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Religion:
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élu et morale universelle · Le
Livre de la Loi Pratiques
religieuses · Rythme
et rites de la vie juive · Signes
et prescriptions · De
nombreuses fêtes au calendrier Développements
du judaïsme · Patriarches
et prophètes · L'Exil
au carrefour des influences · Une
puissante patrie... en esprit · Intellectuels
et mystiques
Religion
et modernité · Au-delà
de la Catastrophe, un judaïsme bien vivant La
pensée juive · La
liberté de commenter · Les
dialogues philosophiques · La
pensée mystique · Le
grand philosophe juif des Lumières · Coupure
et renouveau philosophique du XXe siècle
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Religion et modernité
Excepté ces moments d'exaltation mystique, la vie des Juifs manifeste
une certaine continuité durant la période du ghetto, du
XVIe au XIXe siècle. Le ghetto maintenait par
son autonomie religieuse, culturelle et parfois administrative la cohésion
de la communauté. |
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Mais, progressivement, au XVIIe siècle puis au
XVIIIe siècle avec la philosophie des Lumières, s'ouvrit
bientôt le débat sur l'amélioration de la situation politique des Juifs,
qui conduisit à leur émancipation sous l'influence des révolutions
française et américaine. Bien que l'évolution fût lente et décevante dans
les pays germaniques, et quasi inexistante en Europe de l'Est et dans les
pays musulmans, ces idées nouvelles se propagèrent dans toute la
communauté juive. Partout où les Juifs accédaient à la citoyenneté, les
institutions communautaires perdaient de leur autorité. En Russie, elles
furent dissoutes par décret gouvernemental en 1844. Échappant
désormais à la discipline de la communauté et troublés par le nouvel ordre
social et intellectuel, les Juifs s'interrogeaient sur leur place dans le
monde moderne. |
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Une réponse fut fournie par la Haskala, qui cherchait à apporter
le savoir et les idées modernes à un vaste public juif en utilisant des
textes en hébreu moderne. Moses Mendelssohn en fut le pionnier dans le
Berlin du XVIIIe siècle. Son programme, qui consistait à
associer l'enseignement moderne à la pratique orthodoxe stricte, resta
sans effet. Ses efforts conduisirent plutôt à l'assimilation, voire au
baptême chrétien en vue de la promotion sociale. La Haskala porta plus de
fruits dans le sud de la Pologne (Galicie), où elle se manifesta par un
renouveau de l'étude de l'histoire et de la littérature juives utilisant
des méthodes modernes de critique, la «science du judaïsme»; ce mouvement
se poursuivit en Allemagne avec un grand succès. |
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En Russie, une tentative similaire d'assimilation sous le slogan «Être
un Juif chez soi et un homme partout ailleurs», échoua en raison de la
politique violemment antisémite du gouvernement. À sa place se développa
un mouvement nationaliste juif, qui s'exprima d'abord en hébreu, plusieurs
décennies avant l'avènement du sionisme politique. Dans les centres
urbains, un mouvement socialiste juif vit bientôt le jour. Ses membres
s'exprimaient en yiddish, langue populaire judéo-allemande. |
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De nouvelles formes d'organisation de la synagogue et de la communauté
juive, essentiellement spontanées, virent le jour au XIXe
siècle. Les anciens établissements d'enseignement rabbinique
(yeshivot) limitèrent l'enseignement au Talmud et à ses
commentaires. On fonda des séminaires rabbiniques modernes, où les
étudiants devaient apprendre l'histoire et les traditions juives, et
obtenaient un diplôme universitaire. Des œuvres
majeures furent écrites sur la théologie juive qui témoignent de
l'influence de la philosophie de Kant. |
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Un phénomène radicalement nouveau fut l'apparition de mouvements
orientés vers une appréhension laïcisée de la vie des Juifs, refusant plus
ou moins totalement la religion et trouvant un substitut dans les
activités politiques et culturelles. D'ailleurs, les Juifs de toutes
opinions, et notamment ceux de la tendance orthodoxe en Europe
occidentale, étaient d'ardents patriotes dans leurs pays respectifs. Tous
furent profondément influencés par le libéralisme du XIXe
siècle: ils étaient en général optimistes, universalistes et convaincus de
la réalité du progrès. |
