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________FICHE 22 |
Le gazage et la crémation
Les opérations mobiles de tuerie, la destruction par la faim dans les ghettos et les camps de concentration ne permettaient pas aux nazis d'obtenir une élimination assez rapide : la Conférence de Wannsee (Voir la fiche 7 - Mesures antijuives) fixe l'objectif : plus de neuf millions de Juifs. Il faut donc trouver le moyen de détruire des quantités importantes de gens de façon rapide, peu coûteuse, et en évitant de porter un trop grand désordre psychologique aux opérateurs. L'exécution par balle ou par piqûre de phénol, pratiquée jusqu'alors, demeurait individuelle, donc "lente", et coûteuse. L'élaboration d'une méthode collective fut d'abord expérimentée sur les malades mentaux et les handicapés. La politique d'"euthanasie" Elle ne procède pas directement de la doctrine nazie. Dès la fin de la première guerre mondiale, un courant existait en Allemagne en faveur de l'euthanasie : une brochure fut diffusée, sous le titre Die Freigabe der Vernichtung lebensunswerten Lebens (La permission d'éliminer les vies qui ne valent pas la peine d'être vécues). Au début de la guerre, Hitler signa un ordre d'"étendre les
attributions de certains médecins pour leur permettre, selon une
appréciation aussi rigoureuse que possible dans l'état des connaissances
humaines, d'accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été
jugés incurables". Derrière cette instruction à la forme empreinte
d'humanité se cache dans les faits non le souci d'abréger des agonies,
mais celui de débarrasser le peuple allemand d'individus qui au plan
mental, moral ou physique, ne sont manifestement pas de "race supérieure".
Furent victimes de cette décision des nourrissons et enfants trisomiques,
hydrocéphales, microcéphales, infirmes moteurs cérébraux, malformés, à qui
on injecta du luminal. Des "instituts d'euthanasie" furent créés, dotés
d'une chambre à gaz : y furent envoyés, venant des hospices et asiles
d'aliénés, des patients atteints de sénilité ou de troubles neurologiques,
ou hospitalisés depuis cinq ans ou plus, ou "aliénés criminels", notamment
sexuels. Le gaz utilisé était le monoxyde de carbone. Ce génocide
"tranquille" fut systématiquement étendu aux territoires occupés. De 1941 à 1945, sous le nom de code 14f13, il fut procédé à des "élagages" des populations concentrationnaires : des prisonniers ayant perdu la raison, et parmi eux nombre de "musulmans", étaient après un bref examen par un psychiatre envoyés aux "instituts d'euthanasie". Perfectionnement et extension du gazageDans un premier temps les nazis eurent l'idée de camions à gazage : il s'agissait de rendre la partie arrière étanche, et d'y envoyer à l'intérieur, par un tuyau, les gaz d'échappement du moteur. Le système fut expérimenté à Chelmno le 8 décembre 1941, avec des Juifs des alentours. Les prisonniers (dans le langage nazi, c'étaient les "marchandises") étaient chargés nus à l'arrière du camion. Le chauffeur mettait le moteur en marche, et prenait lentement la direction d'un petit bois. Lorsqu'il arrivait, après dix à quinze minutes de route, toutes les "marchandises" étaient mortes. Les Kommandos, ayant creusé une fosse derrière le bois, les déchargeaient et les y jetaient. L'industrie automobile collabora clairement et consciemment à la mise au point du procédé, et notamment la firme Saurer. Les nazis passèrent en juin 1942 commande de modifications pour améliorer le fonctionnement. En effet, l'arrière était trop vaste : si on y mettait peu de gens à la fois, il fallait rouler longtemps avant que l'oxyde de carbone fasse son effet. Si on entassait le plus possible de gens, la masse d'air disponible était plus réduite et l'effet plus rapide, mais le camion trop chargé était déséquilibré dans les virages. Il fallait en outre renforcer la protection de l'éclairage intérieur, qui était souvent cassé par les efforts désespérés des gens pour sortir. Il fallait enfin aménager au centre de l'arrière un trou de vidange assez grand (20 à 30 cm) qui permettrait "l'écoulement des grosses saletés" lors du nettoyage après usage. C'est Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz, qui pendant la
construction de Birkenau eut l'idée d'utiliser le Zyklon B; c'est
directement de l'idéologie et de la phraséologie nazies qu'il tira cette
idée : en effet, le Zyklon B était jusqu'alors utilisé pour éliminer la
vermine - mot fréquemment utilisé pour qualifier les Juifs. Les premiers
essais furent concluants : le Zyklon B était tout à la fois plus efficace
et beaucoup plus rapide - il ne restait plus d'agonisants à l'ouverture
des portes, et de l'extérieur on n'entendait plus de bruit après trois ou
quatre minutes, ce qui permettait de déclencher l'aération et d'ouvrir les
