_____FICHE 12

Le processus de déshumanisation

 

Détruire une importante quantité de personnes au sein d'une population ne peut se réaliser sans tenir compte des réactions du reste de la population. S'ils ne sont pas trop nombreux, les opposants éventuels peuvent être eux-mêmes, et le sont, détruits. Ce fut le cas en Allemagne et dans les territoires occupés ou contrôlés. Mais pour éviter une émotion trop vive et généralisée, il faut transformer la majorité de la population en témoins indifférents, en complices ou en acteurs du massacre - nous avons vu récemment qu'au Rwanda les Hutu n'avaient qu'une alternative : être victimes ou bourreaux; les Hutu modérés furent massacrés comme les Tutsi. Etat totalitaire, le Reich n'envisagea pas pouvoir obtenir que chaque Allemand massacre son voisin juif, et ce d'autant que le degré d'intégration et d'assimilation était fort. Mais la raison principale en était que cela aurait été un désordre. La propagande et la doctrine avaient depuis la création du nazisme visé à transformer le plus grand nombre en complices, et tous les enfants et adolescents passés par la Hitlerjugend n'eurent quasiment pas le choix. Pour obtenir que la grande majorité du reste de la population soit composée de témoins, sinon indifférents, du moins silencieux, c'est le processus de déshumanisation qui fut choisi, afin d'entreprendre de façon efficace la destruction le moment venu.

Ce processus peut être décomposé en sept étapes, sans pour autant que celles-ci soient distinctes les une des autres dans le temps.

La première étape est celle de la définition. Définir quel est cet autre si irréductiblement autre qu'il faut le détruire est un préalable déterminant. Le phénomène du bouc émissaire est connu de tous dans les petits groupes humains. Il est beaucoup plus compliqué à l'échelle des peuples. Pour ce qui est des Juifs, il faut reconnaître que le nazisme n'a ici rien inventé - Voir fiches 1 - Définitions / 3 - Antisémitisme / 6 - Doctrine nazie / 13 - Définition et recensement. En l'occurrence, la définition de départ est double : il s'agit d'opposer "race juive" et "race aryenne".Up

Cette double définition parallèle est indispensable pour effectuer le passage du bouc émissaire individuel, du pogrom, à l'entreprise de destruction industrielle systématique. Il est à cet égard à noter la nécessité d'une organisation totalitaire de la société. C'est ce totalitarisme qui détermine immanquablement les autres génocides et destructions massives qui font de l'Holocauste un tout : l'Etat totalitaire nazi ne peut supporter ce qui déroge à la suprématie et à l'uniformité de la "race" des seigneurs. Ainsi les Tsiganes, en tant que non sédentaires, sont-ils incontrôlables. Ainsi les handicapés et les aliénés ne peuvent-ils être assimilés à une "race" définie comme pure. Ainsi les homosexuels, différents mais non différents, sont-ils tout aussi incontrôlables. Ce qui est incontrôlable est qualifié par le nazisme d'"asocial". De cette façon est enclenché le mécanisme obligatoire du génocide, c'est-à-dire de la destruction des gens qui sont différents par ce qu'ils sont. Mais l'Etat totalitaire - ce n'est pas spécifique au nazisme - ne peut supporter non plus ceux qui se différencient par ce qu'ils croient ou ce qu'ils pensent. Ainsi les témoins de Jéhovah, qui refusent le serment, le salut hitlérien et la participation à l'armée, ne sont-ils pas tolérables, et ne peuvent-ils finalement qu'être détruits. Ainsi en est-il encore des opposants politiques, au premier rang desquels, en nombre, les communistes.

On a bien sûr sous-évalué cette première étape, sans déceler à quel point elle contenait en germe l'issue : en définissant ainsi les Juifs, on les transformait en "problème", et de là il faudrait bien un jour envisager la "solution finale" à ce problème.

La deuxième étape est celle du recensement. Elle est d'autant plus nécessaire que l'autre différent n'est pas différent. Physiquement, malgré les caricatures diffusées, le Juif peut ne pas avoir l'air d'être juif. Il faut donc l'identifier, en connaître la liste, savoir le localiser par une adresse, être capable de le trouver le moment venu. Dans les divers pays sous domination nazie, ce fut une préoccupation presque immédiate. Il est à noter qu'en France le gouvernement devança les demandes de l'occupant pour réaliser cette étape et les suivantes. De la même façon, le fichage des homosexuels par la police strasbourgeoise fut transmis aux forces d'occupation, ce qui facilita leur déportation. En ce qui concerne les Tsiganes, la nécessité du recensement s'accompagnait de celle de leur fixation, le nomadisme n'étant pas supportable.

Les trois étapes suivantes ne correspondent pas strictement à une chronologie : elles ont pu s'effectuer dans des ordres divers selon les territoires, et même souvent simultanément.

