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Introduction
Les
théories sociologiques · L'essence
du phénomène selon Durkheim · Le
poids du charisme chez Max Weber · La
logique des croyances chez Lévi-Strauss Le
phénomène religieux dans la société contemporaine · Des
groupes nouveaux aux sectes · La
dimension émotionnelle · Tradition
et incertitude spirituelle · Fondamentalisme
et intégrisme
L'impact
de la religion aujourd'hui · La
sécularisation · Fonctions
actuelles de la religion La
sacralité laïque · Les
cultes nouveaux
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Introduction
Marquées par une grande
variété de doctrines et de pratiques rituelles, les grandes religions
traditionnelles ont donné naissance au XXe siècle à des
mouvements nouveaux et à des pratiques «profanes» qui continuent de s'en
inspirer. Des théories classiques de la sociologie aux enquêtes récentes
qui lui sont consacrées, les analyses cherchent à recenser les fonctions
sociales et à établir les éléments constants du phénomène religieux, qui
ne cesse de se développer, comme en témoignent ses multiples formes
dérivées. |
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Les théories sociologiques
Les théories sociologiques révèlent que la religion n'est pas
réductible à une expérience subjective, à une forme irrationnelle de la
conscience ou encore à la trace d'une étape «primitive» du développement
de l'humanité selon l'optique de Feuerbach. Les deux pères fondateurs de
la sociologie, Émile Durkheim, en France, et Max Weber, en Allemagne,
soulignent que le phénomène religieux constitue une dimension essentielle
de la société humaine. |
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L'essence du phénomène selon Durkheim
C'est dans les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912),
souvent considéré comme le livre le plus important et le plus original de
toute son œuvre, qu'Émile Durkheim présente sa
théorie générale de la religion. |
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Pour comprendre l'essence même de la religion, Durkheim choisit d'en
étudier, à partir de récits ethnographiques, les formes les plus
élémentaires, c'est-à-dire les plus simples ou les plus primitives; il les
rencontre dans le totémisme australien. Pour lui, il n'est pas possible de
définir la religion en référence à un Dieu transcendant ou à un élément
surnaturel: ceux-ci sont, en fait, des caractéristiques tardives (ainsi
certaines religions, comme le bouddhisme, ne se réfèrent pas à un Dieu
transcendant). C'est dans la division du monde entre sacré et profane que
Durkheim trouve le principe essentiel de la religion. Il remarque ainsi
que les Aborigènes reconnaissent dans leur système totémique une «force
anonyme et diffuse», extérieure au monde des choses profanes et pouvant
s'incarner dans une plante ou un animal, et que les croyances et les
cultes s'adressent à cette force. |
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Le sacré, selon Durkheim, résulte de la différence ressentie entre ce
qui relève du quotidien et ce qui est différent par nature. «Il n'existe
pas, écrit-il, dans l'histoire de la pensée humaine un autre exemple de
deux catégories de choses aussi profondément différenciées, aussi
radicalement opposées l'une à l'autre.» La religion consiste ainsi en un
système de rites et de croyances relatifs au sacré. Durkheim prolonge son
analyse en affirmant que cette force supérieure à l'individu consiste en
la force de la société antérieure à chacun. Ce que les hommes adorent à
travers leur totem ou Dieu, c'est la réalité collective. À la question de
savoir pourquoi la société devient, sous une forme transfigurée, objet de
culte, Durkheim répond qu'«une société a tout ce qu'il faut pour éveiller
dans les esprits, par la seule action qu'elle exerce sur eux, la sensation
du divin: car elle est à ses membres ce qu'un Dieu est à ses
fidèles». |
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C'est aux cultes et aux rituels en général qu'il incombe de rapprocher
les individus, de focaliser leur attention sur l'idéal collectif, de les
faire participer à la force du groupe et de susciter la «communion des
consciences». Chez Durkheim, cette force anonyme et diffuse qui s'impose à
l'individu est bel et bien la société en tant que réalité qualitativement
supérieure et en tant qu'autorité morale suscitant respect et adoration.
