L'histoire du pèlerinage

Saint Jacques matamore

Dès 834, le roi Alphonse II vient en pèlerinage sur le tombeau de saint Jacques. Il décide de construire à cet endroit un premier sanctuaire, autour duquel se développe une cité. Le culte est rapidement suivi par des milliers d'espagnols en lutte contre les sarrasins. Saint Jacques est considéré comme le patron de la résistance hispanique. *.

Si la légende de Compostelle commence à se répandre en Europe, elle n’a pas pour autant drainé des foules innombrables vers le saint tombeau. Certes, l’évêque du Puy-en-Velay Godescalc fait le voyage en 951, ainsi que quelques grands personnages, dont le prince Guillaume V d’Aquitaine (993-1030). Aux XIe-XIIe siècles, les seigneurs bourguignons nouent des alliances avec les rois de Castille et favorisent l’influence de Cluny à Compostelle (ce qui ne signifie pas que Cluny ait pratiqué une quelconque politique de chemins). Le roi de Castille Alphonse VII (1126-1157) a été couronné à Compostelle et a cherché à attirer dans sa mouvance les seigneurs aquitains

Saint Jacques matamore, Saint Jacques de Compostelle

En 1175 est fondé l’Ordre de Santiago, un ordre chevaleresque qui a pour vocation d’aider les rois de Castille, León et Galice à repousser les Maures. Le saint matamore (de l'espagnol matar, tuer) apparaît devant les troupes d'Alphonse III, lors de la bataille de Clavijo, et porte l'assaut sur un cheval blanc. On retrouve cet épisode dans l'iconographie de saint Jacques. Après une période de succès, la Reconquista s'essouffle et les maures regagnent tout le terrain perdu à la fin du Xe siècle. Al-Mansûr prend Compostelle et rase la cité (en épargnant toutefois les reliques). Les chrétiens reprennent la ville au début du XIe. Le califat se disloque ensuite progressivement. Mais ce n’est guère avant le XIIIe siècle que se diffuse l’image du saint Matamore. 

Le pèlerinage connaît un succès tout aussi immédiat à l'étranger. l'évêque du Puy-en-Velay, Godescalc se rend à Compostelle en 950. Le commerce et les échanges culturels se multiplient autour du chemin et les évêques compostellans prennent une importance telle que Rome en prend bientôt ombrage. Plusieurs conciles tentent de réduire l'influence de ces évêques. Cette dernière est surtout diminuée par la faveur donnée à Rome par les rois de Castille et par la main-mise de l'ordre de Cluny sur les chemins de pèlerinage. L'influence française, au point de vue spirituel et artistique, s'étend en Espagne. En 1054, un clunisien, Dalmace, devient évêque de Compostelle. Les relations avec Rome s'apaisent alors, ouvrant sur une période faste pour Compostelle. Le pèlerinage connaît son apogée durant la seconde moitié du XIIe siècle.

Cluny

Cluny

En Espagne, la Légende de Compostelle reste bien vivante, de siècle en siècle. A chaque époque, chacun y puise tel ou tel thème qui l’intéresse. Au XIIIe siècle, la légende soutient les prétentions de l’archevêque de Compostelle à obtenir sur Tolède la primatie de l’Eglise espagnole ; au XIVe siècle, l’archevêque Béranger de Landore l’utilise pour asseoir sa position conquise par les armes.

Contrairement à ce qu’on a pu dire, le XVIe siècle n’a pas vu le déclin du pèlerinage, bien au contraire. Les textes témoignent de troupes de pèlerins qui partent et qui, au retour, se regroupent en confréries par dizaines. Les critiques émises alors contre le pèlerinage (incitation à la paresse et au vagabondage) ne se seraient pas faites aussi virulentes si le phénomène n’avait pas existé, et les réglementations n'auraient pas été si nombreuses aux XVIIe et XVIIIe siècles s’il n’y avait eu personne sur les chemins.

 

Pour accueillir les pèlerins, de véritables ordres (prieuré hôpital de Sainte Christine ou de Roncevaux) apparaissent. Ils rassemblent des réseaux de commanderies et d'hospices.

Les pèlerins, surnommés les jacquets (entre autres) portent trois attributs principaux qu'on retrouve dans l'iconographie de Saint Jacques : la besace, le bourdon et la fameuse coquille. Cette dernière apparaît dans la première moitié du XIIe siècle. Très abondante sur les plages de Galice, les premiers jacquets les ramassaient en souvenir avant de rentrer chez eux (part la suite, ils l'achetaient à des vendeurs "labellisés" par les évêques de Compostelle). Des légendes sont nées autour de cette coquille devenue symbole de tout le pèlerinage. Fait unique dans l'iconographie, la représentation de saint Jacques se confond avec celle de ses pèlerins: on le retrouve très souvent vêtu de la longue pèlerine, muni de sa besace et de son bourdon et coiffé d'un large chapeau aux bords relevés, orné d'une coquille.

Les routes de pèlerinage sont balisées de ces représentations de Saint Jacques et du pèlerinage, comme à Salamanque (ci-contre: la casa de las Conchas).
C'est à cette époque qu'un moine poitevin, Aimery Picaud, rédige son guide du pèlerin, qui constitue le dernier livre du Codex Calextinus. Il y décrit les quatre routes principales en France qui fusionnent à Puente-la-Reina en Espagne pour former le Camino Francés. Il détaille les étapes mais donne aussi des renseignements sur les régions traversées et leurs populations.

