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Un
procès rondement mené
 
L'opération
de police, menée le 13 octobre à l'aube, est une réussite
parfaite. La surprise est complète pour les Templiers, qui
n'ont^pas le temps d'organiser leur fuite.
Après
l'arrestation et la confiscation des biens des prévenus, les
officiers royaux commencent aussitôt les
interrogatoires, conformément aux instructions reçues.
Pour
extorquer la vérité aux prisonniers, ils utilisent largement la
torture. Très vite, les résultats des interrogatoires, poursuivis
bientôt par les inquisiteurs de l'Église, confirment les
affirmations de Philippe le Bel sur la
corruption de l'ordre.
Rien
qu'à Paris, cent trent-quatre prisonniers sur cent trent-huit
confirment l'exactitude des accusations. Au reniement du Christ, aux
rites obscènes et à la sodomie, les confessions ajoutent encore
l'adoration des idoles, la cupidité, la négation des sacrements et
les réunions nocturnes secrètes.
Devant
ce déferlement d'aveux, le pape Clément
V ne peut qu'approuver Philippe le Bel. En novembre, il ordonne
par une lettre officielle (bulle) à tous les rois et princes
d'Europe d'arrêter à leur tour les Templiers.

 
Sursauts
et réticences
 

Le
doute envahit cependant le pontife lorsqu'il apprend que les
prisonniers ont rétracté leurs aveux devant deux cardinaux qu'il a
dépêchés auprès d'eux. Il décide
aussitôt d'interrompre les activités des inquisiteurs. Cela ne
convient guère à Philippe le Bel, qui
use de menaces pour contraindre le Saint Père à relancer la
procédure. Il
tâche aussi de le convaincre des fautes de l'ordre, et lui
présente soixante-douze Templiers soigneusement choisis, qui
dressent un tableau terrible des crimes du Temple.
Ainsi
pressé et persuadé, Clément V
ordonne la formation dans chaque diocèse de commissions
ecclésiastiques chargées d'examiner
les cas individuels, tandis qu'une commission nommée par lui
siègera à Paris avec charge d'enquêter sur l'ordre en général.
Des conciles provinciaux jugeront enfin les personnes tandis qu'un
concile général, réuni à Vienne, prononcera la sentence finale
concernant l'ordre.
A
peine venu à bout de la résistance du pape, le roi doit faire face
à la résistance inattendue des Templiers. Depuis le début du
procès, les aveux du grand maître Jacques
de Molay et des autres dignitaires avaient brisé toute velléité
de résistance. Aussi, lorsque la commission pontificale demande à
ce que l'ordre présente des défenseurs, Philippe le Bel, certain
qu'il n'y aura guère de candidats, ordonne à ses officiers
d'envoyer les volontaires à Paris. A son grand étonnement, plus de
cinq cents membres du Temple manifestent bientôt leur désir de
s'exprimer. Neuf d'entre eux expliquent à la commission que la
torture est responsable des aveux et défendent la pureté de leur
ordre.

Un
roi contre les Templiers
Affaibli
depuis la perte de la Terre Sainte en 1291, l'ordre des
Templiers rencontre en Philippe
le Bel un
adversaire acharné,
pour plusieurs raisons, financières, politiques et
religieuses.
Toujours
à la recherche d'argent, le souverain, qui a
surévalué les richesses
du Temple, comptait tirer
des bénéfices substantiels de la suppression de
l'ordre. Le
Temple est en outre la victime de
la lutte politique que
livre le monarque, représentant du pouvoir temporel, au
pape, détenteur du pouvoir spirituel.
La disparition du Temple prive le faible Clément
V, mais aussi ses successeurs, du soutien d'un ordre
international placé sous la responsabilité directe de
la papauté. En même
temps, Philippe le Bel a peut-être liquidé un obstacle
à la création d'un nouvel ordre militaire, qui aurait
eu également pour tâche de reconquérir la Terre saint
sous sa direction. 
Le
triomphe de Philippe le Bel
Le
roi n'a plus le choix. Il doit agir très vite. Il décrète que la
culpabilité du Temple est une certitude et qu'il n'y a pas lieu de
laisser se défendre. Il réunit à Sens, sous la présidence de
l'archevêque de la ville, un concile provincial qui prononce les
sentences à l'encontre des Templiers de la province, ceux de Paris
inclus.
Cinquante-quatre
hommes sont condamnés comme relaps, c'est-à-dire comme hérétique
revenu sur leurs aveux : ils sont condamnés à être brûlés, et
sont exécutés. Leur mort anéantit la résistance des Templiers. Évincée,
la commission pontificale met un point final à ses travaux. Reste
au concile général de Vienne, qui s'ouvre en octobre 1312, à
décider de l'avenir de l'ordre. Malgré l'avis de la majorité des
Pères, qui souhaitent entendre la défense de l'ordre, le pape
prononce unilatéralement la dissolution du Temple.
Il
prévoit que les membres de l'ordre, s'ils sont innocents ou
repentis, recevront une pension et resteront dans les anciennes
maisons du Temple. Les relaps et ceux qui ont refusé d'avouer leurs
crimes seront brûlés s'ils ne l'ont encore été, ou resteront
emprisonnés à vie.
Les
biens du Temple sont dévolus à l'ordre de l'Hôpital. La sentence
des quatre grands dignitaires de l'ordre n'est prononcée qu'en
1314. Leur condamnation à la prison clôt définitivement le
procès des Templiers.
Après
l'énoncé du verdict, Jacques de Molay
et l'un de ses compagnons reviennent sur leurs aveux : ils se
placent ainsi dans la situation de relaps, et sont brûlés à leur
tour.

