Guilhem Bélibaste à Villerouge-Termenès.
1325 Bûcher d'une croyante cathare à Carcassonne.
1329 Bûcher de 3 croyants cathares à Carcassonne.
1412 Dernières sentences contre des cathares italiens.
1463 Conquête de la Bosnie par les Turcs musulmans : fin du catharisme bosniaque.