Salamanque, casa de las conchas

Du XVIe siècle à nos jours

A partir du XIIIe siècle, l'afflux des pèlerins commence lentement à décroître. C'est surtout au XVIe siècle que le déclin se fait sentir. En effet, l'esprit humaniste de cette époque dénonce les superstitions et n'est donc pas favorable aux pèlerinages. La Réforme s'oppose elle aussi à ces coutumes purement catholiques. Par ailleurs, le règne d'une Inquisition espagnole extrêmement dure n'incite pas au voyage. Enfin, la politique extérieure de l'Espagne (guerres avec l'Angleterre) explique également ce déclin : après l'échec de "l'Invincible Armada" espagnole, la flotte anglaise se fait très menaçante sur les côtes galiciennes. Les évêques de Compostelle décident de cacher les reliques dans un endroit secret. La transmission du secret est ensuite mal assurée : lorsque les évêques veulent remettre la main sur les fameuses reliques, ils ignorent où elles se trouvent. Il faut attendre le XIXe siècle pour les mettre au jour.

Aux XVIIe et XVIIIe siècle, le pèlerinage ne bénéficie plus d'une grande faveur. Il est considéré comme une incitation à la paresse et au vagabondage. Il faut une autorisation du diocèse pour l'entreprendre. Les Lumières contestent le mysticisme des pèlerins. Sous la Révolution et l'Empire, ces derniers sont persécutés.

Le déclin a réellement commencé après les guerres napoléoniennes : 100 pèlerins par an en moyenne ont été reçus à l'Hôpital des Rois Catholiques entre 1825 et 1885. La re-découverte des reliques de l'apôtre (on avait perdu peu à peu trace de leur emplacement exact) par l'archevêque de Compostelle en 1879, officialisée par le pape Léon XIII en 1884 a doublé cette moyenne entre les années 1885 et 1905. Elle a sans doute sauvé ce pèlerinage d'un oubli définitif. Mais on était bien loin de l’idée de reprendre le chemin à pied. Au tout début du XXe siècle, l’abbé Daux est persuadé que « l’historien n’aura plus à offrir à son lecteur que le réseau des voies ferrées ».

C'est au XIXe siècle que renaît peu à peu l'esprit de pèlerinage. Le culte marial, au Puy ou à Lourdes connaît un vif succès. En 1878, à l'occasion de restaurations, des fouilles sont entreprises dans le chœur. Elles permettent de retrouver des restes humains, identifiés en 1884 comme ceux de saint Jacques et de ses disciples. En 1900, un évêque français, Monseigneur Duchenne, émet l'hypothèse que les reliques ne soient pas celles de saint Jacques mais d'un hérétique, Priscillien, évêque d'Avila, décapité en 385 et enterré en Galice avec deux de ses disciples. Cette opinion n'est cependant pas suivie. 

Ce n’est qu’après la guerre de 1914-1918, avec l’avènement du tourisme moderne, que les pèlerins les plus fortunés parmi les intellectuels catholiques ont commencé à reprendre le chemin de Compostelle, à l’invitation des premiers chercheurs tels que Joseph Bédier ou Émile Mâle.

Le pèlerinage reprend et cette tendance se confirme aujourd'hui. Les chemins sont classés itinéraires culturels européens en 1987 et Compostelle et de nombreuses étapes sont inscrites au patrimoine mondial de l'humanité de l'UNESCO.

Pourtant, l'histoire de saint Jacques reste floue. Une confusion demeure avec deux autres Jacques, l’apôtre Jacques le Mineur et un autre Jacques qualifié parfois de « frère du Seigneur », ou de « Juste », qui n'en forment peut-être qu'un, la distinction n'étant pas claire dans les évangiles. Les fidèles du Moyen Age n’étaient pas cartésiens et pour eux ces subtilités étaient sans importance. Ils priaient un seul « apôtre Jacques » qui, de surcroît, était l’auteur de l’Epître de Jacques, cette lettre d’une importance fondamentale par son impact social et par le fait qu’elle est à l’origine du sacrement de l’Extrême-Onction. Les sermons du Codex Calixtinus y font constamment allusion et la statue du Majeur du portail de Saint-Gilles-du-Gard porte un livre sur lequel est gravée une phrase de cette Epître. Jusqu’au XXe siècle, les Espagnols ont cité des phrases de l’Epître comme étant la parole de leur saint patron.

Saint Jacques, cathédrale de Rouen

De plus il ne faut pas oublier que, comme bien d’autres saints, saint Jacques possède quantité de corps, de têtes, de membres, de dents et autres ossements, voire un poil de barbe… que les dévots de l’apôtre pouvaient aller vénérer dans quantité de lieux proches de chez eux, sans se préoccuper de savoir quel Jacques y était présenté.
Ces multiples sanctuaires ont, pour la plupart, disparu à la Contre-réforme, mais il en reste de nombreux vestiges architecturaux et mobiliers. Ce sont eux qui ont fait croire, bien improprement, qu’ils balisaient des chemins de Compostelle et qu’ils faisaient partie d’un réseau hospitalier spécialement conçu pour les pèlerins de Galice. Mais c’est une grave erreur de méthodologie que de croire que ces sanctuaires, tout comme des abbayes, des commanderies, des hôpitaux, même des hôpitaux Saint-Jacques ont été construits pour les pèlerins de Compostelle. Les textes parlent d’établissements qui accueillent des « pauvres, des malades et des pèlerins ». Mais des pèlerins, il y en avait partout, et et tous n'allaient pas à Compostelle.

Saint Jacques, Frontanya (Catalogne)

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