Ainsi, le sociologue, qui n'admet pas le contenu des différentes
religions, en identifie clairement l'objet réel: la force de la
collectivité vénérée par les hommes. Dans sa conception, la religion
consisterait donc en une projection des normes et des valeurs collectives
et, contrairement à ce qu'affirment Ludwig Feuerbach et ses successeurs,
elle ne se réduirait pas à une illusion. |
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Le poids du charisme chez Max Weber
Ne cherchant pas à donner une définition de la religion qui prétende
désigner son essence, Max Weber (1864-1920) étudie des pratiques et des
visions du monde considérées comme religieuses par le groupe concerné. Il
se contente, en effet, de présenter l'activité religieuse (qu'il
différencie de la magie) en précisant que sa fonction consiste à régler
les rapports des hommes avec des puissances surnaturelles. Le processus de
rationalisation dans le monde occidental, qui constitue le thème
conducteur de la sociologie wébérienne, est analysé à l'aide des notions
(telles que charisme, routinisation, désenchantement) qui sont devenues
des classiques de la sociologie. |
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Le charisme, notion associée directement à la rationalisation, est
défini par Weber comme la «qualité extraordinaire d'un personnage qui est,
pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains
ou tout au moins extérieurs à la vie quotidienne, inaccessibles au commun
des mortels; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu, ou comme
un exemple, et en conséquence considéré comme un chef». La notion de
charisme peut paraître proche du sacré durkheimien, car Weber insiste sur
la nature suprarationnelle et supra-utilitaire de l'attachement des
adeptes à un leader au sein de «communautés émotionnelles». Mais le
sociologue allemand s'intéresse surtout à la façon dont le charisme
s'intègre aux structures de la société. Plutôt que d'exalter avec
nostalgie la plénitude d'une expérience religieuse primitive, il étudie la
dimension «extraordinaire» du charisme en corrélation avec son impact
social. En fait, souligne-t-il, c'est sa «routinisation» qui permet au
charisme d'être reconnu comme tel dans la société: il ne peut se
développer qu'en s'inscrivant dans l'ordre quotidien et dans la durée (et
non dans l'intemporel), c'est-à-dire en acceptant d'être
institutionnalisé. |
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Analysant l'évolution religieuse de l'humanité, Weber reproduit la même
conception de la dynamique entre expérience émotionnelle et
institutionnalisation. Sans effet sur la vie quotidienne, les premières
expériences religieuses – comme l'extase ou
l'orgie – sont pauvres et précaires, motivées
par l'alcool, la musique et les narcotiques. Bientôt, elles vont s'insérer
dans une entreprise régulée par un processus de systématisation et de
rationalisation des pratiques religieuses. |
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La rationalisation de la société occidentale se traduit par la montée
de la science, l'apparition de la bureaucratie, le développement de
l'individualisme, ainsi que par la légitimation du pouvoir non pas par une
autorité traditionnelle mais selon des règles normatives. En définitive,
ce processus conduit au retrait des valeurs ultimes et à ce que Weber a
nommé le «désenchantement du monde». Par conséquent, l'activité religieuse
est également concernée par cette évolution tendant à la rationalisation,
qui passe par des phases successives: elle va de la manipulation magique
des forces naturelles à la symbolisation de plus en plus riche des
rapports entre les hommes et le surnaturel et jusqu'à la religion éthique,
liée au développement de l'idée de péché et de culpabilisation dans le
monothéisme chrétien. En même temps se forme un corps de spécialistes ou
de fonctionnaires religieux: les prêtres, qui monopolisent le savoir
religieux et planifient l'exercice du culte et les voies de salut qui lui
sont corollaires. |
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Ce processus de rationalisation progressive des conceptions
religieuses, qui conduit à l'élimination des représentations magiques et à
la «désémotionnalisation» de l'univers religieux, au désenchantement du
monde, atteint son point final. Mais cette évolution n'est pas tout à fait
linéaire: la bureaucratisation rationnelle de la religion n'exclut pas le
surgissement de «prophètes» qui se prévalent d'une révélation personnelle.
