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L'apparition
de la féodalité
Le
texte du serment de vassalité cité en tête de cette page est l'un
des plus anciens que nous connaissions. Au cours du Moyen Age, la
formule prononcée devient plus
complexe et la liste des droits et devoirs réciproques du suzerain
et de son vassal devint beaucoup plus précise. Mais, à cause de sa
simplicité même, le texte touche à l'essentiel.
Dans
le monde féodale, il y a d'un côté des "puissants", qui
ont besoin d'hommes fidèles sur lesquels ils puissent compter et
qui puissent les aider dans l'administration de leurs terres en
temps de paix, dans l'organisation de l'armée en temps de guerre.
D'autre part, il y a des "moins puissants" qui demande
aide et assistance. Nécessairement, le moins fort devient
"serviteur fidèle" du plus puissant et celui-ci, en
retour, le récompense en lui confiant un fief et en le faisant
bénéficier de certains privilèges; il est exempté d'impôts (les
"immunités") mais il peut les exiger des autres sujets,
il a la possibilité de promulguer des lois, de recruter des
soldats, etc.
Le
système féodale est donc formé d'un ensemble de rapports
personnels, fondés sur les aides réciproques, qui organise la
société sur de nouvelles bases. Il peut paraître surprenant que
ce système se mette en place si peu de temps après l'éclosion du
grand Empire carolingien. Mais, en
fait, la féodalité était déjà en germe dans les rapports
qu'entretenaient les souverains
mérovingiens, et Charlemagne
lui-même, avec les puissants de leur temps, comtes, marquis, ducs
(du latin dux, chef militaire) : ne leur confiaient-ils pas
déjà des régions entières de leurs possessions ?
Comme
nous le verrons, les successeurs de Charlemagne ne surent pas
sauvegarder l'unité de l'Empire, ce qui accéléra encore
l'évolution. En outre, les conflits internes et les ravageuses
incursions des peuples guerriers (les
Vikings au nord, les Hongrois à l'est) avaient plongé l'Europe
dans le désordre. Le système féodal, né de la faiblesse des États
et de l'insécurité qu'elle engendrait plutôt que d'un plan de
réforme précis, fut le "réponse" de la société
européenne face au vide qui s'était créé.
La
conséquence la plus directe du féodalisme fut le transfert aux
vassaux de fonctions exercées jusque-là en propre par le
souverain. Ce transfert entraîna, ou renforça, le morcellement de
l'État en un grand nombre d'unités autonomes et le déplacement du
centre de la vie sociale et économique de la ville vers la
campagne, et plus précisément, vers la résidence du seigneur : le
château.

Le
"compagnon" devient "homme du
roi"...
Dans
la grande salle du château, le roi est assis dignement sur un haut
siège en bois. Il a revêtu son manteau d'apparat et porte sa
couronne sur la tête. Au mur pendent son bouclier et ses lances.
Autour
de lui, les guerriers et l'entourage du roi assistent à la
cérémonie. La présence de l'évêque, qui tient en main l'Évangile,
donne à celle-ci un caractère sacré : c'est sur cet Évangile que
le souverain et le compagnon, le comes, ou comte, jureront
ensuite de respecter leurs engagements.
Le
comte, comme tous les compagnons directs du roi, est un personnage
puissant. Mais sa richesse et son pouvoir sont inférieurs à ceux
du roi. Par le droit de la conquête ou par l'effet des successions
héréditaires, le roi est en effet le propriétaire unique du
royaume tout entier. De plus, par le couronnement et le sacre, il
est la seule autorité politique dont le pouvoir est consacré par
l'Église.
Le
comte reconnaît la suzeraineté de son roi. Il en exagère même la
portée pratique quand il prononce la formule que nous venons de
lire. Bien qu'il soit un homme libre, il se reconnaît
"serviteur" de son roi.
Le
mot utilisé pour désigner cette soumission est un ancien terme
celte, gwass ou wass, c'est-à-dire domestique, qui
donna naissance au mot vassal.
Lorsque
le vassal a achevé la lecture du serment, il s'agenouille devant le
roi, qui serre entre ses mains les mains jointes de son compagnon :
c'est l'acte de l'hommage. Puis le roi l'embrasse, le fait se
relever et proclame officiellement l'allégeance de son vassal. Le
valeureux compagnon du roi est maintenant homo, c'est-à-dire
"homme-lige du roi". Il demeurera à son service jusqu'à
sa mort.
et devient son protégé.
Le
souverain ordonne ensuite que soient présentés les symboles des
bienfaits récompensant l'allégeance du vassal.
C'est
d'abord une motte de terre, qui représente le territoire que le
vassal reçoit et qu'il devra gérer et exploiter au nom de son
seigneur ; c'est le fief, du mot germanique fëhu, qui
signifie bétail.
Puis
il reçoit un rameau d'une plante verte, offert à celui qui doit
faire fructifier cette terre. Mais cette branche, coupée à la
hache, lui rappellera que nul n'est indispensable.
Vient
ensuite la bannière aux couleurs et à l'emblème du roi, mêlés
à ceux du vassal, qui rappellera à ce dernier qui est le
véritable maître.
Enfin
c'est la remise de l'épée, symbole du devoir de justice, que le
vassal exercera au nom du suzerain, et du devoir des armes : le
vassal assistera son seigneur dans toutes les batailles.

