| dLondres
n'est pas l'Angleterre. Guillaume
ne s'en doute pas, puisqu'il retourne presque aussitôt en
Normandie, mais les Saxons le lui feront comprendre. Une première
révolte ramènera le Bâtard dans son nouveau royaume à la fin de
1067. Pour Guillaume, tout recommence. Reconnu duc de Normandie dès
1035, il lui avait fallu vingt ans de combats pour s'imposer ;
couronné roi d'Angleterre en 1066, il
lui faudra se battre pendant deux décennies pour asseoir
définitivement son autorité.
Certes, il suffit de cinq ans à peine pour
que la présence militaire normande soit effective sur l'ensemble du
territoire anglais. En 1069, il doit faire face à une insurrection
générale dans le Nord, à des révoltes dans le Sud et le Sud-ouest,
à des incursions galloises et écossaises, et même à une invasion
danoise. A la fin de 1070, cependant, il a imposé des accords
avantageux aux rois de Danemark et d'Écosse, il
a réprimé les soulèvements locaux et, surtout, il a cassé la
résistance dans le Nord. Toute
l'aristocratie saxonne de cette région turbulente est morte,
prisonnière ou dépossédée ; Guillaume règne en maître.
Trois facteurs expliquent son succès.
D'abord, les Normands bénéficient
d'un commandement unique. Petite
minorité dans la masse paysanne saxonne, la solidarité et la
cohésion sont les conditions de leur survie. Les Saxons, eux, ne
surmonteront jamais leurs divisions ; ils se trahiront,
s'entredéchireront, ne trouveront jamais ni chef incontesté ni
organisation militaire capable d'affronter la machine de guerre
normande. Guillaume surprend ses
adversaires par la rapidité de ses mouvements,
il les épuise en maintenant la pression militaire même pendant les
longs mois d'hiver. Il dispose, en effet, d'un instrument militaire
bien supérieur à celui de ses ennemis, et il s'en sert avec
énergie et sa ténacité habituelle.
dEnsuite,
il met en oeuvre une politique
active de construction de places fortes.
Le pays sera bientôt quadrillé par
80 châteaux forts , chacun
défendu par une garnison normande. Grâce à cette présence
militaire permanente sur le terrain, la résistance saxonne, une
fois brisée, ne pourra jamais se reconstituer.
Enfin, Guillaume s'impose par la terreur.
De même que, en 1050, il avait fait démembrer un si grand nombre
d'habitants d'Alençon que les défenseurs de Domfront, terrorisés,
abandonnèrent la place de peur de tomber entre ses mains, en 1070, il
ravage le nord de l'Angleterre, massacrant le bétail, brûlant les
cultures, détruisant les outils agricoles.
La famine ainsi déclenchée durera trois ans ; certaines terres
resteront en friche pendant des générations après le passage des
armées normandes. Cette destruction
est préméditée, voulue et mise
en oeuvre avec la dernière rigueur ; l'anéantissement d'une
province doit servir d'exemple aux autres.
Cette "pacification" sitôt
achevée, Guillaume retourne en
Normandie, où il doit affronter
l'hostilité des ducs de Flandres et une révolte dans le Maine.
L'hiver de 1072-1073 n'est pas terminé, et les rebelles ne sont pas
encore sur le pied de guerre que Guillaume entre en campagne,
reprend Le Mans, écrase la révolte. La reconquête du Maine,
venant à la suite de la consolidation de sa position en Angleterre,
marque l'apogée de la carrière de Guillaume le Bâtard.
Désormais, Guillaume aura à faire face
aux difficultés inhérentes à sa propre politique. Il
aime concentrer tous les pouvoirs
entre ses mains, de peur que ses
vassaux ne deviennent des rivaux. Mais le pouvoir personnel exige la
présence personnelle. Cela est possible dans les confins assez
limités de la Normandie, difficile dans l'étendue plus vaste de
l'Angleterre, au-dessus des forces d'un seul homme quand il s'agit
des deux à la fois. Face à des barons turbulents défiant son
autorité et à des voisins jaloux convoitant ses terres, Guillaume
passera les quinze dernières années de sa vie à courir d'un point
à l'autre de ses immenses
domaines, pour éteindre des feux qui se rallument aussitôt
ailleurs.
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