Profitant de leur impact charismatique, ils revalorisent la dimension
émotionnelle de l'expérience religieuse, mais en même temps ils s'exposent
au risque de s'engager dans un processus de routinisation. |
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La conception protestante du monde constitue, selon Weber, une étape
clé du chemin parcouru par l'humanité dans le domaine religieux
(l'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme). Pour le
sociologue allemand, le capitalisme se caractérise par une organisation
rationnelle du travail, qui fonctionne sur la base de l'accumulation du
profit mais qui procède aussi et surtout du principe de non-jouissance,
nécessaire au développement des moyens de production. Weber cherche à
établir le lien entre le développement d'un tel mode d'activité économique
et la vision protestante de la réalité. Constatant qu'en Allemagne les
positions économiques avancées appartiennent surtout aux protestants, il
montre une affinité spirituelle entre le protestantisme (en particulier sa
version calviniste) et le capitalisme. Dans la conception protestante, et
notammant calviniste, Dieu a créé le monde pour sa gloire et a prédestiné
l'homme, à son insu, au salut ou à la damnation. Weber montre comment
cette vision du monde incite les protestants à rechercher des signes de
leur excellence dans le succès temporel. En définitive, la réussite
sociale fonctionne comme une sorte d'antidote au doute spirituel sur la
certitude de la grâce. Ainsi, pour Weber, l'affinité entre
l'interprétation du protestantisme et l'attitude économique permet de
comprendre comment une mentalité peut orienter, sans en être toutefois la
cause exclusive, une activité sociale. |
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La logique des croyances chez Lévi-Strauss
Les théories sociologiques de Durkheim et de Weber associent religion à
émotion, en considérant l'expérience collective du sacré comme
transfiguration de la société chez l'un, en démontrant que le charisme du
prophète se trouve inséré dans un processus de routinisation et de
rationalisation chez l'autre. Claude Lévi-Strauss, pour sa part, présente
une perspective tout à fait différente: sa théorie, centrée sur la
dimension logique et rationnelle de l'organisation totémique, analyse des
mythes recueillis en Amérique du Nord et du Sud. Lévi-Strauss choisit
d'étudier la structure de l'esprit humain et de ses lois de fonctionnement
pour comprendre les faits sociaux. Selon sa méthode, la recherche des
opérations de la pensée humaine implique une analyse synchronique du
matériau recueilli, dégagé de tout facteur historique et géographique,
afin de découvrir les rapports invariants, les écarts différentiels et les
oppositions pertinentes entre les éléments du totem et entre ceux des
mythes. |
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La théorie de Lévi-Strauss ne cherche pas à expliquer le phénomène
totémique par le besoin des hommes de s'associer à tel ou tel animal pour
capter ses forces et s'identifier à ce qu'ils désirent ou craignent. Elle
ne s'inscrit pas non plus dans le projet sociologique de Durkheim, qui
n'offre en réalité, selon Lévi-Strauss, qu'une explication psychologique:
celle-ci affirme que le totem est appelé à renforcer le rapport
émotionnel, c'est-à-dire le sentiment d'appartenance d'un individu à un
groupe. Pour Lévi-Strauss, plutôt que d'expliquer la structure par
l'émotion, il convient de considérer l'une pour comprendre l'autre. C'est
ainsi que l'analyse structurale du totémisme montre que ce dernier résout
des problèmes intellectuels de classification. |
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Les «primitifs» ne sont pas intéressés par tel animal isolé auquel ils
s'identifient, mais ils choisissent une paire d'animaux capable de marquer
une différence dans la société: ce qu'exprime d'abord le couple de totems
épervier-corneille (deux carnivores, dont l'un est chasseur et l'autre
charognard), c'est le rapport entre deux clans qui, s'ils sont proches,
sont néanmoins différents. «Au moyen d'une nomenclature spéciale, formée
de termes animaux et végétaux (et c'est là son unique caractère
distinctif), le prétendu totémisme, écrit Lévi-Strauss, ne fait
qu'exprimer à sa manière [...] des corrélations et des oppositions qui
peuvent être formalisées autrement; ainsi dans certaines tribus de
l'Amérique du Nord et du Sud, par des oppositions du type: ciel-terre,
guerre-paix, amont-aval, rouge-blanc, etc.» |
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L'analyse structurale appliquée à plus de 800 mythes des deux Amériques
découpe ceux-là, sur le plan horizontal, selon l'ordre de succession des
événements d'un même mythe, et aussi sur le plan vertical, selon les mêmes
types de relation à l'intérieur de mythes différents. Lévi-Strauss cherche
à montrer ainsi que tous ces mythes se renvoient les uns aux autres et
qu'ils sont constitués d'un même ensemble d'éléments de base, combinables
de différentes façons. La méthode structurale lui permet d'établir que les
éléments du mythe entretiennent des rapports de permutation, d'opposition,
d'inversion, etc. Le principe de base de cette méthode est de retenir «un
petit nombre d'éléments propre à assumer des contrastes, et à former des
paires d'opposition». |
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Plutôt que de déchiffrer des symboles, d'attribuer une signification
aux éléments selon une clé des songes universelle, il s'agit de mettre des
éléments en relation et d'en considérer les traits communs ou distinctifs.