portes de la chambre à gaz quinze minutes seulement après leur
fermeture. Sur le gazage : témoignage de R. Vrba et F. Wetzler, évadés d'Auschwitz, recueilli en 1944 à Genève "Les malheureux sont amenés dans la halle B, on leur déclare qu'ils doivent prendre un bain et se déshabiller dans ce local. Pour les persuader qu'on les conduit vraiment au bain, deux hommes vêtus de blanc leur remettent à chacun un linge de toilette et un morceau de savon. Puis on les pousse dans la chambre des gaz C. Deux mille personnes peuvent y rentrer, mais chacun ne dispose strictement que de la place pour tenir debout. Pour parvenir à parquer cette masse dans la salle, on tire des coups de feu répétés afin d'obliger les gens qui y ont déjà pénétré à se serrer. Quand tout le monde est à l'intérieur, on verrouille la lourde porte. On attend quelques minutes, probablement pour que la température dans la chambre puisse atteindre un certain degré, puis des SS revêtus de masques à gaz montent sur le toit, ouvrent les fenêtres et lancent à l'intérieur le contenu de quelques boîtes de fer blanc : une préparation en forme de poudre. Les boîtes portent l'inscription "Cyklon" (insecticide), elles sont fabriquées à Hambourg. Il s'agit probablement d'un composé de cyanure, qui devient gazeux à une certaine température. En trois minutes, tous les occupants de la salle sont tués. [...] On ouvre donc la salle, on l'aère, et le Sonderkommando commence à transporter les cadavres, sur des wagonnets plats, vers les fours d'incinération, où ils sont brûlés." [1] Un ingénieur chimiste suisse, Pitch Bloch, a effectué, à la demande de Pierre Vidal-Naquet qui voulait répondre aux allégations du négationniste Faurisson, une comparaison entre ce témoignage et la composition chimique du Zyklon B. Il résume les arguments de Faurisson : "- on ne peut pas faire tenir deux mille personnes dans un local de 210 m2 (ou 236,78 m2 selon les documents); les équipes intervenaient sans masque à gaz; pour jeter le Zyklon B de l'extérieur, il aurait fallu que les SS prient leurs futures victimes de bien vouloir ouvrir les fenêtres puis de les refermer soigneusement; on ne pouvait pénétrer dans la chambre à gaz pour en extraire les cadavres sans l'avoir préalablement aérée ou ventilée; enfin, l'acide cyanhydrique étant inflammable et explosible, on ne peut l'employer à proximité d'un four." Il en conclut à la validité du témoignage des deux rescapés : "... il me paraît, d'une part, en concordance remarquable avec les caractéristiques du Zyklon B évoquées plus haut, d'autre part, quasiment "répondre" aux arguments de Faurisson : comment les gens se serrent, les SS portent des masques à gaz, les fenêtres sont situées sur le toit et on peut les fermer hermétiquement du dehors, on aère la salle avant l'entrée du Sonderkommando, et la chambre à gaz est séparée des fours d'incinération puisqu'on utilise des wagonnets sur rails entre les deux." La crémationC'est le point ultime de la déshumanisation : la destruction des papiers des gazés leur faisait perdre leur identité, mais la destruction des corps rendant impossible une inhumation individuelle - cette inhumation caractérise l'humanité depuis le néolithique - vient achever le processus. Il ne restait plus que des cendres, jetées dans une rivière ou répandues sur le sol. Dans la première séquence du film Shoah, de Claude Lanzmann, Simon Srebnik, seul survivant de la seconde période de gazage à Chelmno, revenu seul, dans la campagne, se baisse, ramasse une poignée de terre, l'égrène entre ses doigts : la nature s'est reconstituée sur ces cendres. Au début de la destruction de masse, les cadavres étaient placés dans des fosses, tête bêche, par couches superposées séparées de quelques pelletées de terre. Très vite, pour des raisons de volume, on se mit à enflammer la fosse en jetant de l'essence sur les premiers corps, et l'on jetait les suivants dans le brasier. Lorsque la fosse était pleine, on la recouvrait d'une couche de terre et l'on creusait une nouvelle fosse. Dans les deux cas, les corps ne disparaissaient pas complètement. Lorsque l'échec fut patent sur le front russe, Himmler prit vite conscience que les Soviétiques allaient reprendre ces territoires et pourraient mettre à jour les charniers, et ainsi l'ampleur de la destruction. Il fallait donc faire disparaître toutes les traces. Il donna alors deux ordres : celui de construire systématiquement des fours crématoires dans les camps, et celui de déterrer tous les restes enfouis dans les fosses pour les brûler à nouveau dans les fours. Ce furent évidemment des Juifs qui furent chargés de cette besogne. 1. Cité dans une lettre de Pitch Bloch à Pierre Vidal-Naquet, figurant en annexe d'un article de ce dernier dans la revue Esprit, septembre 1980, pages 53 à 56. |