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Au-delà de la Catastrophe, un judaïsme bien vivant
Le choc fut d'autant plus rude lorsqu'il devint clair que l'oppression
officielle et la haine se généralisaient en Europe de l'Est, et que
l'antisémitisme prenait également de l'ampleur en Occident. Les penseurs
juifs affichèrent alors un sens toujours plus aigu du tragique de la vie
humaine. |
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Quant à la tendance nationaliste juive, elle se concrétisa dans le
sionisme, dérivé de «Sion», qui désigne à la fois Jérusalem, la terre et
le peuple d'Israël. Contesté, à l'origine, par de nombreux chefs religieux
de toutes tendances et par les socialistes juifs, le sionisme trouva dans
le cours des événements la justification de son projet. |
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Le génocide des Juifs d'Europe par les nazis, pour des motifs racistes
bien plus que religieux, et par les moyens les plus cruels tels que les
chambres à gaz, provoqua la mort de 6 millions de personnes, soit un
tiers de la population juive. Les Juifs désignent ce terrible événement
par le mot hébreu shoah («catastrophe»), de préférence au terme
holocauste, à connotation trop religieuse. Ainsi, la communauté
juive internationale porte un intérêt quasi unanime et accorde son soutien
à l'État d'Israël. |
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Les Lumières et la nouvelle «science du judaïsme», ainsi que le souci
de combattre une indifférence croissante et les conversions au
christianisme, entraînèrent des tentatives de révisionnisme religieux. Les
premières réformes conféraient plus d'attrait à l'office à la synagogue,
par la lecture du service dans la langue du pays, avec orgue et chœurs, et la réintroduction du sermon. Ces changements
suscitèrent l'opposition des orthodoxes et, dans certains cas,
l'intervention des gouvernements. Bientôt beaucoup plus radicaux, les
réformateurs (ou libéraux) réfutèrent l'interprétation littérale des
Écritures et l'autorité de la Halakha. Ils élaborèrent un dogme de la
Révélation progressive du message divin, du peuple juif à l'humanité tout
entière, rejetant les prières traditionnelles qui demandaient le retour à
la terre d'Israël et le rétablissement des sacrifices. À l'attente d'un
Messie ils substituèrent la vision d'un âge messianique de fraternité et
de paix. À la place de la résurrection des corps, ils enseignaient l'idée
d'une immortalité purement spirituelle. Modifiant les pratiques
traditionnelles, ils en introduisirent de nouvelles, telles que la
confirmation. Ils affirmaient aussi l'égalité des femmes en matière
religieuse. |
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Tout au contraire, les traditionalistes juifs revendiquent une Halakha
immuable. Opposés à toute assimilation, ils suivent notamment la Loi
juive, selon laquelle les mariages mixtes ne sont pas valables. Pour des
raisons politiques, le judaïsme en Israël revêt une forme particulièrement
rigide, surtout lorsqu'il s'agit de la célébration des mariages et de
l'aumônerie militaire, bien qu'une grande partie de la population soit
éloignée de la religion officielle. La tendance traditionaliste connaît
aussi, partout ailleurs, un regain de dynamisme. |
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Les mouvements modernistes, dont l'Allemagne fut le berceau, n'eurent
qu'un succès limité en Europe mais connurent un essor considérable en
Amérique du Nord. Les réformateurs y sont en effet puissants, à côté d'un
mouvement conservateur qui partage une théologie analogue mais n'a
introduit que des modifications limitées dans les pratiques
traditionnelles. Cette tendance récuse les excès des réformés et des
traditionalistes, tout en s'adaptant à la modernité dans le respect de la
Loi écrite et orale. Aujourd'hui, les États-Unis comptent plus de 600
synagogues «conservatrices». Répandus en Amérique latine, en Afrique du
Sud, en Australie et en Israël, les termes de «réformistes», «libéraux»,
«progressistes», «traditionalistes» et «révisionnistes» sont utilisés avec
diverses nuances de sens. Tous désignent, cependant, les versions non
orthodoxes de la religion juive. |
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Dans les pays qui constituaient l'URSS, l'autoaffirmation du peuple
juif, après une longue et sévère répression, a connu un regain
extraordinaire et entraîné une émigration massive vers l'État d'Israël.