Un
peu d'Histoire pour mieux comprendre
D'après
: Les notes Historiques : Le roi de fer 1er tome
du livre "LES ROIS MAUDITS" de Maurice DRUON de
l'Académie Française. Editions Del Duca, 1965
L'Ordre
souverain des Chevaliers du Temple de Jérusalem fut fondé en 1128
pour assurer la garde des Lieux saints de Palestine, et protéger
les routes des pèlerinages. Sa règle, reçue de saint Bernard,
était sévère. Elle imposait aux chevaliers la chasteté, la
pauvreté,
l'obéissance. Ils ne devaient "trop regarder face de
femme...ni...baiser femelle, ni veuve, ni pucelle, ni mère, ni sœur,
ni tante, ni nulle autre femme". Ils étaient tenus, à la
guerre, d'accepter le combat à un contre trois et ne pouvaient pas
se racheter par rançon. Il ne leur ne leur était permis de chasser
que le lion.
Seule
force militaire bien organisée, ces
moines-soldats servirent
d'encadrement aux bandes souvent désordonnées qui formaient les
armées des croisades. Placés en avant-garde de toutes les
attaques, en arrière-garde de toutes les retraites, gênés par
l'incompétence ou les rivalités des princes qui commandaient ces
armées d'aventure, ils perdirent
en deux siècles plus de vingt
mille des leurs sur les champs de batailles, chiffre considérable
par rapport aux effectifs de l'Ordre. Ils n'en commirent pas moins,
vers la fin, quelques funestes erreurs stratégiques.
Ils
s'étaient montrés, pendant tout ce temps, bons administrateurs.
Comme on avait grand besoin d'eux, l'or de
l'Europe afflua dans
leurs coffres. On remit à leur garde des provinces entières.
Pendant cent ans, ils assurèrent le gouvernement effectif du
royaume latin de Constantinople. Ils se déplaçaient en maîtres
dans le monde, n'ayant à payer ni impôts, ni tribut, ni péage.
Ils ne relevaient que du pape. Ils avaient des commanderies dans
toute l'Europe et le Moyen-Orient ; mais le centre de leur
organisation était Paris. Ils furent amené par la force des choses
à faire de la grande banque. Le Saint-Siège et les principaux
souverains d'Europe avaient chez eux leurs comptes courants. Ils
prêtaient sur garantie, et avançaient les rançons des
prisonniers. L'empereur Baudouin leur engagea 'la vraie Croix".
Expéditions,
conquêtes, fortune, tout est démesuré dans l'histoire des
Templiers, jusqu'à la procédure même qui fut employée pour
parvenir à leur suppression. Le
rouleau de parchemin qui contient la transcription des
interrogatoires de 1307 mesure à lui seul 22 m20.
Depuis
ce prodigieux procès, les controverses n'ont jamais cessé ; certains
historiens ont pris parti contre les accusés, d'autres contre
Philippe le Bel. Il n'est pas douteux que les accusations portées
contre les Templiers étaient, en grande partie, exagérées
ou mensongères ; mais il n'est pas douteux non plus qu'il y
ait eu chez eux d'assez profondes déviations dogmatiques.
Leurs longs séjours en Orient les avaient mis en contact avec
certains rites perpétués de la religion chrétienne primitive,
avec la religion islamique qu'ils combattaient, voire avec les
traditions ésotériques de l'Égypte ancienne.
C'est
à propos de leur cérémonies initiatiques que se forma, par une
confusion très habituelle à l'Inquisition médiévale,
l'accusation d'adoration d'idole, de pratiques démoniaques et de
sorcellerie.
L'affaire
des Templiers nous intéresserait moins si elle n'avait des
prolongement jusque dans l'histoire du monde moderne. Il est connu
que l'Ordre du Temple, aussitôt après sa destruction officielle,
se reconstitua sous la forme d'une société secrète
internationale, et l'on a les noms de grands-maîtres occultes
jusqu'au XVIIIe siècle.
Les
Templiers sont à l'origine du
Compagnonnage, institution qui existe encore aujourd'hui.
Ils avaient besoin, dans leurs commanderies lointaines, d'ouvriers
chrétiens. Ils les organisèrent et leur donnèrent une règle
nommée "devoir". Ces ouvriers, qui ne portaient pas
l'épée, étaient vêtus de blanc ; ils
firent les croisades et bâtirent au Moyen-Orient ces
formidables citadelles, construites selon ce qu'on appelle en
architecture "l'appareil des croisés". Ils acquirent
là-bas un certain nombre de méthodes de travail
héritées de l'Antiquité et qui leur servirent à édifier en
Occident les églises gothiques. A Paris, ces compagnons
vivaient soit dans l'enceinte de Temple, soit dans le quartier
avoisinant, où ils jouissaient de "franchises", et qui
demeura pendant cinq cent ans le centre des ouvriers initiés.
Par
le truchement des sociétés de compagnons, l'Ordre
du Temple se rattacha aux origines de la franc-maçonnerie.
On retrouve en celle-ci les "épreuves" des cérémonies
initiatiques et jusqu'à des emblèmes très précis qui non
seulement sont ceux des anciennes compagnies d'ouvriers, mais, fait
plus étonnant encore, figurent sur les murs de certaines
tombes d'architectes de l'Égypte pharaonique. tout donne
donc à penser que ces rites, ces emblèmes, ces procédés de
travail, furent rapportés en Europe par les Templiers.

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