____FICHE 20

Le camp de concentration

 

La description qui suit n'est pas celle d'un camp en particulier, mais reprend les caractéristiques de la plupart des camps. Chacun d'eux avait évidemment des caractères particuliers dus à son implantation géographique, à sa taille, aux types de travaux effectués par les déportés (dans le camp ou hors du camp), à la date de sa construction...

Le camp était entouré d'une double ou triple barrière de barbelés, généralement électrifiée, ponctuée de miradors où des gardiens équipés de mitrailleuses pouvaient jour et nuit surveiller tout le périmètre. L'unique porte du camp portait le plus souvent l'inscription Arbeit macht frei.

Les détenus qui arrivaient étaient conduits dans un lieu (local, baraque, tente...) de quarantaine. Ils devaient alors se dévêtir complètement; souvent ils recevaient une douche et une désinfection, leurs cheveux étaient sommairement rasés. Enfin ils étaient enregistrés et tatoués. Les "petits numéros" étaient donc les déportés qui avaient survécu le plus longtemps : ils étaient considérés avec plus de respect par les autres, et bénéficiaient parfois de menus avantages.

Ils recevaient alors une tenue de déporté - le fameux "pyjama" rayé. Dans les premiers temps, les nouveaux déportés pratiquaient des échanges pour avoir des vêtements à leur taille. Dans les dernières années, comme il s'agissait des mêmes vêtements récupérés de ceux qui étaient abattus, mouraient ou étaient sélectionnés, ce n'étaient plus, souvent, que des loques, et les échanges devenaient impossibles.

Au bout de quelque temps, les nouveaux détenus étaient affectés à un Block et à un Kommando.Up

Le Block est un baraquement, généralement en bois, où les internés dormaient sur des châlits également en bois et à plusieurs niveaux superposés. Ils couchaient à plusieurs par châlit, et le plus souvent sur le côté pour pouvoir tenir. Ces châlits étaient munis d'une paillasse, d'un peu de paille, ou... de rien, sinon d'une couverture. Le Block ne comportait pas de toilettes. Dans certains cas, un seau ou une bassine en tenait lieu (rincé, il pouvait servir pour le "café" du matin...). Il était interdit de sortir du Block la nuit pour se rendre aux latrines : ceux qui s'y risquaient quand même pouvaient être abattus s'ils étaient surpris. Le Block était dirigé par un "doyen" (Eltern) choisi par les gardiens : c'est lui qui affectait les châlits aux gens et veillait à l'ordre dans le Block. L'expérience montra vite que les déportés "politiques" se comportaient de façon beaucoup plus humaine dans cette fonction que les droits commun.

Les Kommandos étaient des équipes de travail. Certains étaient fixes, d'autres temporaires, en fonction de la nature des travaux à réaliser. Il existait aussi des Kommandos punitifs. Mais l'élément déterminant pour la survie au travail n'était pas forcément la nature ou la dureté de celui-ci : c'était plutôt la personnalité du Kapo qui dirigeait le Kommando. Certains de ceux-ci, des droits commun, étaient des criminels qui se comportaient en brutes. Il arrivait aussi qu'au matin, au départ du Kommando pour son lieu de travail, les gardes SS donnent au Kapo la consigne de revenir en rapportant un certain nombre de morts : libre à lui de choisir ses victimes et le moyen de les tuer.

Chaque déporté portait sur sa tenue la marque de sa catégorie : le triangle vert indiquait les droits commun. Ce sont eux qui fournissaient le plus fort contingent de Kapos, et les plus sanguinaires. Les triangles rouges étaient les politiques, qui parfois devenaient eux aussi Kapos : cela a permis dans certains cas des améliorations des conditions de détention.

Les autres couleurs des triangles étaient le noir pour les "asociaux", le brun pour les Tsiganes, le bleu pour les apatrides, le rose pour les homosexuels et le violet pour les témoins de Jéhovah.

La marque la plus nombreuse était de loin l'étoile jaune portée par les Juifs. Ce sont eux qui fournissaient la plus grande partie de ceux qui, à Auschwitz puis dans les autres camps, furent appelés les "musulmans" : particulièrement affaiblis par la faim (la nourriture quotidienne était composée d'une gamelle d'un infâme bouillon et d'un petit morceau de "pain", et représentait une ration calorique ne permettant théoriquement pas la survie), les longues séances de l'appel du matin, les déplacements vers les chantiers, un travail harassant et les coups fréquents, ces hommes perdaient toute dignité, toute conscience autre que celle de la faim, toute capacité à l'échange et à la pensée.Up

De façon générale, la lutte pour la survie isolait chaque déporté, qui devait se battre pour conserver ce qu'il avait (vêtements, chaussures, gamelle, cuiller, morceau de pain du jour : les abandonner un instant du regard était risquer de se les faire voler) et tenter d'"organiser" des suppléments par tous les moyens possibles.