Les institutions religieuses du monde occidental sont aujourd'hui
prospères, malgré une certaine désaffection (les mariages mixtes s'élèvent
à plus de 50 % en France et aux États-Unis) et une baisse
considérable de la natalité: le nombre des pratiquants a connu une
augmentation spectaculaire après la Seconde Guerre mondiale, et les
synagogues se sont multipliées. À la suite d'une longue période de déclin,
le renouveau de l'orthodoxie juive est certain, et les groupes modernistes
attachent plus d'importance aux traditions et aux cérémonies. |
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La pensée juive
La Bible offre-t-elle des idées philosophiques, outre son message
religieux et mystique? Rompant avec la mentalité mythique, le monothéisme
hébraïque conçoit un univers logique que l'on peut comparer avec celui de
la philosophie, bien avant que celle-ci apparaisse en Grèce. La Création,
œuvre de Dieu mais séparée et abandonnée, est
organisée selon des lois: loi physique des «ordonnances du ciel et de la
terre» (Jérémie XXXIII, 25), loi éthique (la Torah, Loi de Moïse) et loi
métaphysique de la Justice divine (Genèse XVIII, 25). Physique et éthique
ne se confondent cependant pas, car le domaine moral propre à l'homme
présuppose seul la liberté (Deutéronome XXX, 19). |
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Mais la Bible reste un texte religieux. L'opposition semble donc
inéluctable avec une philosophie qui, selon son étymologie, aime la
sagesse et recherche la connaissance hors de toute perspective divine.
Amour et connaissance se retrouvent pourtant dans le judaïsme, mais, loin
d'être subordonnés l'un à l'autre, se confondent vers une unique fin qui
les dépasse: Dieu. |
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Aussi, le judaïsme se désintéresse-t-il de la connaissance des lois de
la nature au profit du dialogue entre l'homme et Dieu. La sagesse n'est
pas non plus conçue selon le mode grec d'une recherche d'autonomie. Chaque
homme particulier – et non l'être universel de
l'homme, comme pour Socrate – doit être ouvert à
la communication. L'éthique juive est dans cette ouverture. Ainsi Dieu,
bien que séparé, reste-t-il lisible pour tout homme à travers l'étude des
Écritures et de la parole des prophètes. Et le dialogue avec lui est aussi
un dialogue avec les autres hommes. L'Alliance, lien direct entre Dieu et
les hommes, conclue avec un peuple et non avec un individu isolé, écarte
en effet l'idée de hiérarchie et favorise celle de différenciation. Elle
désacralise le pouvoir et fonde une éthique du dialogue par-delà la
différence – dialogue avec les autres
civilisations religieuses également. |
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Le message biblique ouvre l'idée de temps. Contrairement à la notion
grecque d'éternel retour, où la temporalité s'abolit par la répétition, la
Création juive, à partir du néant originel, déroule son drame linéaire et
toujours nouveau. La philosophie de l'histoire est une invention centrale
de la pensée juive. Le temps, l'histoire et l'homme libre sont mis à
l'épreuve de l'ouverture et de l'inachèvement, en attente de «rachat»
(tikkum) et avec le devoir d'agir pour établir le royaume de Dieu
et de la justice en ce monde. Cette pensée du temps, puissant ferment de
critique sociale, est aussi la source du messianisme. Le passage de la
philosophie à la mystique, toujours présent dans la Bible, est ainsi
l'occasion d'une pensée originale et vivante. |
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La liberté de commenter
Il est étonnant que le texte sacré de la Bible n'ait pas figé la pensée
dans un respect religieux mais stérile. Le secret réside dans la Loi
orale, corollaire nécessaire de la Loi écrite de Moïse. Ainsi, autour du
noyau originel des dix commandements (centre de la Torah), va s'enrouler
toute une littérature pour l'enrichir, le développer et le conduire vers
des horizons nouveaux. |
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À l'origine de cette longue suite d'exégèses sont les prophètes et les
sages, puis, avec le premier Exil viennent les scribes, réfléchissant sur
la Torah et sur les fondements religieux et politiques d'un État d'Israël