«Les symboles n'ont pas une signification intrinsèque et invariable, ils
ne sont pas autonomes vis-à-vis du contexte. Leur signification est
d'abord de position.» Telle est l'importante conclusion de Lévi-Strauss
qui affirme de manière décisive que les mythes, plutôt que de nous
instruire sur l'ordre du monde, l'origine de l'homme ou sa destinée,
«permettent de dégager certains modes d'opération de l'esprit humain, si
constants au cours des siècles, et si généralement répandus sur d'immenses
espaces, qu'on peut les tenir pour fondamentaux et chercher à les
retrouver dans d'autres sociétés...» |
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Les mécanismes intellectuels découverts par Lévi-Strauss sont partagés
par les hommes en tout temps et en tout lieu, et fonctionnent selon une
logique cognitive inconsciente. Il en conclut que les systèmes symboliques
et religieux ne résultent pas de l'inaptitude primitive à raisonner
abstraitement; ils fonctionnent non pas comme une formule magique, mais
comme des outils intellectuels exprimant des relations abstraites.
Lévi-Strauss est conscient de réduire l'expérience religieuse à un jeu
d'abstraction, mais, pour lui, l'affectivité surgit «sur une scène déjà
construite, architecturée par des contraintes mentales». |
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Le phénomène religieux dans la société contemporaine
Face à une modernité et à une mentalité nouvelle qui semble ignorer de
plus en plus la religion traditionnelle, le phénomène religieux
contemporain semble suivre deux grandes tendances: il revêt une dimension
émotionnelle accrue (sectes ou nouveaux mouvements religieux) et elle
renoue avec la tradition (intégrisme). |
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Des groupes nouveaux aux sectes
Dans les années 1960 et 1970, le paysage religieux s'est
considérablement modifié, d'abord aux États-Unis. Ce changement a été
provoqué par: |
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– la croissance rapide de mouvements de type
évangéliste, fondamentaliste, pentecôtiste, qui ont surgi dans les Églises
catholique et protestante ou qui ont formé des sectes; |
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– l'attraction croissante, en particulier sur
les jeunes, des religions orientales (hindouisme, bouddhisme,
soufisme...); |
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– la création de différents groupes (de
méditation transcendantale, de scientologie) qui déclaraient vouloir
développer le «potentiel humain» en favorisant la prise de conscience de
soi et le déblocage des inhibitions; |
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– le développement de sectes autour de
leaders autoritaires et charismatiques, idolâtrés par les adeptes. |
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Issue du mouvement étudiant et de la contre-culture américaine, cette
poussée religieuse s'est diffusée dans toute la jeunesse ainsi que dans la
classe moyenne (y compris la classe moyenne supérieure) avant d'atteindre
l'Europe. Elle prendra, par la suite, plus d'ampleur dans les pays
anglo-saxons ou nordiques qu'en France. Cependant, le pluralisme religieux
aux États-Unis était plus favorable à cette évolution que la culture
catholique, qui est restée prédominante en France. |
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Cette efflorescence de nouveaux mouvements religieux ou de nouvelles
sectes ne constitue pas seulement une réaction au caractère trop
institutionnalisé de l'Église en général et à son adaptation, jugée trop
marquée, à la modernité (bureaucratie, rationalité et simplification de la
liturgie). Elle a permis aussi, aux États-Unis après 1960 et en
France après Mai 1968, à des jeunes désorientés par l'échec de la
contre-culture de continuer à exprimer leur opposition à l'individualisme
utilitaire, à l'exploitation de la nature, à la vie impersonnelle, et de
manifester leur attachement à l'expérience intérieure, à l'harmonie avec
le cosmos et à la relation intense avec un gourou. Grâce à l'expérience
intérieure et aux techniques spirituelles, l'inquiétude – née, par exemple, du danger de guerre atomique – se transforme alors en attente d'un messie ou du
royaume de Dieu sur Terre. |
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Les sectes inquiètent, notamment par leur nouveau style de vie, leur
goût pour l'exotique (leur fascination pour l'Orient en particulier) et en
raison de la présence de jeunes dans leurs centres, répartis dans le
monde. Elles sont régulièrement dénoncées, condamnées avec force lors
d'événements exceptionnels, comme le suicide-massacre des fidèles du
révérend Jones, en 1978 (en Guyana) ou l'affaire du Temple solaire,
