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_____FICHE 13 |
Définition et recensementUn Etat totalitaire est bureaucratique : son action, pour brutale qu'elle soit, doit s'appuyer sur des textes, une législation, fut-elle d'exception. La question de la définition était donc à régler de façon rapide mais rigoureuse. En Allemagne, cette question était rendue difficile par la forte intégration des Juifs, dont une proportion relativement importante était constituée de Juifs non pratiquants. Le nombre de couples "mixtes" était élevé (30'000), et ce depuis plusieurs générations. Le concept de "race" entraînait l'utilisation de la filiation : la pratique religieuse ou la simple foi ne furent que des éléments secondaires de la définition. Les seuls pour lesquels tous les nazis s'accordèrent rapidement furent ceux dont trois ou quatre des grands-parents étaient eux-mêmes juifs. Par contre, les autres étaient considérés comme métis, dénommés Mischlinge : mais là encore on ergota beaucoup pour savoir s'il était équivalent d'être issu d'un couple mixte dont le conjoint juif descendait d'un autre couple mixte (un grand-parent juif) ou d'un couple juif (deux grands-parents juifs). A ce niveau pouvaient intervenir dans la définition le fait d'avoir ou non des enfants (élément plutôt favorable), et celui de les élever ou non dans le judaïsme. Pour le congrès annuel du parti en 1935, Hitler exigea qu'on prépare, en deux jours, une "loi pour la protection du sang et de l'honneur allemands". Cette loi interdit tout mariage ou relation sexuelle entre "Juifs" et citoyens de "sang allemand ou apparenté". Il convenait donc d'urgence de définir le terme "Juif". Les différentes situations et catégories furent définies le 14 novembre suivant par la loi sur la citoyenneté du Reich et le décret détaillant les catégories d'"aryens" et de "non aryens". Dans les faits, son application fut aléatoire, car elle reposait sur
des appréciations subjectives qu'eurent à formuler les tribunaux (non
inscription à une synagogue, pratique religieuse minimale pour complaire à
la famille...). Du fait de l'interdiction des mariages et relations sexuelles, tous les enfants qui naîtraient de telles unions après la promulgation de la loi seraient considérés comme juifs - et leurs pères passibles de condamnation à mort. Ces définitions posées, il était nécessaire, pour passer aux étapes suivantes, de recenser précisément cette population : chaque décret instaurant une restriction, une exclusion, une expropriation, pouvait déterminer exactement à quelles catégories de "non aryens" il s'appliquerait. Cependant, comme pour toute mesure bureaucratique, il y aurait encore des exceptions. La première portait sur les "privilégiés" : il s'agissait essentiellement d'anciens combattants de la guerre de 1914-1918, décorés à titre militaire, ou de personnalités du monde scientifique et artistique à la renommée internationale et qui n'avaient pas émigré. La deuxième fut composée de personnes bénéficiant, à titre exceptionnel, de "libérations" décidées par le Führer lui-même; en raison de services rendus ou d'intérêts plus ou moins explicites. La troisième est une catégorie en elle-même, celle des Juifs des couples mixtes. Enfin, un cas particulier fut celui des Juifs convertis au christianisme : purent échapper à la définition ceux qui s'étaient le plus anciennement convertis. Les titulaires de ces diverses situations d'exception étaient susceptibles - l'application ne manqua jamais d'arbitraire - de ne pas tomber sous le coup des diverses mesures : ainsi les deux premières catégories composèrent une proportion importante des déportés à Theresienstadt, camp "de vieillards" et aussi camp vitrine à destination des inspections de la Croix-Rouge internationale - où la mortalité quotidienne fut moins élevée que dans les autres camps de concentration. Quant à la troisième catégorie, elle échappa jusqu'en 1944 à la déportation : les couples mixtes étaient contraints d'habiter dans des "immeubles juifs". La raison en était la volonté d'éviter des remous par le biais des familles des conjoints non juifs. Cela n'empêchait pas le conjoint juif de subir d'autres restrictions et exclusions, et les couples d'être l'objet de brimades diverses de l'Etat et de la population. A Dresde, Victor Klemperer, universitaire marié à une non juive, dut ainsi son salut, d'abord à son épouse jusqu'en 1944, puis, paradoxalement, au bombardement de la ville, qui leur permit d'échapper à la déportation et de se cacher jusqu'à l'issue de la guerre : la seule chance de s'en sortir était la clandestinité, c'est-à-dire la sortie du recensement. Une influence de l'idéologie sur la définition"S'agissant de personnes nées de mères juives célibataires, le Reichs-sippenamt (Bureau généalogique du Reich) présumait que toutes celles nées avant 1918 étaient de père juif, toutes celles nées après 1918 de père chrétien. La distinction découlait de l'hypothèse nazie dite "théorie de l'émancipation", d'après laquelle, avant 1918, les Juifs ne se mêlaient pas aux Allemands, tandis qu'après cette date ils avaient eu la possibilité d'entreprendre une corruption (Zersetzung) systématique du peuple allemand (Volkskörper), activité dont la séduction des femmes allemandes avait été un des moyens privilégiés." [1] Dans les autres paysIl faut distinguer deux cas : dans les territoires directement administrés par les Allemands, ceux-ci s'embarrassèrent fort peu des détails de catégories - dans le ghetto de Varsovie furent entassés Juifs et Mischlinge de toutes sortes, anciennement ou récemment convertis, et même pendant un temps des Tsiganes. Au moment des grandes rafles de l'été 1942, les catégories provisoirement "exemptées" correspondaient à des critères d'utilité : membres du conseil juif, policiers, et certaines professions. La situation fut différente dans chacun des pays occupés disposant d'un gouvernement ou d'une administration indigène. Les décisions, pour la définition comme pour les étapes ultérieures, durent tenir compte de la nature et de la marge de manoeuvre du pouvoir local, de l'importance et de l'intégration des populations juives, et de l'état d'esprit des populations non juives. La France se distingua en réalisant une définition (un statut) et un recensement avant même que l'occupant n'ait rien demandé. 1. Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, volume 1, Paris, page 69. |