à venir. |
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Mais les commentaires de la Bible se déploient véritablement sous les
pharisiens, durant les cinq siècles du second Temple, et atteignent toute
leur ampleur au début de l'ère chrétienne, alors que des générations de
rabbins rédigent le Talmud. Le texte révélé s'offre dès lors sous deux
aspects: Halakhah d'un côté, code de vie et d'action
mitzvoth, précisant la jurisprudence et les rites, et
Haggadah de l'autre, mythe développant des récits et utilisant une
féconde méthode d'interprétation, la midrash. Dans le Talmud, la Haggadah
seule laisse place à la pensée spéculative, mais son esprit est éloigné de
la philosophie. L'unité de la vie et de la pensée domine certes, mais dans
un particularisme juif trop peu soucieux d'universalité. |
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Cet immense mouvement collectif d'écriture et de pensée témoigne d'un
caractère constant dans la tradition intellectuelle juive: les penseurs,
même mystiques, mettent rarement leur individualité en avant, et
s'organisent, souvent en écoles, se référant à une méthode ou à une
autorité fondatrice. |
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Les dialogues philosophiques
C'est du dialogue avec l'Autre, et particulièrement avec la culture
hellénistique, que naissent les premiers philosophes (au sens grec) juifs.
La traduction de la Bible en grec (la Septante) en constitue déjà une
interprétation philosophique qui, par exemple, dépersonnalise Dieu. Nourri
de cette union de la Bible et du logos grec, principe de
rationalité philosophique, le grand Philon d'Alexandrie (25 avant
J.-C. — 40 après J.-C.) conçoit alors
Dieu comme un être inconnaissable, posant la limite de l'intelligence
humaine. L'homme est tout aussi inconnaissable à l'homme. Contraire au
«Connais-toi toi-même» de Socrate, l'intuition de Philon traverse pourtant
l'histoire de la philosophie jusqu'à Kant. |
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Il faudra attendre environ dix siècles pour qu'un nouveau dialogue
s'engage, cette fois-ci avec la philosophie arabe. Saadia ibn Yousouf (ou
Bar-Yosef) sera, à Babylone, le «Gaon» par excellence (gaon est un
titre à la fois de maître spirituel et de chef politique de la Diaspora):
il traduit la Bible et écrit ses propres commentaires en arabe. Les grands
philosophes musulmans du Moyen Âge, Avicenne et Averroès, précèdent le
fameux aristotélicien, médecin et rabbin juif Maimonide (1135-1204). La
philosophie juive acquiert avec lui ses lettres de noblesse et pénètre,
par le biais d'Aristote, le domaine de la Halakhah, l'observance de la Loi
devenant elle-même philosophique. Moïse est considéré comme le maître de
Socrate, de Platon et d'Aristote, car la philosophie trace la route, mais
la Bible reste le guide. Au-delà de la progression morale et
intellectuelle du philosophe demeure le passage mystique où connaissance
et amour ne font plus qu'un pour le prophète. Maimonide inspirera toute la
théologie médiévale chrétienne et musulmane. |
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La pensée mystique
La mystique juive, représentée par les esséniens dans l'Antiquité, est
quant à elle le fruit de la rencontre avec les idées religieuses d'Iran et
les «mystères» grecs inspirés de Pythagore. Elle prendra toute sa force
durant le Moyen Âge, et particulièrement dans les communautés ashkénazes
de l'est de l'Europe. Le mouvement de la kabbale, mystique et
philosophique à la fois, affirme alors que les lettres de l'alphabet
hébreu, puis plus précisément de la Torah, constituent le fondement et
l'architecture du monde. L'extase et la prière silencieuse se placent à
l'apogée d'une pensée mystique, et non plus à l'extrême d'un chemin
philosophique aristotélicien. La kabbale est en effet de grande antiquité,
mais son maître livre, le Zohar, est composé par Moïse de León dans
la seconde moitié du XIIIe siècle. |
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Parmi les écoles mystiques juives des XVIe et
XVIIe siècles ressort l'importance des idées philosophiques du
Maharal de Prague. Ce théologien, se fondant sur la Haggadah talmudique,
la philosophie médiévale et la kabbale, préfigure même la dialectique