La troisième étape est celle de la désignation. Il s'agit d'indiquer à la population qui est juif, afin que le discours stigmatisant la "race inférieure" et la nécessité de s'en préserver prenne littéralement corps. C'est l'obligation de porter un signe distinctif : ici un brassard, là une étoile de David. On peut noter que cette pratique n'est pas non plus une invention nazie, ni même la couleur jaune, puisqu'elle avait été instituée des siècles plus tôt en Europe sous des formes variées. En Allemagne, cette obligation survint relativement tard, le 19 septembre 1941, soit après la décision de destruction totale. Mais elle s'était bien auparavant appliquée aux lieux : commerces et ateliers avaient ainsi été "marqués" comme juifs.Up

La quatrième étape est celle des restrictions et spoliations. Elles portent sur les biens, leur propriété ou leur acquisition. L'"aryanisation" des entreprises considérées comme "juives" fut en Allemagne un travail de grande envergure, et aussi de longue haleine. Il n'était en effet, pour les entreprises de grande taille, pas possible de décréter purement et simplement des transferts de propriété, du fait des conséquences possibles sur les marchés internationaux, dont l'Allemagne avait besoin pour sa propre industrie. Ce fut par contre beaucoup plus aisé pour les entreprises de taille modeste. Après le déclenchement de la guerre, la saisie de biens de toute nature tourna au pillage : bien au-delà des oeuvres d'art - qui représentent cependant des valeurs considérables -, elle concerne très vite des biens comme les fourrures lorsque les armées affrontent le froid à l'est, et toutes sortes de biens devenus rares du fait de l'état de guerre. Les spoliations étaient également immobilières et financières : les Juifs sont progressivement privés de pensions et de l'ensemble des divers droits sociaux.

La cinquième étape est celle de l'exclusion. Elle survient parallèlement à la quatrième. Exclus de la fonction publique, les Juifs se voient interdire de nombreuses professions où ils étaient de façon traditionnelle fortement représentés (médecins, avocats...). Dans le même temps, ils furent exclus de la fréquentation de certains lieux (établissements publics, moyens de transport, etc.). Même l'approvisionnement quotidien finit par être fortement limité (accès aux commerces pendant une heure de l'après-midi). Dans les territoires occupés, l'exclusion géographique était accentuée par des horaires de couvre-feu plus limités, par l'interdiction totale de certains quartiers.

La sixième étape est celle de l'isolement systématique. Elle n'est que la systématisation de la précédente. Par internement dans des camps de divers statuts (camps de travail ou de concentration), on extrait les Juifs et autres victimes de la population. Cependant, les camps n'ayant pas une capacité suffisante et le nombre de Juifs résidant sur les territoires contrôlés s'accroissant avec les conquêtes, l'isolement fut réalisé par la création de ghettos : dans un périmètre restreint choisi dans des quartiers déjà peu salubres, touchés par des bombardements, on entassait un nombre considérable de gens. Les quantités de vivres attribuées aux ghettos, et gérées à l'intérieur par desUp conseils juifs nommés par l'occupant nazi, étaient si faibles en termes de ration alimentaire individuelle que cette population enfermée ne pouvait survivre. Les épidémies, notamment le typhus favorisé par l'absence de toute hygiène, et l'entassement, étaient de nature à parachever ce qui pouvait être présenté comme une disparition "naturelle".

Pourtant l'importance des trafics, de la contrebande et de tous les artifices qu'un groupe humain peut, de façon légale ou non, déployer pour sa survie, fit que la mortalité, qui atteignit des taux inégalés dans les ghettos, ne les vidait cependant pas.

La septième et ultime étape est celle de la destruction massive. Elle fut déclenchée sous diverses formes. Lors de l'offensive contre l'URSS, les Einsatzgruppen opéraient juste en arrière du front et, en bonne coordination avec l'armée, se livraient à des "opérations mobiles de tuerie" qui permirent de détruire des centaines de milliers de personnes : Juifs et "commissaires politiques" étaient les cibles désignées. Ces Einsatzgruppen étaient composés de réservistes et de supplétifs recrutés dans les populations des pays occupés. Ils n'étaient pas toujours nazis, et pas non plus forcément des monstres pervers et sadiques, mais des hommes tout à fait ordinaires conduits là par la logique totalitaire.

La deuxième forme de destruction était la réduction des individus, dans les camps de concentration, par le travail, la faim, le froid, les mauvais traitements, jusqu'à la mort. De nombreux récits de survivants ont permis de connaître les modalités de cette déchéance programmée. Mais le rythme de la mortalité, tout effrayant qu'il soit tant dans les ghettos que dans les camps, se révéla insuffisant, notamment lorsque la défaite sur le front russe rendit tangible l'éventualité d'une offensive de reconquête par l'armée soviétique. Il fallut donc systématiser la destruction : c'est alors que furent mis en place les camps destinés à la seule élimination, Auschwitz-Birkenau, Chelmno, Lublin-Maïdanek, Belzec, Sobibór et Treblinka; dans ce dernier furent gazés et brûlés la grande majorité des 450'000 survivants du ghetto de Varsovie. Les troupes soviétiques poursuivant leur avance, la destruction finale passa par celle des lieux et de leurs occupants. Devant le soulèvement du ghetto de Varsovie, la méthode fut celle du rasage intégral par bombardement et pilonnage d'artillerie. Les différents camps de destruction furent eux-mêmes rasés, les rares survivants emmenés dans des marches de la mort au gré des opérations militaires, sur un territoire se réduisant de plus en plus.

Il est à noter que cette dernière étape est aussi la phase ultime de la déshumanisation, qui, appliquée aux Juifs, fut étendue aux autres catégories de victimes. La pratique du tatouage d'un numéro sur le bras des déportés arrivant en camp de concentration et n'étant pas immédiatement gazés ou abattus en est la forme symbolique la plus connue.

Ces différentes étapes, nettement perceptibles dans les discours, dans les mesures administratives et les textes, dans les opérations militaires, illustrent le caractère organisé, systématique du génocide : en cela elles en font un phénomène exemplaire, et elles permettent d'entreprendre la lecture d'autres destructions de masse survenues dans le siècle.