_____FICHE 16

Isolement

 

Lors des dernières élections démocratiques, le NSDAP n'avait obtenu une majorité parlementaire qu'en s'associant avec le Zentrum, parti conservateur de l'ancien chancelier von Papen. Une forte minorité de gauche, héritière de la République de Weimar, composait une opposition qui ne partageait pas, pour l'essentiel, l'antisémitisme nazi. Les mesures de spoliations et d'exclusion des Juifs n'avaient pas d'efficacité politique sur l'opinion de ces opposants, même lorsque les partis communiste et socio-démocrate furent interdits.

L'exclusion fut alors renforcée par des mesures visant à isoler les Juifs et les Tsiganes, notamment, du reste de la population. On discuta beaucoup, par exemple, pour savoir s'il fallait dans les trains réserver un wagon ou un compartiment pour les Juifs, ou bien ne les laisser monter dans les couloirs que lorsque tous les "aryens" auraient une place assise, ou bien encore leur interdire tout simplement ce mode de transport. Comme dans beaucoup de domaines, cette progression de la discrimination et des brimades fut plus rapide dans les territoires occupés qu'elle ne l'avait été en Allemagne - et c'est en Pologne qu'elle fut la plus accélérée et la plus brutale. Mais il ne suffit pas de prendre des mesures contraignant les Juifs et les Tsiganes : il fallut aussi en prendre à l'égard des Allemands et des habitants des territoires occupés. Ainsi, la défense aux Juifs d'acheter à des "aryens" dut être renforcée par l'interdiction - sanctionnée par amende, voire par prison ou camp de concentration - aux "aryens" de vendre aux Juifs. L'interdiction portait sur les aspects les plus divers de la vie quotidienne, y compris jusqu'à l'échange de paroles.

Cet isolement était une préparation aux exactions qui allaient suivre. En Allemagne, il s'agissait d'habituer les Allemands à ne plus fréquenter les Juifs, à ne plus leur parler, à ne plus les voir : au moment où ils disparaîtraient finalement, la population pourrait quasiment ne pas s'en apercevoir.

"Un déménageur [...] se trouve soudain en face de moi dans la Freiberger Strasse, me saisit la main dans ses deux patoches et chuchote, de telle sorte qu'on doit l'entendre de l'autre côté : "Allons, monsieur le professeur, surtout ne vous découragez pas! Ces sales types auront bientôt leur compte!" Cela se veut un réconfort, c'est en effet un baume pour le coeur; mais si, sur l'autre trottoir, cette réflexion tombe dans les oreilles de qui ne doit pas l'entendre, alors, cela coûtera la prison à mon consolateur et, à moi, la vie, via Auschwitz..." [1]

"Nous n'avions pas le droit d'avoir des contacts avec les non Juifs... Un jour, je me souviens, un jeune Allemand, un ami d'enfance, un ami de toujours, est venu me chercher à l'école après la fin des cours. Il y avait une heure de trajet de l'école à la maison, nous étions environ à mi-chemin quand nous avons été subitement arrêtés par un agent de la Gestapo qui nous avait manifestement suivis depuis le début. Il s'est approché de ce jeune garçon. Nous devions avoir dans les 16 ans. Je n'entendais pas exactement ce qu'il disait, mais je pouvais voir qu'il le grondait sévèrement. Puis il a convoqué son père à la Gestapo et il lui a dit que, si jamais son fils était à nouveau vu avec un Juif ou une Juive, ils finiraient, lui et son fils, dans un camp de concentration." [2]

1. Victor Klemperer, LTI - La langue du IIIe Reich, traduction d'Elisabeth Guillot, Albin Michel, Paris, 1999, page 219.
2. Golly D., in Joshua Greene et Shiva Kumar, Témoigner - Paroles de la Shoah, traduction Robert Macia, Flammarion, Paris, page 44.