hégélienne. L'opposition entre l'homme, libre et savant, et le Dieu absolu
se résout en une existence d'effort vers la réconciliation à travers les
étapes de la Loi, de l'Exil et du rassemblement final sur la terre
d'Israël. |
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Plus généralement, le grand courant spiritualiste juif nommé hassidisme
reprend vigueur aux XIIe et XIIIe siècles en
Rhénanie et se déploie en Pologne au XVIIIe siècle. Il présente
l'exemple étonnant d'un mouvement mystique massif et populaire continu du
XVIIIe siècle à nos jours. Animé d'abord par un homme du
peuple, le Besht, le hassidisme associe une solide doctrine éthique et un
amour enthousiaste de la mélodie, du chant et de la danse. Il considère le
babil d'un nourrisson, la musique d'un berger au cœur pur ou l'héroïsme d'un voleur exposant sa vie pour
un morceau de pain comme des actes mystiques plus forts que les prières de
notables. Il exige une réforme individuelle intérieure et
immédiate. |
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Le hassidisme, soulevant les foules, est certes responsable de
superstitions et de supercheries, de cultes de la personnalité et d'un
fanatisme certain à l'égard des Lumières juives. Mais, avec le Livre de
Job biblique, il est la source de la philosophie de Franz Rosenzweig, de
l'existentialisme de Martin Buber et même de la pensée de Kafka.
L'inquiétude éternelle d'un rabbi Nahman de Bratslav, grande figure du
hassidisme, rêveur et conteur, nostalgique de la Terre sainte sans jamais
pouvoir s'y installer, n'annonce-t-elle pas Kafka? |
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La Renaissance échappe aux penseurs juifs élaborant ces vastes systèmes
mystiques. Isolé, le grand philosophe Spinoza est excommunié pour ses
idées proches de celles de Descartes. Son œuvre
recèle pourtant des thèmes de la philosophie juive médiévale, l'immanence
de Dieu, le salut par un amour et une connaissance du divin inséparables,
et la supériorité de la joie sur la tristesse. La problématique née de la
coexistence de la rationalité de la loi et du mysticisme de l'amour est
exacerbée à cette époque, ce qui entraîne le rejet de la Raison incarnée
par Spinoza. Mais la Haskala du XVIIIe siècle et la «science du
judaïsme» allemande du XIXe siècle vont renverser la
situation. |
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Le grand philosophe juif des Lumières
Seuls les bouleversements sociologiques et l'ouverture du ghetto, à la
fin du XVIIIe siècle, font renouer la pensée juive avec la
philosophie hébraïque antique et médiévale, et c'est encore à travers une
personnalité solitaire: Moses Mendelssohn. Comme Philon le grec et Saadia
le Babylonien, il reprend l'œuvre de dialogue en
traduisant la Bible en allemand. La communication philosophique s'ouvre
chaque fois que l'exclusion, la persécution et le ghetto sont dépassés, à
Alexandrie et à Babylone, en Espagne musulmane puis au siècle des
Lumières. |
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Esprit philosophique au sens du XVIIIe siècle, c'est-à-dire
engagé, Mendelssohn mène une lutte infatigable pour l'émancipation
politique et sociale des Juifs. Ses idéaux triompheront en France grâce à
Mirabeau, son admirateur. Son ami Lessing, lui-même juif et maître
spirituel de l'Aufklärung (les Lumières allemandes, traduites par
Haskala en hébreu), immortalise Mendelssohn sous la figure de
«Nathan le Sage» dans sa célèbre pièce de théâtre. S'il est un philosophe
intransigeant, Mendelssohn est également un juif impénitent au sens
religieux du terme. Ses thèmes sont, en effet, l'immortalité, le
monothéisme d'un Dieu personnel et créateur, et la définition du judaïsme
comme «législation révélée». Ce dernier point permet de voir en lui un
précurseur d'Emmanuel Kant: sa juxtaposition d'une liberté de pensée et
d'un conformisme moral pour l'action rappelle effectivement celle de la
raison pure et de la raison pratique chez le plus grand des philosophes
classiques. |
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L'admirable équilibre de Mendelssohn, juif et allemand, mais se faisant
des ennemis de ces deux côtés, nul autre ne le maintiendra. Nombre de ses
