_____FICHE 14

Désignation

 

La désignation permet le repérage et l'identification immédiate. En ce sens, elle est une première étape de la déshumanisation : parmi la foule, certains sont désignés comme différents. La population prend ainsi l'habitude d'une différenciation, et sera plus aisément amenée à prendre une distance vis-à-vis des Juifs. De plus, la désignation physique des personnes facilite grandement les opérations policières et les brimades. Elle constitue enfin une humiliation : la haine pour les Juifs a besoin d'infliger de la souffrance, et c'est ainsi le début d'un engrenage.

Dans un premier temps, les commerces et ateliers furent l'objet d'un marquage. Les SA, dont l'idéologie était plus populiste sociale que celle du parti, avaient mené dès avant la prise de pouvoir des actions violentes contre des commerçants ou artisans. Ils lancèrent pour le 1er avril 1933 un mot d'ordre de boycottage, qui fut un échec : les Allemands satisfaits de leurs fournisseurs ne voyaient pour la plupart pas pourquoi les délaisser sous prétexte qu'ils étaient Juifs. Ce ratage indiqua au parti que le moment n'était pas encore venu, et l'on renonça provisoirement à la désignation pour s'en prendre aux Juifs par des mesures administratives ciblées, rendues aisées par le recensement.

Ce n'est qu'en 1938 que furent engagées de nouvelles étapes de la désignation. Un certain nombre de Juifs se trouvaient déjà en camps de concentration - et ils furent encore plus nombreux après la Nuit de cristal. Mais ceux qui restaient libres étaient aussi les mieux intégrés, et de ce fait pouvaient paraître comme des Allemands parmi d'autres, malgré la diffusion, notamment à l'école, de descriptions des "caractéristiques physiques" des Juifs dans les cours de "raciologie". Le 17 août, les Juifs durent adjoindre à leur prénom celui de Sarah ou d'Israël, afin qu'aucun doute ne soit permis. Le 5 octobre, à la demande de la Suisse et malgré des réticences, la lettre J fut tamponnée sur leurs passeports. Les réserves étaient dues à la crainte que cela incite certains pays à refouler des candidats à l'émigration : c'était bien le but de la Suisse, et c'est aussi le signe de l'importance de l'antisémitisme dans bon nombre de pays, notamment européens.Up

Mais la désignation ultime est le marquage visuel individuel : le port obligatoire de l'étoile de David dans la plupart des cas, d'un brassard jaune frappé de la même étoile dans la Pologne occupée. C'est en Pologne que ce marquage intervint en premier, dès 1940 : la désignation y était rendue non seulement possible mais intéressante pour l'occupant par l'importance de la composante antisémite dans la population polonaise. En Allemagne, il ne restait pas beaucoup de Juifs libres en 1939, hormis des catégories "privilégiées" - Voir fiche 13 - Définition et recensement. Le port de l'étoile ne fut imposé que le 19 septembre 1941.

Ainsi, les forces de l'ordre pouvaient immédiatement repérer les Juifs et exercer sur eux toutes sortes de contrôles plus ou moins arbitraires et musclés, et la population, après des années de campagne de haine, pouvait sans crainte exercer des brimades verbales ou physiques contre les Juifs qu'elle croisait dans la rue. Le port d'un signe distinctif fut sans conteste une des mesures les plus mal vécues. Ainsi Adam Czerniaków, président du conseil juif de Varsovie, se prend-il un soir à espérer que le ghetto soit fermé pour enfin échapper à la peur et aux mauvais traitements des Allemands et de nombreux Polonais : il l'écrit bien sûr comme un paradoxe, mais relaie en cela un sentiment plus primaire de la majorité de la population juive.

A la question de savoir quel fut le jour le plus difficile pour les Juifs entre 1933 et 1945, Victor Klemperer (qui ne fut pas déporté) répond en 1946 :

"Jamais je n'ai obtenu de moi, jamais non plus des personnes interrogées, une réponse autre que celle-ci : le 19 septembre 1941. A partir de cette date, il fallut porter l'étoile jaune, l'étoile de David à six branches, le chiffon de couleur jaune qui signifie, aujourd'hui encore, peste et quarantaine, et qui, au Moyen Age, était la couleur distinctive des Juifs, la couleur de la jalousie et du fiel dans le sang, la couleur du mal qu'il faut éviter; le chiffon jaune avec son impression à l'encre noire : "Juif", le mot encadré dans les lignes des deux triangles encastrés l'un dans l'autre, le mot tracé en grosses capitales qui, de par leur espacement et l'outrance de leurs horizontales, simulent les caractères hébraïques.

La description est trop longue? Mais non, au contraire! Il me manque l'art de décrire de façon plus précise, plus pénétrante." [1]

1. Victor Klemperer, LTI - La langue du Ille Reich, traduction Elisabeth Guillot, Albin Michel, Paris, 1999, page 218.