________FICHE 23

Camps de destruction et Sonderkommandos


Auschwitz-Birkenau
Belzec
Chelmno
Lublin-Maïdanek
Sobibór
Treblinka

Six camps dédiés à l'industrie de la mort : isolés, comme Chelmno, ou dans un complexe plus vaste (Auschwitz comprenait trois camps, Birkenau étant le camp Il). Ces camps étaient autant que possible dissimulés, si besoin la population civile alentour était expulsée, afin qu'il ne puisse y avoir de témoins. Mais la fumée s'échappant des cheminées de fours se voyait de fort loin, et l'odeur se répandait dans la campagne à des kilomètres. Les paysans proches de Treblinka voyaient chaque jour arriver les convois pleins, et les trains repartir vides.

L'organisation des camps de destruction était simple. Au sortir de la rampe, après la séparation par sexe et la sélection, les condamnés étaient conduits dans un local où l'on annonçait le bain ou la douche. Ils devaient se dévêtir; on leur recommandait souvent de bien se souvenir de l'endroit où ils accrochaient leurs vêtements, on promettait, à ceux qui gémissaient qu'ils n'avaient rien eu à boire depuis deux ou trois jours, du thé après la douche. Lorsque tout le monde était déshabillé, on se rendait à la douche : alors, le style changeait, il fallait courir, les SS donnaient de la voix et du gourdin, tiraient en l'air, le mouvement devait être le plus rapide possible pour éviter une tentative de révolte (une vingtaine de gardes et de SS tout au plus s'occupaient de mille à deux mille personnes : même usant de leurs armes, ils n'auraient pu endiguer complètement une révolte sans connaître de pertes). A cette occasion, certains libéraient leurs instincts sadiques, ce que la hiérarchie laissait faire, car cela précipitait plus vite les gens vers la chambre à gaz : tel garde était connu pour s'emparer de nourrissons, les faire tourner en l'air avant de les lancer contre un mur, tel autre les écartelait de ses mains, un sous-officier lâchait son molosse qui arrachait les organes génitaux des hommes se trouvant à sa portée.Up

Le camp de destruction comportait peu de personnels allemands : quelques dizaines de SS au plus, des auxiliaires, Ukrainiens, Lituaniens ou autres selon les endroits. Aucun ne mettait directement la main au gazage et à la crémation. Ils tuaient eux-mêmes les malades et enfants isolés qui sur la rampe étaient destinés à "l'hôpital". Mais toutes les sales besognes étaient réservées aux Kommandos et Sonderkommandos.

Les Kommandos intervenaient à l'arrivée des déportés : ils les aidaient à descendre des wagons. Ils récupéraient dès leur sortie l'ensemble des bagages, des vêtements. Ils triaient les objets par nature et les répartissaient dans des Blöcke spéciaux ("Canada") où ils étaient entreposés avant l'expédition en Allemagne de tout ce qui pouvait avoir une valeur. Ainsi des Juifs néerlandais durent-ils leur survie un peu plus longue à leur métier de diamantaire.

Sonderkommandos

Il s'agissait de Kommandos très spéciaux : ils n'avaient généralement pas de contacts avec les autres, étaient enfermés dans des Blöcke isolés, recevaient une nourriture variée et abondante et pouvaient disposer d'alcools quasiment à volonté. Ce régime était dû aux tâches qui étaient les leurs : des coiffeurs coupaient les cheveux des femmes à la hâte, juste avant l'entrée dans la chambre à gaz. A l'ouverture des portes, une équipe sortait les corps et les dirigeait vers les fours, une autre procédait au nettoyage de la chambre à gaz. Une équipe - des dentistes, mais aussi d'autres - extrayait les dents en or sur les cadavres, sous haute surveillance. Une équipe alimentait les fours en y introduisant les corps, et entretenait le feu avec de longues piques, afin que la crémation soit complète. Une équipe évacuait les cendres en sacs, concassait les os incomplètement calcinés, et allait répandre le tout.

Tous ces hommes, Juifs, étaient donc contraints aux pires des tâches. Tous savaient, bien sûr, qu'ils seraient eux-mêmes liquidés, au cours des "renouvellements" régulièrement effectués. Les nazis avaient vite remarqué les étapes dans les réactions de ces hommes. Une partie, révulsés par l'horreur de la tâche, se révoltaient en la découvrant - ils étaient immédiatement abattus - ou se suicidaient, le plus souvent en se jetant dans les fours. Ceux qui dépassaient cette étape atteignaient une phase d'apathie, et accomplissaient le travail de façon mécanique. La nourriture riche leur permettait de conserver des forces et d'être efficaces, l'alcool les abrutissait pendant les phases de repos. Mais venait alors le risque lié aux échanges entre eux, qui était celui d'une révolte organisée et préparée - il y en eut en effet. Pour éviter ce risque, il fallait les tuer au bout de quelques semaines : par on ne sait quel reste d'humanité, la chambre à gaz leur était épargnée, ils savaient que leur destin était une balle dans la nuque à l'"hôpital".

Les très rares survivants de ces Sonderkommandos ont échappé aux renouvellements du fait de leur état d'hébétude, feinte ou simulée, ou d'indifférence. Ainsi Simon Srebnik, qui avait 13 ans à son arrivée à Chelmno en 1944, explique qu'il ne ressentait rien :

"Quand j'ai vu tout ça, ça ne m'a rien fait. Et le deuxième, le troisième transport, ça ne m'a rien fait non plus. Je n'avais que 13 ans, et tout ce que j'avais vu jusque là, c'était des morts, des cadavres. [...] à Lodz, au ghetto, dès que quelqu'un faisait un pas, il tombait, mort, mort. Je pensais : il doit en être ainsi, c'est normal, c'est ainsi. J'allais dans les rues de Lodz, je faisais, disons cent mètres, il y avait deux cents morts [. ..] Alors, quand je suis arrivé ici, à Chelmno, j'étais déjà... tout ça m'était égal... " [1]

1. Extrait de Shoah, de Claude Lanzmann, Gallimard, collection Folio, Paris, pages 147 et 148.