disciples se convertiront au christianisme et la philosophie écrite par
les Juifs du XIXe siècle reproduit les idées de Hegel, perdant
l'originalité du judaïsme dans l'assimilation à la pensée et à la langue
allemandes. |
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Quelques philosophes moralistes, Samuel David Luzzatto et Moritz
Lazarus entre autres, approfondissent pourtant, à la suite de Mendelssohn,
une philosophie où s'unissent l'universalité de la Loi révélée et la
particularité de l'acte moral, ou mitsva en hébreu, impérativement
ordonné à l'homme juif. |
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Un humanisme purement laïc et qui se veut universel prend fréquemment
le dessus chez les penseurs d'origine juive, que ce soit Marx, le
spiritualiste Henri Bergson, le phénoménologue Husserl ou le père de la
sociologie, Émile Durkheim. Un mouvement de pensée tout aussi
désacralisée, mais authentiquement juive, prend cependant racine: l'auteur
du premier ouvrage sioniste, paru en 1862, Moses Hess, le «rabbin
communiste», ne fut-il pas le maître à penser de Marx? |
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Coupure et renouveau philosophique du XXe siècle
Le tournant irréversible, fondateur du sionisme, est la détérioration
violente de la condition juive, qui marque le passage au XXe
siècle. Les pogroms se multiplient en Europe orientale et l'Europe
occidentale connaît les calomnies et les menaces de l'affaire Dreyfus. Le
génocide de 6 millions de Juifs par les nazis surenchérit ensuite sur
ces sinistres préludes. |
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Le sionisme se développe alors selon deux tendances, l'une athée et
marxiste (représentée par Ber Borochov), et l'autre religieuse. Proche de
la pensée de Rosenzweig, cette dernière s'épanouit dans la philosophie
sioniste de Martin Buber. Aaron David Gordon, le patriarche du premier des
kibboutzim, puis le rabbin Abraham Isaac Kook dans l'État d'Israël
conçoivent une idéologie religieuse fondée sur le terme hébreu
avoda, qui signifie tout à la fois travail et prière – si loin du mot «travail» français, qui dérive de
«torture» en latin. Tout acte profane prend dès lors un sens religieux sur
la terre d'Israël. |
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La communauté juive américaine, à l'abri des conflits politiques, pour
la première fois dans l'histoire du peuple juif, n'en est pas moins
divisée en cette fin de siècle en trois tendances religieuses rivales:
traditionaliste, libérale et conservatrice. Le penseur Mordecai Kaplan
tente brillamment de les dépasser vers plus d'universalité. |
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Il existe actuellement en France une école de pensée juive très
vivante, intégrée dans les universités nationales de Paris et de
Strasbourg, dont la réflexion porte avant tout sur l'éthique. Emmanuel
Levinas (auteur de Difficile Liberté, 1962) en est l'illustre
représentant. Le génocide de la Seconde Guerre mondiale a bouleversé non
seulement l'histoire mais aussi la philosophie, confrontée au problème
éthique et métaphysique du mal. |
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Les penseurs purement laïcs d'origine juive poursuivent ce faisant, en
toute indépendance, leur œuvre. Et s'il arrive
de retrouver chez eux quelques idées puisées au sein du judaïsme, cela ne
nuit en rien à l'universalité de leur pensée. Ainsi, Sigmund Freud
lui-même s'est intéressé à ce thème dans Moïse et le monothéisme,
son dernier ouvrage, où il interprète la tradition juive à travers la
méthode psychanalytique dont il est le fondateur. |
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Les courants de pensée exclusivement juifs, quant à eux, jouissent
actuellement d'un grand dynamisme. La pensée mystique, inspirée de la
kabbale et du hassidisme, a toujours un bel avenir devant elle. La
création d'un État juif et les questions du monde moderne rassemblent
aussi les conditions requises pour un renouveau de la pensée juridique. Et
l'approche des textes par l'exégèse connaît un regain de ferveur certain
depuis la Seconde Guerre mondiale. |
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