notamment en 1995. |
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La dimension émotionnelle
L'ensemble de ces divers mouvements se distingue essentiellement
par: |
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– la valorisation de l'adhésion
personnelle; |
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– le primat de l'expérience individuelle
mettant en jeu l'intensité affective des relations entre les membres selon
une certaine proximité communautaire, au détriment de toute formalisation
intellectuelle et dogmatique des convictions; |
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– l'importance de l'expérience religieuse
intérieure, considérée comme le signe authentique des démarches
individualisées des participants. |
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Les rapports communautaires et les relations interpersonnelles,
auxquels on attache la plus grande valeur dans ces groupes, constituent
une sorte de protestation contre l'atomisation moderne des rapports
sociaux, la fonctionnalisation des relations humaines et la spécialisation
institutionnelle. Laissant peu de place au discours religieux, l'époque
moderne ne fait pas pour autant disparaître les besoins de signification
et d'identification. |
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À l'époque moderne, aux sophistications théologiques on préfère la
réappropriation libre de la doctrine religieuse et l'émotion ressentie par
le contact direct avec le divin. Cette attitude est manifestement liée à
la volonté d'éviter le discours religieux proprement dit dans un cadre
moderne. D'une certaine manière, l'expérience émotionnelle directe du
divin va à l'encontre de la doctrine et des rituels imposés par
l'institution. La glossolalie, classique de ce type de communauté
émotionnelle, ne vise pas à communiquer un message ou un contenu, mais à
marquer la présence même du divin et la joie qui en découle. |
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La valorisation de l'émotionnel, qui représente une forme de
protestation contre l'institution religieuse et sa soumission à la
rationalité dominante, constitue en même temps une manière de s'adapter
aux données culturelles de la modernité. Tout en marquant leur opposition
à la rationalité technico-scientifique, les «communautés émotionnelles»
privilégient l'épanouissement et le bien-être individuels, dans la mesure
où elles en retiennent les éléments conformes aux buts recherchés et
montrent ainsi une certaine affinité avec les valeurs contemporaines. Les
mouvements religieux, en même temps qu'ils rompent avec les aspects
normatifs de la doctrine, offrent la possibilité de garder le contact avec
les valeurs traditionnelles et de faire entrer certains traits de la
modernité dans la religion. |
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Le phénomène de charisme, lié au développement de ces communautés
émotionnelles, constitue une autre caractéristique centrale de la vie
religieuse actuelle. Le personnage charismatique peut être fondateur de
sectes ou de mouvements religieux, mais aussi animateur de mouvements
charismatiques ou même simplement d'organisations paroissiales. Capable de
mobiliser et d'orienter un tel mouvement dans ses pratiques quotidiennes,
il exerce, par ses qualités diverses, un ascendant sur l'ensemble des
adeptes. Fort d'une prise de conscience faisant basculer sa propre vie,
convaincu de la nécessité de vivre autrement et de son avancement vers
cette voie nouvelle, il appelle les autres à en faire autant. |
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C'est bien le témoignage et l'expérience
personnelle du nouveau leader qui vont servir de garant au projet
collectif. Comme si le groupe se régulait par la mobilisation émotionnelle
que le leader peut susciter, réactiver, maintenir par sa force de
conviction, c'est moins une adhésion intellectuelle qu'un rapport affectif
qui unit les adeptes à leur maître spirituel. Médiateurs entre les hommes
et Dieu, les «guides» de ces nouveaux mouvements religieux sont dotés de
facultés extraordinaires (don d'écriture, capacité de concentration,
grandes qualités intellectuelles...) dans les hagiographies proposées par
leurs biographes. À l'intérieur même du christianisme, le personnage
charismatique le plus marquant de cette fin de siècle est le pape
Jean-Paul II, qui dispose d'une puissante capacité mobilisatrice,
mais qui ne provoque qu'une faible adhésion, en particulier à son discours
éthique. L'audience mitigée accordée à la doctrine sur les mœurs semble ainsi compensée par le crédit accordé à
l'engagement personnel de «grands témoins». Stimulant une identification
