L'Eglise catholique et le nazisme |
Introduction
Le récent document de l'Église Catholique "Nous nous rappelons : une réflexion sur la Shoah" a relancé la vieille polémique sur la responsabilité de l'Église, et en particulier du Pape Pie XII, dans les événements qui se sont déroulés pendant la seconde guerre mondiale.
Rien ou presque n'a été épargné à l'Église dans les griefs qui lui ont été reprochés. On peut les résumer en trois groupes principaux :
· L'Église Catholique a fomenté l'antisémitisme durant vingt siècles. Elle a ainsi préparé le terrain pour le développement du nazisme. Dans un tel climat culturel, l'Église, et notamment Pie XII, admirateur de la culture allemande, ont été incapables de se montrer intransigeants face à la montée au pouvoir des nazis.
· Le monde catholique, et a fortiori l'Église, s'est désintéressé de la cause juive. Préoccupée par la défense de ses propres intérêts, voire de son bien-être, elle a fermé l'œil et collaboré passivement à la Shoah.
· Enfin, consciente de l'existence du plan d'extermination finale, l'Église s'est tue. Elle qui a, si souvent, élevée la voix pour condamner les violations des droits de l'homme, a pris peur face à Hitler et a laissé nombre de catholiques sans signal clair.
Dans les pages qui suivent, nous nous efforcerons de montrer en quoi ces accusations sont historiquement fausses et profondément injustes.
L'Église et l'antisémitisme
Le document du Saint-Siège sur la Shoah fait une distinction entre antisémitisme et antijudaïsme. L'antisémitisme, véritable idéologie, est basé sur des théories racistes, tandis que l'antijudaïsme relève plutôt de la sphère du sentiment, d'une méfiance ou hostilité à l'encontre du peuple juif. L'Église, dans son examen de conscience, reconnaît que l'antijudaïsme a, malheureusement, été présent chez de nombreux chrétiens dans le passé. Sa genèse s'explique, sans toutefois vouloir la justifier, par les relations tumultueuses existantes entre les peuples chrétien et juif dès la mort du Christ. Cette distinction entre antisémitisme et antijudaïsme n'est pas une subtilité que l'Église introduit pour échapper aux accusations dont elle fait l'objet. Il s'agit d'une distinction de nature, l'antisémitisme n'étant pas une conséquence de l'antijudaïsme (1). L'antijudaïsme, aussi regrettable soit-il, est lié au passé, à l'histoire religieuse. L'antisémitisme véhiculé par les nazis, aux prétentions scientifiques, s'inscrit dans une perspective d'avenir : l'Endlösung.
Le national-socialisme et l'antisémitisme
Le nazisme est un paganisme : nationalisme exacerbé, supériorité de la race arienne, suprématie des lois du Reich sur tout autre précepte, culte de la personnalité, toute-puissance de l'Empire, … L'antisémitisme véhiculé par les nazis est le développement naturel de celui qui a vu le jour au siècle des Lumières chez certains penseurs laïques(2), réticents à toute idée de peuple élu. Il est de nature idéologique et lié au déclin des Etats-Nation(3). Il s'oppose à l'enseignement constant de l'Église sur l'unité du genre humain et l'égale dignité de toutes les races et de tous les peuples.
L'exaltation du sentiment nationaliste allemand, que les nazis pousseront à l'extrême, n'est que la version germanique d'un phénomène très répandu en Europe. Ce nationalisme plonge également ses racines dans les idées des philosophes des XVIIIe et XIXe siècles et dans la naissance des Etats modernes et laïques. Cependant, un élément fera cruellement défaut à l'Allemagne protestante pour tempérer ses ardeurs nationalistes : la voix d'une autorité morale étrangère en la personne du Pape. Le national-socialisme tirera profit du dualisme luthérien selon lequel le monde est divisé en deux règnes : le profane, confié au seul Prince, et le religieux qui revient à l'Église, dont le Prince est toutefois le Modérateur, le Protecteur, voire le Chef sur terre. Ainsi, Hitler bénéficiera de la soumission quasi générale des protestants vis-à-vis du pouvoir(4). Dès 1930, les protestants s'étaient organisés en "Église du Reich" des Deutsche Christen, n'acceptant que des baptisés ariens. Ces derniers, réunis en congrès en avril 1933, adopteront comme principe "Dieu m'a créé allemand. Être allemand est un don de Dieu. Dieu veut que je me batte pour mon germanisme". Les Deutsche Christen représentaient, en juillet 1933, plus de 75% des protestants allemands(5).
