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Un
débat théologique Une
critique de l'absolutisme De
multiples incidences politiques
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Un débat théologique
Le jansénisme fut d'abord un débat théologique,
débat était déjà en germe dans les décrets et les silences du concile de
Trente (1545-1563) et touchant à la question, tant controversée par la
Réforme, de la liberté et de la grâce. À Trente, les Pères conciliaires
s'étaient contentés d'affirmer l'exercice réel de la liberté comme la
nécessité de la grâce, mais sans en préciser les rapports. Bien plus,
l'existence d'une liberté effective contredisait les écrits antipélagiens
de saint Augustin. Or, Augustin était une référence privilégiée à cette
époque où s'affrontaient partisans et adversaires d'une véritable liberté
humaine. Au XVIe siècle, défendant un humanisme faisant
droit à la liberté de l'homme et rejetant le pessimisme augustinien, le
jésuite espagnol Molina avait mis l'accent sur la nécessité de compléter
la grâce par le mérite individuel. Les dominicains espagnols s'opposèrent
à cette extension du libre arbitre au domaine de la grâce. Le chancelier
de l'université de Louvain, le théologien Michel de Bay (Baïus), insista
sur l'efficacité de la grâce procurée par le seul mérite de Jésus-Christ :
dans le sillage de saint Augustin, il considérait que la nature humaine a
été initialement corrompue par le péché originel et que l'homme, sans la
grâce, ne peut que tendre vers le mal. Malgré les condamnations de Baïus
par le pape Pie V en 1567 (bulle Ex omnibus
afflictionibus) et par Grégoire XIII en 1579 (bulle
Provisionis nostrae), l'université de Louvain demeura un centre
important du renouveau augustinien et de la lutte contre le molinisme.
Baïus, dont la doctrine contenait en germe le jansénisme, représenta ainsi
le premier jalon d'une controverse qui allait déchirer l'Église romaine
durant deux siècles. |
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En dépit de l'interdiction pontificale (1611) de
débattre de ce sujet qui divisait les différentes écoles théologiques,
parut à Louvain en 1640, à titre posthume, le célèbre
Augustinus du Néerlandais Jansénius. En voulant exposer l'ensemble
de la doctrine augustinienne, cette publication raviva la querelle et fit
rebondir la controverse. Les jésuites de Louvain attaquèrent violemment
l'ouvrage; l'abbé de Saint-Cyran, ami de Jansénius et directeur de
l'abbaye de Port-Royal-des-Champs, s'en fit au contraire le défenseur;
poussée par Saint-Cyran qui était son directeur de conscience, la mère
Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, fit de l'abbaye un centre de
propagation des thèses de Jansénius; après l'arrestation de Saint-Cyran
sur ordre de Richelieu (1638), le frère de mère Angélique, Antoine
Arnauld, dit le Grand Arnauld, devint la figure principale du
mouvement ; il publia en 1643 une apologie de Jansénius avec son
traité sur la Fréquente Communion, et stigmatisa la doctrine morale
des jésuites (Théologie morale des jésuites). |
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Cette conception de la toute-puissance de la prédestination divine et
l'austérité de la morale prêchées par Port-Royal exerçait une grande
influence sur l'ensemble du monde catholique. Le syndic de la Sorbonne,
puis neuf évêques, inquiets de cette évolution, demandèrent une
condamnation romaine de cinq propositions tirées de l'Augustinus.
Faisant suite à cette requête, le pape Innocent X, par sa bulle
Cum occasione (31 mai 1653), condamna cinq propositions tirées
de l'Augustinus. Selon ces propositions, la réalité du libre
arbitre, la possibilité humaine de rejeter la grâce et l'universalité du
salut en Jésus-Christ auraient été niées par Jansénius. Cette condamnation
ne mit pas, cependant, un point final à la querelle. En 1654, alors
que le pape Innocent X condamnait l'Augustinus pour la
deuxième fois, Arnauld répliqua en introduisant la fameuse distinction
entre le droit et le fait. Les cinq propositions condamnées, écrivait-il,
ne se trouvent pas telles quelles dans l'Augustinus, et leur
caractère hérétique tient au fait qu'on leur a donné un sens que Jansénius
aurait lui-même récusé. En 1655, les «solitaires» et les religieuses de
Port-Royal furent dispersés sur ordre de Mazarin. Par la publication de
ses Lettres provinciales , Pascal, en 1656,
entra à son tour avec brio dans la querelle, en dénonçant l'arbitraire
d'une nouvelle condamnation pontificale du jansénisme (bulle Ad
sacram d'Alexandre VII confirmant que les cinq propositions sont
bien dans l'Augustinus) et en ridiculisant les jésuites. Arnauld et
60 docteurs jansénistes étaient condamnés et exclus de la Sorbonne.
