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_____FICHE 11 |
Persécution des homosexuels"Si j'admets qu'il y a un à deux millions d'homosexuels, cela signifie que 7 à 8 ou 10 % des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. A long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel... Un peuple de race noble qui a très peu d'enfants possède un billet pour l'au-delà : il n'aura plus aucune importance dans cinquante ou cent ans, et dans deux cents ou cinq cents ans il sera mort... L'homosexualité fait échouer tout rendement, tout système fondé sur le rendement; elle détruit l'Etat dans ses fondements. A cela, s'ajoute le fait que l'homosexuel est un homme radicalement malade sur le plan psychique. Il est faible et se montre lâche dans tous les cas décisifs... Nous devons comprendre que si ce vice continue à se répandre en Allemagne sans que nous puissions le combattre, ce sera la fin de l'Allemagne, la fin du monde germanique" (discours prononcé par Himmler le 18 février 1937). [1] De façon logique, les homosexuels allemands furent les principales victimes, puisque c'est la "race" allemande qu'il s'agissait de préserver. L'Alsace et la Moselle ayant été annexées, les homosexuels de cette région subirent le même sort, d'autant plus aisément que la police locale en tenait un fichier, qu'elle remit aux Allemands. Cela ne signifie pas que les homosexuels d'autres pays n'aient pas été persécutés; mais ils ne faisaient pas l'objet de campagnes spécifiques, ils n'étaient déportés que s'ils se trouvaient pris dans les mailles d'un contrôle, ou au hasard des péripéties de l'occupation (des miliciens pratiquaient volontiers, dans divers pays, des chasses à l'homosexuel, autant par jeu que par conviction). Les autres déportés tenaient les homosexuels dans un mépris, voire une
haine, presque aussi forts que les nazis : leur sort est bien peu souvent
évoqué, sinon par les quelques survivants, qui eurent le plus grand mal à
se faire entendre - plus exactement qui ne trouvèrent qu'une audience
confidentielle. Les sources bibliographiques sont de ce fait très rares et
les ouvrages épuisés ne font pas l'objet de retirage. Sir Martin Gilbert
les cite comme une des catégories de victimes non juives du camp de
Mauthausen. Eugène Kogon, dans son rapport élaboré pour les Alliés et utilisé lors du procès de Nuremberg, L'Etat SS, le système des camps de concentration allemand, est l'un des rares à évoquer explicitement leur sort. Ce silence, volontaire, des autres victimes (au sens collectif : par la voix de leurs organisations représentatives), n'est autre qu'une seconde destruction imposée aux homosexuels déportés. Dominique Natanson, sur son site Internet Mémoire juive et éducation, estime le nombre des victimes à "des dizaines de milliers". Il cite le témoignage de Pierre Seel, déporté, à 17 ans, au camp de Schirmeck : "Dans les camps, les homosexuels étaient soumis aux mêmes privations, aux brutalités, au travail forcé, aux expériences médicales, mais le triangle rose qu'ils portaient les soumettaient au mépris et à des vexations plus graves. Certains furent ainsi livrés aux chiens des SS qui les dévorèrent devant les autres déportés." A propos des expériences médicales, Eugène Kogon témoigne : "En injectant des hormones synthétiques dans l'aine droite, on devait obtenir une inversion des tendances de l'individu. Les médecins n'arrêtaient pas de faire des plaisanteries sur la chose." Ces expériences sans aucun fondement ni valeur scientifiques provoquèrent la mort de nombreux prisonniers. On leur proposa aussi la "libération" contre leur castration - proposition aberrante au regard de la théorie d'Himmler. Ceux qui ne moururent pas des suites de l'opération effectuée avec un rare sadisme se retrouvèrent enrôlés de force dans la division disciplinaire Dirlewanger, chair à canon de la campagne de Russie. Comme en milieu carcéral de façon générale, les plus jeunes étaient utilisés comme objets de plaisir par des Kapos, des doyens, des droits communs, parfois par d'autres déportés. Aimé Spitz, homosexuel alsacien déporté comme politique, raconte : "Un jeune Alsacien du Haut-Rhin fut disputé par deux Kapos : de l'un, il recevait une gamelle de soupe, de l'autre, un cigare chaque dimanche. Victime de la jalousie réciproque des deux Kapos, il fut envoyé à l'infirmerie un soir pour désinfection. Le lendemain, on le trouva mort; il avait reçu une piqûre d'essence dans les veines. Il n'avait que 19 ans." Les lesbiennes, en nombre nettement moindre, ont été l'objet des mêmes persécutions; en outre elles furent utilisées comme prostituées pour les gardes auxiliaires et les Kapos dans certains camps. Plusieurs pays occupés ou satellites adoptèrent des mesures législatives criminalisant l'homosexualité, en particulier la France en 1942. Les Eglises approuvèrent souvent. Le refus des différents Etats de reconnaître, après guerre, les homosexuels comme victimes est général (l'Autriche les reconnut... en 1994). En France, la loi de 1942 devint l'article 331 du Code pénal. Sous De Gaulle, une loi les qualifie de "fléau social" et les relations homosexuelles entre majeurs sont passibles de prison : ces mesures ne furent abolies qu'en 1982. En Allemagne fédérale, le paragraphe 175 fut maintenu après guerre. Ce refus de reconnaissance sonne comme une approbation de la déportation. Malgré une profonde libéralisation des sociétés depuis les années 70, le racisme anti-homosexuel empêche encore une claire reconnaissance de leur statut de victimes. 1 Toutes les citations de cette fiche sont reproduites avec la permission de Dominique Natanson, http://perso.wanadoo.fr/d-d.natanson |