Les catholiques allemands
L'hostilité des catholiques allemands face à la montée au pouvoir des nazis ne s'est pas fait attendre. Suite à la réforme luthérienne, seul un tiers des Allemands était resté catholique. Hitler arrive au pouvoir démocratiquement. Toutefois, dans aucune de ces élections, le Führer n'obtient la majorité dans les Länder catholiques qui votèrent pour leur Zentrum. L'attitude hostile de l'épiscopat catholique fut la raison officielle pour laquelle Hitler et les principaux dirigeants nazis ne se rendirent pas à l'office religieux (luthérien) qui ouvrait les festivités en l'honneur de la montée au pouvoir des national-socialistes. Les protestations et condamnations de la hiérarchie catholique ne tarderont pas non plus. En 36, moins de trois ans après le concordat entre le Vatican et le Reich (accord régissant les relations entre l'Église et l'Etat et qui, globalement, est identique à l'actuel), le Saint Siège avait rédigé 34 notes de protestations pour violation de l'accord. Pie XI condamnera sans palliatifs, la doctrine totalitaire et raciste du nazisme allemand dans l'encyclique Mit brennender Sorge (14-III-1937)(6). L'encyclique fut distribuée secrètement aux prêtres et lues dans toutes les paroisses du Reich le Dimanche des Rameaux.
L'attitude de l'Église en Allemagne impressionna Albert Einstein, qui a écrit dans The Tablet de Londres : "Seule l'Église s'est prononcée clairement contre la campagne hitlérienne qui supprimait la liberté. Jusqu'alors, l'Église n'avait jamais attiré mon attention, mais aujourd'hui je veux exprimer mon admiration et ma plus profonde estime pour cette Église qui, seule, a eu le courage de lutter pour les libertés morales et spirituelles". Pour rappel, 4000 prêtres ou religieux furent tués par les nazis pour leur seule appartenance à l'Église catholique.
Pie XII et Hitler
Parfois présenté comme philo-nazi, Pie XII, Pape de la
seconde guerre mondiale, avait été nonce apostolique en Allemagne pendant de
nombreuses années. Son intérêt pour ce pays, ses habitants et sa culture (il
était profondément estimé par les Allemands) avait fait de lui un
philo-germanique. De là à croire que le Pape Pacelli se soit réjoui de la
montée au pouvoir de Hitler en 33 (à cette époque, il avait quitté l'Allemagne
depuis quelques années déjà), il y a un pas qu'on n'est pas autorisé à
franchir. Son aversion pour le Führer et son régime sera démontrée tout
au long de la guerre. Il est à noter qu'on n'a jamais trouvé, dans une
quelconque archive, la moindre trace d'une parole, d'un écrit ou d'un acte qui
mettrait en évidence une éventuelle sympathie de Eugenio Pacelli pour les
nazis. En 1937, le futur Pie XII collabore à la rédaction de l'encyclique de
Pie XI. L'action du Pape, pendant la seconde guerre mondiale, constituera le
meilleur témoignage de son horreur pour les thèses nazies et de son attachement
à la paix.
L'antijudaïsme
Reste à savoir si le sentiment antijuif, dont se sont rendus coupables certains chrétiens, parmi lesquels des hommes d'Église, a pu faciliter un désengagement des catholiques face aux persécutions à l'encontre des Juifs? Toute réponse à cette question doit tenir compte du fait qu'il s'agit de l'histoire des attitudes et des façons de penser de personnes individuelles. Il y eut des ignorants, des faibles, des lâches et des profiteurs parmi les catholiques. Mais il y eût, comme nous le verrons, un formidable mouvement de solidarité envers les Juifs chez un grand nombre d'entre eux.
Le Vatican et la seconde guerre mondiale
L'horreur qu'inspire la Shoah ne trouve de soulagement que par la considération de l'action de ceux et celles qui ont tout fait, souvent au péril de leur vie, pour sauver des Juifs. Parmi les 11.800 justes des Nations reconnus à ce jour, et les nombreux autres anonymes, les catholiques ne sont pas en reste.
S'il est impossible de donner un aperçu complet de l'action des catholiques en faveur des Juifs, la publication du 10e volume du recueil des Actes et documents du Saint Siège relatifs à la seconde guerre mondiale(7) a permis de mettre en évidence le rôle du Pape Pacelli dans l'entreprise de sauvetage des Juifs. Les Actes nous montrent le Vatican, durant ces années de guerre, tel un centre de crise en intense activité diplomatique en vue d'écarter le plus possible de Juifs des déportations(8). Le rôle de premier ordre du Pape et du Saint Siège est mis en évidence par la confiance avec laquelle de nombreux Organismes internationaux leur adressèrent des requêtes d'intervention ou de médiation(9). A titre d'exemples, nous rappelons ici, quelques faits majeurs.
