14 juillet 1789

 

Prise de la Bastille

Par Gabriel Vital-Durand

Ce jour-là...

Les grandes journées de la Révolution française

5 mai 1789: ouverture des états généraux

14 juillet 1789: prise de la Bastille

4 août 1789: abolition des droits féodaux

26 août 1789: déclaration des Droits de l'Homme

15 janvier 1790: création des départements

31 mars 1790: Robespierre préside les Jacobins

12 juillet 1790: Constitution civile du Clergé

14 juillet 1789: fête de la Fédération

25 avril 1792: naissance de la Marseillaise

11 décembre 1792: procès de Louis XVI

05 septembre 1793: la Terreur à l'ordre du jour

16 octobre 1793: exécution de Marie-Antoinette

24 novembre 1793: le calendrier révolutionnaire

27 juillet 1794: chute de Robespierre

08 juin 1795: Louis XVII meurt au Temple

05 octobre 1795: insurrection de Vendémiaire

26 octobre 1795: début du Directoire

04 septembre 1797: coup d'État de Fructidor

09 novembre 1799: coup d'État du 18 Brumaire

Etoile

voir aussi Les guerres de la Révolution et de l'Empire
 

Le 14 juillet 1789, la Bastille, est prise d'assaut par des Parisiens et bientôt démolie.

La Révolution française, 40 jours après la réunion des états généraux à Versailles, prend dès lors un tour irréversible.

Constatant que les maux du gouvernement appellent davantage qu'une réforme de l'impôt, les députés avaient décidé de remettre à plat les institutions et de définir par écrit, dans une constitution, de nouvelles règles de fonctionnement, selon l'exemple américain.

Le 9 juillet, l'assemblée réunie à Versailles s'était dans ce but proclamée Assemblée nationale constituante. L'initiative ne plaît pas au roi et surtout à son entourage.

Sous la pression de la Cour, le 12 juillet, Louis XVI renvoie son contrôleur général des finances, Jacques Necker, un banquier d'origine genevoise qui n'a fait que creuser le déficit mais est restée pour cela très populaire parmi les petites gens.

À Paris, le petit peuple des artisans et des commerçants s’irrite et s’inquiète. On dit que le roi, irrité par la désobéissance des députés, voudrait les renvoyer chez eux.

Dans les jardins du Palais-Royal, la résidence du cousin du roi, le duc d’Orléans, haut lieu de la prostitution et du jeu, un orateur, Camille Desmoulins, monté sur un escabeau, harangue ainsi la foule: «Citoyens, vous savez que la nation avait demandé que Necker lui fût conservé et on l'a chassé... Après ce coup, ils vont tout oser et pour cette nuit, ils médient peut-être une Saint-Barthélémy des patriotes!... Aux armes! Aux armes, citoyens!»

Chute inattendue d'une forteresse

Le prince de Lambesc dirige les manœuvres d’un détachement de gardes suisses et d’un escadron de dragons du Royal Allemand qui chargent la foule sur la place Louis XV (aujourd‘hui place de la Concorde).

L’émeute s’aggrave et la foule force les portes de plusieurs armuriers du faubourg. Le sire de Flesselles, prévôt des marchands, tente de calmer les esprits. Il ne tarde pas à faire les frais de sa modération et être massacré.

Le 13 juillet, la rumeur se répand que les troupes royales allaient entrer en force dans la capitale pour mettre les députés aux arrêts. De fait, des corps de troupes étaient rassemblés au Champ de Mars et aux portes de Paris.

Au matin du 14 juillet, un attroupement d'artisans et de commerçants se rend à l'Hôtel des Invalides, en quête d'armes.

Le gouverneur de Sombreuil cède aux émeutiers et ouvre les portes de l’Hôtel dont il avait la garde. La foule fait irruption dans l’arsenal et emporte 28.000 fusils et 20 bouches à feu... 

Forts de ce premier succès, les émeutiers rugissent «A la Bastille!». La rumeur prétend que de la poudre y aurait été entreposée.

Au demeurant, le peuple a une revanche à prendre sur la vieille forteresse médiévale dont la masse lugubre semble le narguerm et lui rappelle à tout moment l’arbitraire royal.

La garnison de la Bastille se compose de 82 vétérans, dits invalides, auxquels se sont adjoints le 7 juillet un détachement de 32 gardes suisses du régiment de Salis-Samade commandés par le lieutenant de Flüe.

Le marquis de Launay (ou de Launey), gouverneur de la Bastille, se persuade qu’il doit gagner du temps pour permettre à une troupe de secours de le délivrer des émeutiers.

Il déclare à ses assaillants être prêt à parlementer avec trois délégués et livre trois bas-officiers en otage. Les parlementaires sont conduits par le dénommé Thuriot. Le marquis insiste pour retenir ses hôtes à dîner (à midi selon la terminologie de l’époque) pendant que la foule gronde dehors.