Un formulaire d'obéissance aux décisions romaines fut finalement imposé à
partir de 1657 par le Saint-Office, qui mit les Provinciales à
l'Index. Or, certains évêques, tout comme les religieuses de
Port-Royal, refusèrent de signer le formulaire. On adopta alors, par
lassitude, vers 1668, une «paix de l'Église», qui ne fut qu'une
trêve. |
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C'est ce qui apparut à la fin du siècle quand
surgit le second jansénisme, animé après la mort en exil du Grand Arnauld
(1694), par un théologien oratorien, Pasquier Quesnel. Ce dernier avait
publié, en 1667, un Nouveau Testament en français auquel il avait joint
des Réflexions morales. Bien accueilli tout d'abord, cet ouvrage
devint suspect lorsqu'en 1696, le bénédictin Gabriel Gerberon eut attiré
l'attention sur la publication posthume de l'Exposition de la foi
catholique touchant la grâce et la prédestination, ouvrage rédigé en
1673 par le théologien Martin de Barcos, ancien élève de Jansénius et ami
d'Antoine Arnauld. En 1701, éclata en outre l'affaire du Cas de
conscience soulevé par un curé auvergnat, Nicolas Petitpied, demandant
si l'on pouvait absoudre un ecclésiastique qui condamnait les «cinq
propositions» tout en gardant un «silence respectueux» sur l'intention
réelle de Jansénius. La réaction fut violente: Louis XIV exigea du
Saint-Siège la publication d'une nouvelle bulle de condamnation solennelle
du jansénisme : le Cas de conscience fut condamné par le
Saint-Office (1703) ainsi que le «silence respectueux» (bulle Vineam
Domini, 1705), Clément XI imposa une nouvelle fois la signature
du formulaire et condamna les Réflexions morales de Quesnel (bref
Universi dominici gregis, 1708); en 1709, les religieuses de
Port-Royal furent expulsées, dispersées et leur couvent rasé.
Louis XIV ayant demandé à Rome une condamnation plus explicite des
Réflexions morales, celle-ci fut prononcée par la bulle
Unigenitus Dei Filius du 8 septembre 1713, qui condamnait
101 propositions jansénistes de l'ouvrage. Louis XIV força le
Parlement à enregistrer la bulle Unigenitus, mais cette
condamnation du jansénisme engendra de nouvelles résistances, tant chez
certains évêques que dans une partie du clergé et des fidèles.
En 1717, plusieurs évêques (les appelants
) pensèrent trouver une solution au conflit en lançant un appel au pape
pour la convocation d'un concile général. Mais ces «appelants» ne furent
pas entendus, et Clément XI les excommunia (bulle Pastoralis
officio, 1718). Le jansénisme se divisa alors entre un courant
politique, qui soutint le Parlement de Paris contre le pouvoir royal, et
un courant mystique, celui des convulsionnaires, qui affirmèrent la
réalité des miracles accomplis au cimetière de Saint-Médard sur la tombe
du diacre Pâris (1730-1732). Le cardinal Fleury mit un terme à ces
controverse épuisantes en imposant finalement au Parlement d'enregistrer
comme loi de l'État la bulle Unigenitus. À cette époque, la plupart
des «appelants» étaient morts, mais l'agitation du jansénisme ne prit
vraiment fin qu'avec la Révolution française. |
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Une critique de l'absolutisme
Le rigorisme, si caractéristique du jansénisme, se fondait sur la
valeur de l'amour et de la charité. Dans la question du salut, le
jansénisme ne pouvait admettre le réel pardon d'un pécheur qui ne
manifesterait pas, par un comportement qui inspirerait la charité, sa
contrition effective. De même, il dénonçait une pratique routinière et
mécanique des sacrements. D'où ses nombreux reproches à l'encontre de la
morale «laxiste» des jésuites, qui proposaient «le ciel à bas prix» en
prônant une «vie sans contrainte». Selon le jansénisme, en effet, cette
rigueur s'imposait pour emprunter la «voie étroite» dont parle l'Évangile,
lequel vomit toute tiédeur. |
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Malgré la proclamation, en 1669, de la