En Italie
L'action du Vatican pendant l'occupation allemande de l'Italie a été des plus remarquables. En temps de guerre, l'activité diplomatique la plus sûre et la plus pratique est celle du contact direct et du message oral. Ainsi, la proximité du peuple italien a facilité l'action de la diplomatie vaticane.
En fait, l'Italie a servi de terre d'abri pour nombre de Juifs européens, les refuges idéaux étant les institutions religieuses du Nord et, en particulier, de Rome et du Vatican et le grand organisateur de ce réseau de cachettes étant l'Église Catholique sous l'impulsion de son chef. C'est ainsi que des milliers de Juifs se cachèrent dans la cité vaticane, au Castelgandolfo et dans d'autres couvents de Rome(10).
C'est en Italie que les Juifs ont eu, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, le plus haut taux de survie, parmi les pays sous occupation nazie.
Les Nonces apostoliques
L'aide envers les Juifs victimes de persécutions de la part des nazis était beaucoup plus délicate dans les territoires, sous occupation allemande, éloignés de la zone libre. Les ambassadeurs du Vatican, les Nonces apostoliques, ont joué un grand rôle dans l'information de l'évolution de la situation sur place. En accord avec le Saint Siège, ils ont déployé une grande activité diplomatique en vue de venir en aide aux Juifs de Roumanie(11), de Hongrie(12), de Tchécoslovaquie(13), d'Allemagne(14) et de la France de Vichy(15).
Les témoignages de reconnaissances après la guerre
Les témoignages de reconnaissances envers le Saint Siège et son chef arrivèrent avant même la fin de la guerre. A travers ces témoignages, on mesure mieux l'ampleur de l'action du Vatican en faveur des Juifs. Une fois les hostilité terminées, de nombreux remerciements, en provenance du monde entier, parvinrent à Rome. Un certain nombre d'entre eux, particulièrement chaleureux, provenaient des premiers intéressés, les Juifs.
Le 28 février 1944, le Grand Rabbin Herzog écrivait au Pape : "Le peuple d'Israël n'oubliera jamais ce que Sa Sainteté et ses illustres représentants, guidés par les éternels principes religieux qui forment la base de notre commune civilisation, font pour nous, frères et sœurs infortunés en l'heure la plus tragique de notre histoire, ce qui constitue une preuve vivante de la Providence divine en ce monde". La Commission Américaine pour le Bien-être des Juifs écrivait, le 21 juillet 1944, au Saint Père : "Nous sommes profondément émus par ce remarquable spectacle d'amour chrétien et par la protection accordée aux Juifs italiens par l'Église Catholique et par le Vatican pendant l'occupation allemande de l'Italie, d'autant plus que les risques encourus par une tel secours durent être immenses…".
Le 7 septembre 1945, Giuseppe Nathan, commissaire de l'Union des Communautés Juives Italiennes, prononçait son "hommage de reconnaissance envers le Souverain Pontife, les religieux et les religieuses qui, suivant les directives du Pape, ont vu les persécutés comme des frères et, avec courage et abnégation, ont réalisé une action intelligente et efficace pour nous venir en aide, malgré le grand danger auquel ils s'exposaient".
Le 21 septembre 1945, Pie XII reçut en audience Leo Kubowitzki, secrétaire général du Conseil Juif mondial, qui lui a manifesté "sa très grande reconnaissance pour l'action réalisée par l'Église Catholique en faveur du peuple juif dans toute l'Europe pendant la guerre".
Le témoignage de Phineas E. Lapide, consul israélien à Milan pendant la guerre, constitue une bonne synthèse. Le 13 décembre 1963, il écrit dans Le Monde : "Je puis certifier que le Pape en personne, le Saint Siège, les nonces et toute l'Église Catholique ont sauvé entre 150.000 et 400.000 Juifs d'une mort certaine"(16). A la mort de Pie XII en 1958, Golda Meyr, alors ministre des Affaires Etrangères d'Israël, envoya un télégramme éloquent : "Nous partageons la douleur de l'humanité… Lorsque le terrible martyr s'est abattu sur notre peuple, la voix du Pape s'est élevée en faveur des victimes".