subjective à des personnalités phares, le charisme devient un moyen
d'innovation religieuse, qui permet à la religion de participer à la
recherche universelle du sens, et aux fidèles de garder leurs distances
par rapport aux appareils institutionnels. |
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Tradition et incertitude spirituelle
La modernité est également marquée par l'affaiblissement des
identifications locales et familiales, ce qui laisse à penser que
l'attachement sentimental et rituel à la continuité des traditions est de
plus en plus menacé, alors qu'il était un des points essentiels du
fonctionnement des sociétés dites traditionnelles. La religiosité
caractéristique des mouvements nouveaux est le résultat d'une sorte de
montage original de références religieuses hétéroclites: elle apparaît
comme une réappropriation libre de certaines traditions qui s'imposeraient
d'elles-mêmes. Toutefois, cette tendance contemporaine est tempérée par
des phénomènes tels que l'inlassable appel à une mémoire fondatrice, par
lequel on cherche à apaiser l'incertitude spirituelle générale. Ainsi,
diverses familles religieuses sont affectées, à des degrés différents, par
l'intransigeance, l'intégrisme, le fondamentalisme. |
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La ligne de conduite religieuse adoptée et
conduite aujourd'hui par Rome illustre avec éclat une continuité de la
tradition, que le pape opère avec succès en s'appuyant sur l'impact
charimastique et émotionnel de son personnage. Ainsi, Jean-Paul II
maintient sur le plan éthique des conceptions rigoureuses, opposées à la
«permissivité» ambiante et à l'autonomie morale des individus: il condamne
les théologiens de la libération en Amérique du Sud pour leurs affinités
marxistes; il affirme avec vigueur la cohérence et la structure
irréprochables des dogmes, qu'il présente comme un ensemble unifié
atemporel et qu'il convient de transmettre comme tel. Au sein de la Curie
romaine, le cardinal allemand Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la
doctrine de la foi, surveille les évêques trop ouverts au monde.
L'intransigeance de la politique vaticane est un moyen pour l'Église de se
définir comme une institution tournée vers l'avenir et souhaitant
provoquer le dépassement de la modernité dont elle déplore la dérive.
L'Église catholique se veut ainsi un exemple de lucidité et entend
affirmer sa capacité d'offrir une réponse aux incertitudes
contemporaines. |
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L'opposition entre catholiques libéraux, favorables à l'adaptation de
l'Église au monde moderne, et catholiques intransigeants refusant l'ordre
nouveau, opposition qui est à la base même de la querelle de l'intégrisme,
marque, après la Révolution française, le XIXe ainsi que le
XXe siècle. La France a connu récemment une nouvelle expression
de cette querelle: Mgr Lefebvre, fidèle à sa formation traditionaliste, a
continué, malgré les positions de l'épiscopat français, à former à
l'ancienne des clercs au séminaire d'Écône (Valais), à célébrer la messe
en latin, à enseigner le catéchisme d'autrefois et à ordonner de nouveaux
prêtres, malgré le Saint-Siège, qui l'avait suspendu a divinis, et
qui finit par l'excommunier. |
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Si l'histoire récente du catholicisme est marquée par la querelle
autour de l'intégrisme et de la fidélité à une tradition jugée seule
compatible avec la foi, celle du protestantisme est associée à la
tentation du fondamentalisme. Tandis que l'intégrisme est un resserrement
doctrinal par le retour à la tradition, le fondamentalisme protestant
préconise un retour strict à la «Parole de Dieu», c'est-à-dire à la Bible,
interprétée au pied de la lettre et considérée comme seule source de
légitimité religieuse. Qualifiée d'«évangéliste», cette tendance du
protestantisme à réhabiliter les valeurs «fondamentales» face aux idées
contemporaines et à préférer la parole même de Jésus à toutes les exégèses
savantes est représentée en France, notamment, par la Fédération
évangélique de France, dont la revue (Ichtus) constitue
l'expression unitaire. Elle se caractérise essentiellement par son
attachement à la Bible, qu'elle reconnaît comme une autorité souveraine,
la régulation orthodoxe des croyances et des pratiques (refus du
pluralisme doctrinal, importance de la confession de foi), le rejet de
l'œcuménisme avec les catholiques, et aussi par
son opposition au monde, jugé pécheur et duquel émergeront un nombre
d'élus ayant respecté les règles strictes de vie. Relativement minoritaire
en France, l'évangélisme constitue un mouvement de grande envergure aux
États-Unis, où il influence sans doute le quart de la population.
