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Camps de destruction et Sonderkommandos
Auschwitz-Birkenau
Belzec Chelmno Lublin-Maïdanek
Sobibór Treblinka
Six camps dédiés à l'industrie de la mort : isolés, comme
Chelmno, ou dans un complexe plus vaste (Auschwitz
comprenait trois camps, Birkenau étant le camp Il). Ces camps
étaient autant que possible dissimulés, si besoin la population civile
alentour était expulsée, afin qu'il ne puisse y avoir de témoins. Mais la
fumée s'échappant des cheminées de fours se voyait de fort loin, et
l'odeur se répandait dans la campagne à des kilomètres. Les paysans
proches de Treblinka voyaient chaque jour arriver les convois
pleins, et les trains repartir vides.
L'organisation des camps de destruction était simple. Au sortir
de la rampe, après la séparation par sexe et la sélection, les condamnés
étaient conduits dans un local où l'on annonçait le bain ou la douche. Ils
devaient se dévêtir; on leur recommandait souvent de bien se souvenir de
l'endroit où ils accrochaient leurs vêtements, on promettait, à ceux qui
gémissaient qu'ils n'avaient rien eu à boire depuis deux ou trois jours,
du thé après la douche. Lorsque tout le monde était déshabillé, on se
rendait à la douche : alors, le style changeait, il fallait courir, les SS
donnaient de la voix et du gourdin, tiraient en l'air, le mouvement devait
être le plus rapide possible pour éviter une tentative de révolte (une
vingtaine de gardes et de SS tout au plus s'occupaient de mille à deux
mille personnes : même usant de leurs armes, ils n'auraient pu endiguer
complètement une révolte sans connaître de pertes). A cette occasion,
certains libéraient leurs instincts sadiques, ce que la hiérarchie
laissait faire, car cela précipitait plus vite les gens vers la chambre à
gaz : tel garde était connu pour s'emparer de nourrissons, les faire
tourner en l'air avant de les lancer contre un mur, tel autre les
écartelait de ses mains, un sous-officier lâchait son molosse qui
arrachait les organes génitaux des hommes se trouvant à sa portée.
Le camp de destruction comportait peu de personnels allemands :
quelques dizaines de SS au plus, des auxiliaires, Ukrainiens, Lituaniens
ou autres selon les endroits. Aucun ne mettait directement la main au
gazage et à la crémation. Ils tuaient eux-mêmes les malades et enfants
isolés qui sur la rampe étaient destinés à "l'hôpital". Mais toutes les
sales besognes étaient réservées aux Kommandos et
Sonderkommandos.
Les Kommandos intervenaient à l'arrivée des déportés : ils les
aidaient à descendre des wagons. Ils récupéraient dès leur sortie
l'ensemble des bagages, des vêtements. Ils triaient les objets par nature
et les répartissaient dans des Blöcke spéciaux ("Canada") où ils
étaient entreposés avant l'expédition en Allemagne de tout ce qui pouvait
avoir une valeur. Ainsi des Juifs néerlandais durent-ils leur survie un
peu plus longue à leur métier de diamantaire.
Sonderkommandos
Il s'agissait de Kommandos très spéciaux : ils n'avaient
généralement pas de contacts avec les autres, étaient enfermés dans des
Blöcke isolés, recevaient une nourriture variée et abondante et
pouvaient disposer d'alcools quasiment à volonté. Ce régime était dû aux
tâches qui étaient les leurs : des coiffeurs coupaient les cheveux des
femmes à la hâte, juste avant l'entrée dans la chambre à gaz. A
l'ouverture des portes, une équipe sortait les corps et les dirigeait vers
les fours, une autre procédait au nettoyage de la chambre à gaz. Une
équipe - des dentistes, mais aussi d'autres - extrayait les dents en or
sur les cadavres, sous haute surveillance. Une équipe alimentait les fours
en y introduisant les corps, et entretenait le feu avec de longues piques,
afin que la crémation soit complète. Une équipe évacuait les cendres en
sacs, concassait les os incomplètement calcinés, et allait répandre le
tout.
Tous ces hommes, Juifs, étaient donc contraints aux pires des tâches.
Tous savaient, bien sûr, qu'ils seraient eux-mêmes liquidés, au cours des
"renouvellements" régulièrement effectués. Les nazis avaient vite remarqué
les étapes dans les réactions de ces hommes. Une partie, révulsés par
l'horreur de la tâche, se révoltaient en la découvrant - ils étaient
immédiatement abattus - ou se suicidaient, le plus souvent en se jetant
dans les fours. Ceux qui dépassaient cette étape atteignaient une phase
d'apathie, et accomplissaient le travail de façon mécanique. La nourriture
riche leur permettait de conserver des forces et d'être efficaces,
l'alcool les abrutissait pendant les phases de repos. Mais venait alors le
risque lié aux échanges entre eux, qui était celui d'une révolte organisée
et préparée - il y en eut en effet. Pour éviter ce risque, il fallait les
tuer au bout de quelques semaines : par on ne sait quel reste d'humanité,
la chambre à gaz leur était épargnée, ils savaient que leur destin était
une balle dans la nuque à l'"hôpital".
Les très rares survivants de ces Sonderkommandos ont échappé aux
renouvellements du fait de leur état d'hébétude, feinte ou simulée, ou
d'indifférence. Ainsi Simon Srebnik, qui avait 13 ans à son arrivée à
Chelmno en 1944, explique qu'il ne ressentait rien :
"Quand j'ai vu tout ça, ça ne m'a rien fait. Et le
deuxième, le troisième transport, ça ne m'a rien fait non plus. Je n'avais
que 13 ans, et tout ce que j'avais vu jusque là, c'était des morts, des
cadavres. [...] à Lodz, au ghetto, dès que quelqu'un faisait un
pas, il tombait, mort, mort. Je pensais : il doit en être ainsi, c'est
normal, c'est ainsi. J'allais dans les rues de Lodz, je faisais, disons
cent mètres, il y avait deux cents morts [. ..] Alors, quand je suis
arrivé ici, à Chelmno, j'étais déjà... tout ça m'était égal... "
[1]
1. Extrait de Shoah, de Claude Lanzmann,
Gallimard, collection Folio, Paris, pages 147 et 148.
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