Shoah
Au fur et à mesure que la guerre avançait, les renseignements sur les déportations des Juifs et les témoignages sur la réalité des lager allemands, parfois ramenés par d'anciens déportés qui réussirent à s'évader, permettaient de se rendre compte de l'ampleur du drame qui était en train de se dérouler. Le Vatican, bien renseigné par ses multiples contacts, n'ignorait pas la gravité de la Shoah. En 1944, le Pape avait déjà reçu plusieurs appels des gouvernements étrangers, pour qu'il se prononce publiquement contre l'extermination des Juifs. Et pourtant Pie XII n'en fera rien. Le silence du Pape, s'il a parfois été présenté comme une approbation tacite, souvent comme un aveu de faiblesse, voire sa faute majeure selon ses détracteurs, constitue, certes, le principal point d'incompréhension de sa vie. Une analyse superficielle de la question conduit effectivement à condamner sévèrement son silence. Comment expliquer, en effet, que le Souverain Pontife qui a si souvent élevé la voix pour dénoncer les violations des droits de l'homme, se soit tu en présence de la plus grave atteinte à la dignité de l'homme jamais produite. Toutefois, comme l'histoire nous l'enseigne, le silence du Pape n'a pas été le fruit d'un manque de décision, mais bien une décision volontaire et lucide. Avant de juger le Pape, il est bon de s'intéresser aux motivations qui l'ont poussé à une telle attitude. En examinant les motifs du silence papal, nous allons essayer de montrer en quoi l'attitude de Pie XII était la meilleure possible.
L'opportunité d'une condamnation
L'horreur qu'inspirait la Shoah au Pape ne fait aucun doute. Son action, tout au long de la guerre, pour essayer d'entraver les plans des Allemands en est la meilleure preuve. L'hostilité de Pacelli envers les nazis, était connue des hauts dirigeants du Reich. La rumeur de plans de capture du Pape était parvenue jusqu'à l'intéressé. Pie XII avait rédigé une lettre de démission, en renonçant ainsi à la protection physique que lui donnait sa charge, pour éviter qu'il soit instrumentalisé en cas de capture par les forces nazies à Rome. Lorsque de nombreuses personnes demandèrent au Pape de condamner publiquement la Shoah, le problème auquel le Vatican était confronté n'était donc pas celui de signaler aux Allemands qu'il réprouvait leurs actes, mais bien celui de lancer un appel aux catholiques et aux hommes de bonne volonté afin qu'il contribuent à sauver le plus grand nombre de Juifs. C'est, par conséquent, pour des raisons utiles que la condamnation s'imposait. C'est ce que souhaitaient ceux qui avaient formulé la demande à Pie XII, c'est ce que souhaitait Pie XII. Il ne s'agissait certainement pas, pour le Pape, de se donner bonne conscience de façon publique.
En 1944, les chances de victoire des Alliés se faisaient chaque jour plus grandes. Toutefois, une grande partie de l'Europe était encore occupée par les Allemands et les Juifs présents dans les camps fort nombreux. Rien ne permettait de dire quelle conséquence exacte une condamnation publique aurait engendrée. Ayant pour seul souhait celui de sauver un maximum de vies, le Pape Pacelli a estimé que le meilleur moyen pour y parvenir était celui de la voie diplomatique, des actions cachées, des contacts personnels. Ce choix, qui ne s'est pas fait sans hésitations, n'est pas le fruit du hasard. Après cinq années de guerre, le Pape avait pu se faire une idée précise de la façon dont les Allemands réagissaient face aux appels à la résistance, y compris pacifique. Le "cas des Pays-Bas" est particulièrement significatif en ce sens. Il marqua profondément le Saint Père et nous donne une bonne image de ce qui aurait pu se passer dans le cas où le Pape serait monté à la tribune pour condamner haut et fort l'œuvre d'extermination des Juifs.
Le cas des Pays-Bas
L'épiscopat hollandais s'était montré hostile à l'occupant nazi dès le début. En 1940, l'Archevêque d'Utrecht, Johannes de Jong, donna des directives interdisant aux catholiques de participer aux organisations nazies. Mais, c'est en 1942, à la suite de la condamnation de la part des évêques catholiques (et des pasteurs protestants) des déportations de Juifs par les Allemands que ceux-ci prendront la décision de déporter tous les religieux et religieuses d'origine juive (dont, entre autres, Edith Stein). Ils étaient environs 300 et mourront dans les camps de concentration. Et, pour bien montrer leur détermination, les Allemands déporteront dans la foulée de la condamnation, 40.000 Juifs. Pie XII fut particulièrement marqué par cette réaction. Il écrivit, de sa propre main, quatre pages de protestation et d'accusation des crimes nazis. Mais ils se rendit ensuite dans la cuisine où se trouvait sœur Pascaline Lehnert. Il lui demanda d'allumer le gaz pour brûler les feuilles qu'ils venait d'écrire. "Moi, j'insistais -raconte la sœur- pour conserver ces papiers, de façon à ce que, une fois la guerre terminée, on connaisse le sentiment du Souverain Pontife sur ce sujet". Mais le Pape lui répondit "J'avais écrit ce texte dans l'intention de le faire publier cet après-midi dans L'Osservatore Romano. Mais j'ai pensé que, si quarante mille innocents ont fini dans les lagers suite aux paroles des Évêques hollandais, suite à celles du Pape, Hitler pourrait en interner au moins deux cent mille. Je ne peux le permettre!". Il brûla lui-même le manuscrit(17).