Témoignant de la même fidélité à la «Parole de Dieu», l'évangélisme
américain se fait un devoir d'évangéliser (vente de gâteaux marqués d'un
verset biblique, participation à de grandes campagnes contre la faim,
présence médiatique, etc.). Aux États-Unis, l'Évangile est lui-même
enraciné dans une mythologie nationale: le pays est représenté dans la
conscience collective comme un Nouvel Israël, et les puritains sont
souvent considérés comme les découvreurs du pays, ceux qui lui ont dévoilé
sa véritable identité. |
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Fondamentalisme et intégrisme
Dans l'islam, deux tendances se manifestent avec
vigueur: le fondamentalisme, qui préconise le strict retour à la charia
islamique (certains courants fondamentalistes, comme celui que
représente le colonel Kadhafi, sont radicaux au point de ne retenir que le
seul Coran, sans même la tradition du Prophète), et l'intégrisme, qui est
un refus de toute altérité religieuse. La vitalité actuelle de l'islam ne
fait que réveiller une vieille peur de l'Occident. Force révolutionnaire
ici, facteur d'équilibre là, l'islam n'affronte pas, comme le
christianisme, la montée de l'indifférentisme. L'intégrisme et le
fondamentalisme islamiques (qu'ils soient sunnites ou chiites) sont autant
de mouvements politiquement actifs. Dans le monde musulman d'aujourd'hui,
ils adhèrent unanimement à un projet révolutionnaire, dirigé contre un
pouvoir considéré comme «païen» et jugé incapable. Pression, rébellion,
actes violents, endoctrinement mystique d'adolescents activistes,
autosacrifice ne sont pas incompatibles avec le Coran, qui n'exclut pas de
tuer et qui, pris à la lettre, y incite même. D'autres versets du Coran, à
l'opposé, interdisent de donner la mort. |
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Face aux changements sociaux modernes et à l'échec des projets
économiques ou des réformes agraires des pouvoirs prétendument
modernisateurs, le refuge dans l'islam intransigeant constitue une
compensation au désenchantement. Dans le contexte actuel, l'énoncé «Dieu
propriétaire de tous les biens» est vécu comme un slogan radical et
révolutionnaire. Ce sont le plus souvent des jeunes musulmans
occidentalisés qui ont été mobilisés ou qui sont encore mobilisés par le
radicalisme islamique. Face à l'écroulement des structures traditionnelles
et à l'échec de l'État moderne (Iran, Algérie, par exemple), la
revendication de l'islam comme culture totale surgit, pour combler un
vide, en intégrant le politique: elle associe la religion et l'État, leur
attribue la même origine et rappelle que le Prophète était un chef de
guerre et un chef politique. Ainsi, fidèles au Coran, dans lequel ils
trouvent le modèle d'une justice sociale révolutionnaire, les khomeynistes
ne restent pas passifs devant le problème de la modernisation et du
développement: refusant l'idée d'un intégrisme passif, ils veulent
résoudre les problèmes sociaux par l'application des préceptes du Coran.
Le radicalisme islamique cherche aussi à raviver la crainte des musulmans
à l'égard de communautés juives et chrétiennes vivant à l'intérieur même
de leur communauté et susceptibles de favoriser la pénétration de la
culture occidentale. |
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