Le
seigneur, roi en son fief
Charlemagne
mourut en 814 et le dernier empereur de la dynastie carolingienne, Charles
le Gros, en 887.
En
un peu plus de soixante-dix ans, le système féodal se mit en place
sur les ruines de l'Empire carolingien, au milieu des désordres et
des menaces d'invasions permanentes.
Il
atteignit son apogée au XIIe siècle dans le nord-ouest et le
centre de l'Europe. C'est là que les fiefs les plus importants par
leur étendue et leur puissance allaient, en grossissant, donner
naissance aux principaux États modernes. La féodalité s'étendit
beaucoup plus tardivement à l'Europe méditerranéenne, notamment
en Italie centrale, où les cités-Etats résistèrent aux
seigneurs.
Mais
quel était ce monde où la nécessité et la peur avaient imposé
un tel réseau de relations personnelles, qu'aujourd'hui nous
trouverions injustes, mais qui répondaient aux besoins d'une société
sans téléphone, sans routes ni bureaux, etc. ?
Le
seigneur, roi en son fief
Le
territoire attribué par le souverain à son vassal constituait le
fief. Le vassal l'administrait mais n'en était pas le
propriétaire. Le fief lui était donné en usufruit, c'est-à-dire
qu'il pouvait utiliser à son profit les produits de la terre, les
impôts qu'il prélevait, les services que ses habitants devaient
lui rendre, mais sans jamais devenir le véritable propriétaire. A
la mort du vassal, le fief revenait, en principe, au suzerain
légitime.
Dans
la pratique, le fils ou l'héritier du vassal disparu renouvelait le
serment de fidélité au souverain et entrait ainsi à son tour en
possession du fief tenu jusqu-là par son père.
Cette
succession permet de comprendre qu'en réalité le souverain n'avait
pas beaucoup de pouvoirs sur le fief accordé au vassal. Si celui-ci
remplissait ses engagements et se gardait de trahir la confiance que
le roi avait placée en lui, il pouvait se considérer comme un
"petit roi" dans son fief et s'y conduire comme bon lui
semblait.
Le
vassal avait notamment le droit de passer des contrats avec des
personnes qui dépendaient de lui. Comme il avait besoin, lui aussi,
d'être aidé et entouré de fidèles, ceux-ci devaient lui
promettre assistance et fidélité, en particulier en cas de guerre,
pour bénéficier, à leur tour, de quelques avantages.
Il
pouvait céder une partie de son fief : un château, une tour
fortifiée avec un village et les champs qui l'entouraient, un pont
et une route à péage, ou encore le droit de perception de
certaines contributions.
En
somme, le vassal se transformait en seigneur placé à la tête
d'autres vassaux. Ceux-ci devenaient ainsi des "gwass du
gwass", vassaux du vassal, c'est-à-dire des arrière-vassaux.
Et grâce à cette structure pyramidale, ces derniers pouvaient
également accorder avantages et immunités à d'autres vassaux
encore plus humbles.

Et
les pauvres ?
Vassaux
et arrière-vassaux appartenaient soit à la noblesse, soit au
clergé. Ils tenaient leur pouvoir les uns des armes, les autres de
leur fonctions sacrée et de leur savoir.
Et
les pauvres ? Chez eux aussi s'était mise en place une organisation
de type pyramidal.
Les
artisans qui travaillaient le fer, le cuir, le bois, la laine et
d'autres matières premières et fabriquaient des objets et
ustensiles dont les seigneurs avaient directement besoin étaient
les plus favorisés. Le seigneur les prenait sous sa protection et
leur donnait une maison et un atelier. En contrepartie, les artisans
devaient livrer tous les ans une certaine quantité des objets qui
sortaient de leurs ateliers, et satisfaire encore à quelques autres
obligations. Mais il restaient des hommes libres.
Parmi
les agriculteurs qui cultivaient les champs du seigneur, nombreux
étaient ceux qui étaient également libres. Ce sont les
alleutiers, ou propriétaires d'un alleu. sans doute
éprouvaient-ils le besoin d'être protégés par des gens en armes.
Ils prirent ainsi l'habitude de se lier à quelque puissant. Leurs
maisons étaient groupées autour du château du seigneur dont ils
cultivaient le domaine en échange de sa protection armée.
Le
contrat qui s'établissait entre le maître et ses vassaux paysans
était souvent complexe : les vassaux donnaient au seigneur une
partie du produit de la récolte et gardaient l'autre pour eux et
leur famille. De plus, ils devaient effectuer gratuitement certains
travaux, comme la fenaison, la moisson, la construction d'un pont,
la réparation des murs du château : c'étaient les corvées.
Sous
une forme ou sous une autre, ils payaient un impôt pour avoir le
droit d'utiliser le four seigneurial ou le pont que le seigneur
avait construits.
Malgré
ces charges très lourdes, il s'agissait quand même d'un accord
passé entre homme libres.

Les
serfs de la glèbe
On
ne peut pas dire la même chose des plus humbles de tous : les
"serfs de la glèbe" (c'est-à-dire de la
"motte", de la terre), qui vivaient cependant dans des
conditions beaucoup moins dures qu'on ne le pense. Ils étaient
liés au mansum, à la terre qu'ils devaient cultiver. Si le
mansum était vendu à un nouveau propriétaire, le serf appartenait
de fait à ce nouveau propriétaire. Il n'était donc pas un homme
libre.
Pour
les plus pauvres, le servage présentait pourtant des avantages :
une certaine sécurité et une certaine stabilité. En effet, à une
époque où le paysan avait surtout à redouter d'être chassé ou
privé de son seul moyen de subsistance, c'est-à-dire de la terre
qui le nourrissait, un système qui lui assurait le privilège de
travailler et de vivre sur des terres cultivées pouvait être
considéré comme plutôt favorable.

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