«paix de l'Église», Louis XIV n'avait, à juste titre, cessé voir dans
les jansénistes des ennemis de la monarchie absolue; le débat théologique,
en dépit de la variété des positions qu'il suscita dans le champ
janséniste lui-même, nourrissait, en effet, une conception rigoriste du
monde et de l'Église. La critique de tout absolutisme royal ou pontifical,
transposée sur le plan politique, recoupa le combat de tous les opposants
à l'autorité arbitraire. D'où l'audience et les multiples dimensions de ce
mouvement. |
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Le jansénisme était en effet également porteur d'une certaine
conception de l'Église. Jansénius et Saint-Cyran, dans leur souci de
ramener celle-ci à sa jeunesse évangélique, se défiaient des ordres
religieux directement dépendants de Rome, et désiraient redonner à
l'épiscopat son pouvoir et sa dignité. Le refus, par certains évêques, de
signer le formulaire contre les «cinq propositions» en 1657, l'opposition
épiscopale à Louis XIV dans l'affaire de la Régale, en 1682,
quand le roi se vit contraint à renoncer à ce privilège pécuniaire, le
refus réitéré de certains évêques d'accepter les bulles pontificales
de 1705 et de 1713 relèvent tous d'une attitude qui condamnait
toute décision autoritaire de Rome ou de l'État, lesquels refusaient
également que leurs décisions dépendent de leur approbation par une
assemblée épiscopale. Derrière ce gallicanisme et cet épiscopalisme qui
rejetaient toute autorité arbitraire s'affirmait une requête corrélative:
le droit pour tous les chrétiens d'avoir un accès direct à la Bible, ainsi
que le demandait Quesnel dans ses Réflexions morales. C'est sur la
base de cette conviction que le groupe de Port-Royal fit publier à Mons,
en 1667, le Nouveau Testament dans la traduction de Quesnel.
Là encore, ceux qui s'érigeaient en interprètes exclusif de la parole de
Dieu se sentirent menacés, et la revendication essuya un refus
catégorique, exprimé dans la bulle Unigenitus. |
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De multiples incidences politiques
Le jansénisme eut de multiples incidences politiques. Le monde n'étant
pour lui que malignité, les responsables de l'État, réalité temporelle par
excellence, éprouvaient une grande méfiance devant un tel pessimisme.
Ainsi le désir du brillant avocat Antoine Lemaistre, un dirigé de
Saint-Cyran, de quitter le barreau pour vivre en solitaire à Port-Royal
exprimait vigoureusement une contestation de la société française, que
l'on voulait faire graviter autour du roi absolu. |
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Du pessimisme radical frappant l'homme pécheur découlaient
nécessairement une approche critique de la morale établie et de la loi
positive, et la contestation de l'autorité absolue du monarque. Certains
historiens, tel Lucien Goldmann, ont ainsi pu soutenir que le pessimisme
des milieux jansénistes correspondait aux espoirs déçus d'une bourgeoisie
éclairée que frustrait l'absolutisme grandissant du règne de
Louis XIV. |
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D'école théologique, le jansénisme devint donc progressivement un
mouvement, puis un parti, qui rallia à tous ceux qui s'opposaient à la
monarchie absolue. Que l'on songe aux parlementaires jansénistes du
XVIIIe siècle. Réclamant le droit au libre examen et
contrôle des décisions par des assemblées épiscopales, le jansénisme
rejoignait les milieux libéraux, qui souhaitaient que les décrets du roi
fussent soumis à l'autorité d'une Chambre élue. N'est-il pas significatif
qu'un janséniste écrive en 1737: «De même que l'autorité dogmatique
réside dans le corps des fidèles, l'autorité législative se fonde sur la
communauté nationale» ? Le jansénisme s'affirmait ainsi comme l'un des
courants qui préparaient la prochaine Révolution française. |
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