Cette situation est la plus générale : il convient cependant, avec Hermann Langbein (Hommes et femmes à Auschwitz) de noter que tous les gardiens et SS ne se comportaient pas de façon monstrueuse, que tous les Kapos, même les droits commun, n'étaient pas des brutes, et au contraire que certaines victimes finissaient par adhérer au système et devenaient capables du pire, pour survivre.

Dans nombre de camps, les déportés étaient utilisés pour des expérimentations médicales - le risque de décès n'étant évidemment pas une donnée restrictive -, avec souvent un sadisme gratuit, dont le Dr Mengele, à Auschwitz, est le tristement célèbre exemple.

La journée au camp suivait un rituel immuable : au lever, remise en ordre du Block suivie de la distribution du "café" et du morceau de pain de la journée. Après une toilette forcément rudimentaire et rapide avait lieu le rassemblement sur la place d'appel. Alignés debout, tous les internés étaient appelés, par leur numéro matricule. Si l'appel était incomplet, il était recommencé, autant de fois qu'il fallait. L'appel pouvait ainsi durer des heures, quel que soit le temps. L'épreuve était systématiquement allongée s'il s'était produit, la veille ou la nuit, un incident ou une évasion.

Les Kommandos partaient alors sur leur lieu de travail (dans certains camps, un orchestre de déportés rythmait leur départ, et leur retour le soir). La journée de travail (huit à neuf heures en hiver, dix à douze en été) n'était coupée que par la distribution de la "soupe".

Le soir, nouvel appel et retour dans les Blöcke. De temps en temps, les déportés avaient droit à une douche.

Certaines fonctions ou certains Kommandos pouvaient fournir une bien meilleure chance de survie : les personnels de l'infirmerie, de la cuisine, ceux qui étaient utilisés dans les services annexes (ainsi Primo Levi dans son emploi de chimiste); dans les Kommandos extérieurs au camp, il était rare que le travail en entreprise ne permette pas d'obtenirUp quelque aide d'un travailleur local compatissant. Ceux chargés de porter la soupe aux Kommandos pouvaient s'attribuer les rares morceaux de viande s'y trouvant. En dehors des emplois très spécialisés, pour survivre il fallait avoir les faveurs du doyen ou du Kapo, se débrouiller, "organiser", et c'était le plus souvent aux dépens des autres. La prostitution était fréquente, tant féminine que masculine (et non le fait des homosexuels) avec des SS, des auxiliaires locaux des doyens ou Kapos, ou des déportés "privilégiés".

Dans les Kommandos à la mortalité la plus élevée étaient envoyés en priorité les Juifs et les homosexuels, catégories les plus haïes des SS.

Souvenir du Dr Lucie Adelsberger

"Celui qui a connu la faim sait qu'il ne s'agit pas seulement d'une sensation stomacale végétative, animale, mais d'un supplice qui met les nerfs à vif, d'une agression contre tout l'ensemble de la personnalité. La faim rend méchant et altère le caractère. Beaucoup de choses qui, vues de l'extérieur, paraissent à juste titre monstrueuses chez les détenus deviennent compréhensibles et jusqu'à un certain point excusables dans la perspective de la faim." [1]

Höss, commandant d'Auschwitz-Birkenau

Commentaires de Primo Levi sur un texte de Rudolf Höss, commandant à Auschwitz-Birkenau, écrit entre sa condamnation et son exécution :

"Il flétrit avec un dégoût vertueux les luttes internes entre les prisonniers : de la racaille, ils ne connaissent ni l'honneur, ni la solidarité, ces grandes vertus du peuple allemand; mais, quelques lignes plus loin, il laisse échapper l'aveu que "ces luttes étaient soigneusement cultivées et stimulées par la direction", c'est-à-dire par lui. Il décrit avec une suffisance professionnelle les différentes catégories de prisonniers, interpolant dans son ancien mépris des apostrophes d'une hypocrite piété rétrospective, qui sonnent faux. Il préfère les politiques aux droits commun, les gitans ("c'étaient [...] les prisonniers qui m'étaient le plus cher") aux homosexuels; les prisonniers de guerre russes sont bestiaux, et il n'a jamais aimé les Juifs." [2]

1. Cité dans Savoir la Shoah de J.-M. Lecomte, page 208. Citation d'origine dans H. Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, Editions 10/18, Paris, 1984.

2. Primo Levi, préface à Commandant à Auschwitz, mémoires autobiographiques de Rudolf Höss, en annexe de Si c'est un homme, Laffont, Paris, 1996.