Un choix cornélien
La propagande nazie avait semé la confusion chez un bon nombre de catholiques européens. De plus, en état de guerre, il était bien difficile d'avoir des nouvelles de Rome. Dès lors une condamnation publique des crimes nazis de la part du chef de l'Église Catholique aurait permis de clarifier bien des esprits et de stimuler la résistance. Mais depuis l'épisode des Pays-Bas, le Pape savait que "condamnation publique" rimait désormais avec "mise à mort de dizaines de milliers (centaines de milliers?) d'hommes et de femmes innocents". L'effet positif, mais difficilement estimable, qu'entraînerait une condamnation publique ne faisait dès lors plus le poids face à la certitude d'un massacre consécutif à cette même déclaration. Peu soucieux de sa propre image et en dépit des nombreuses injonctions faites par les Alliés, le Pape préféra se taire et agir. Certains historiens ne retiendront que son silence. Mais comment ce silence fut-il perçu par les protagonistes de l'ignoble tragédie? Les époux berlinois Wolfson, qui après avoir passé par un camp de concentration parvinrent à s'enfuir en Espagne via Rome et la complicité du Pape, déclarèrent, en évoquant cette période : "Personne d'entre nous ne désirait que le Pape parle ouvertement. Nous étions tous des fugitifs. Et celui qui fuit ne désire pas être montré du doigt… Si le Pape avait protesté, toute l'attention se serait portée vers nous, où que nous nous trouvions. Cela a été mieux que le Pape se taise. A l'époque nous pensions tous de la sorte et aujourd'hui encore nous gardons la même conviction"(18). Les organisation humanitaires juives de l'époque étaient d'accord avec le Vatican sur le fait qu'une dénonciation publique n'aurait eu aucune influence sur les plans d'Hitler, mais par contre, aurait mis en danger les nombreux Juifs que l'Église cachait.(19)
Conclusion
A la lumière de tout ce qui précède, on ne peut que s'étonner de l'existence d'une polémique sur le rôle joué par Pie XII pendant la seconde guerre mondiale. L'étonnement est tel que la question véritable est désormais : d'où vient cette polémique qui trouve parfois un écho favorable, voire un amplificateur, dans certains médias. Le point de départ est constitué par la publication, en 1963, du roman œuvre théâtrale de Rolf Hochhuth, Le Vicaire. Dans ce livre, l'auteur condamnait le silence et la prétendue inertie de Pie XII face au nazisme. Et pourtant Hochhuth "ne disposait pas de nouvelles sources inconnues des historiens. Grâce au mélange de vérité et de fiction, il a trompé les gens et a crée des préjugés injustes contre le Pape… Derrière la pensée d'Hochhuth, il y a plus de 500 ans d'anti-papisme"(20). La sortie de son livre déclenchera une forte polémique. Après la première représentation de la pièce, de nombreuses voix s'élevèrent pour critiquer cette vision fallacieuse des faits(21). Mais le mal était fait, beaucoup de personnes ne retiendront que la version de Hochhuth. Ses théories se reproduiront régulièrement dans les journaux complaisants et finiront par laisser une trace dans l'imaginaire collectif. C'est aussi à partir de ce moment que les critiques juives contre Pie XII vont commencer.
Il est curieux de noter que, du vivant du Pape et jusqu'à sa mort, la communauté internationale était unanime pour reconnaître le rôle très positif qu'il avait joué pendant la guerre. Un fait particulièrement significatif est celui de la conversion au catholicisme, peu après la guerre, du Grand Rabbin de Rome, Zolli. Pour marquer sa reconnaissance envers le Souverain Pontife, il prendra comme prénom chrétien celui d'Eugenio(22). Il est difficile de croire qu'une telle conversion, véritable trahison pour les Juifs, aurait pu avoir lieu si le Pape avait joué le rôle néfaste que certains voudraient lui attribuer.
Marco SIGNORE