C’est alors qu’un groupe de forcenés parvient à franchir l’Avancée par le toit du corps de garde, pour se jeter sur les chaînes du pont-levis à coups de hache.

Une charge de mitraille disperse la foule. Mais une nouvelle députation se forme pour exiger la remise de la forteresse entre les mains de la milice.

La garde suisse armée de fusils de rempart appelés «amusettes du comte de Saxe» fait des ravages chez les assaillants.

Deux détachements de gardes françaises guidés par les dénommés Élie et Hulin arrivent au secours des Parisiens. Ils traînent avec eux deux canons.

Ces derniers sont pointés par les assiégeants et causent quelques pertes et aussi un début d’incendie à l’entrée de la forteresse.

M. de Monsigny, commandant des canonniers de la forteresse, est abattu, ce qui a pour résultat de faire disparaître toute velléité de résistance chez les invalides qui entreprennent dès lors d’exiger la reddition de leur gouverneur.

Il est 4 heures du soir. Launay se ressaisit, ordonne soudain le feu à outrance, puis tente de faire sauter les magasins de poudre dans un mouvement de désespoir.

Mais ses invalides lui imposent de brandir un mouchoir pour parlementer. Le feu cesse, le lieutenant de Flüe exige les honneurs de la guerre pour se rendre. On les lui refuse, mais le dénommé Élie, du régiment de la Reine, accepte par écrit les termes d’une capitulation qui assure la vie sauve aux défenseurs.

Les ponts-levis sont abaissés et les gardes emmenés prisonniers à l’Hôtel de Ville. On doit retenir d’abord le gouverneur d’attenter à sa propre vie, puis la foule se déchaîne et lynche les malheureuses gardes et l’infortuné marquis lui-même en place de Grève. Les têtes sont fichées sur des piques et promenées en triomphe à travers le faubourg.

A la Bastille, on libère les détenus au prix d'une légère déception car il ne s'agit que de sept personnages de minable envergure...

Fin d'un monde

Au cours des semaines suivantes, le peuple se rue sur le monument déchu, les pierres sont réduites en morceaux et distribuées comme autant de trophées.

Un symbole séculaire de l’absolutisme est ruiné, deux gouverneurs dépassés par leurs responsabilités ayant fait tourner d’un cran la grande meule de l’Histoire.

Le propre frère du roi, le comte d'Artois, futur Charles X, prend la mesure de l'événement. Il quitte la France sitôt qu'il en a connaissance.

Il est suivi dans cette première vague d'émigration par quelques autres hauts personnages, dont le prince de Condé et Mme de Polignac.

A Königsberg, en Prusse orientale (aujourd‘hui ville de garnison russe du nom de Kaliningrad), le célèbre philosophe Emmanuel Kant, apprenant la prise de la Bastille, commit l‘audace d‘interrompre sa promenade quotidienne, chose extraordinaire qui, dit-on, ne lui arriva à aucune autre occasion.

A Versailles, le roi note quant à lui dans son journal à la date du 14 juillet: «Rien»... Mais il ne s‘agit que du résultat de sa chasse habituelle.

Néanmoins surpris par la violence de la révolte parisienne, Louis XVI se retient de dissoudre l'Assemblée. La Révolution peut désormais poursuivre son cours.

À Paris, le comité des électeurs désigne un maire, Bailly, et un commandant de la garde nationale, La Fayette, en remplacement de l'administration royale. Les autres villes imitent la capitale.

Un comité permanent est formé par les députés de Paris pour faire face à la menace d’anarchie; il se substitue à la vieille municipalité royale.

Trois jours après la chute de la Bastille, Louis XVI se rend à Paris et il est accueilli à l'Hôtel de Ville par une foule arborant sur la tête une cocarde aux couleurs de Paris, le bleu et le rouge.

Le populaire général de La Fayette remet au roi une cocarde semblable où il insère le blanc, en signe d'alliance entre le roi et sa ville. De là l'origine du drapeau tricolore.

Une «Grande peur» s’étend dans les campagnes. Les paysans craignent que les seigneurs n’augmentent les taxes qui pèsent sur eux. Sans manquer d'afficher leur loyauté à la monarchie, ils pillent les châteaux et brûlent les «terriers», c’est-à-dire les documents qui contiennent les droits seigneuriaux. Quelques familles de hobereaux (petits seigneurs) sont battues, voire massacrées.

C’est au tour des députés d’avoir peur. Dans la nuit du 4 août, pour calmer les paysans, ils votent dans l’enthousiasme l’abolition des droits seigneuriaux.

Commémorations

L'année suivante, les Parisiens choisiront de commémorer le premier anniversaire de la prise de la Bastille par une grande fête consensuelle sur le Champ de Mars.

Y participeront dans l'enthousiasme 260.000 Parisiens ainsi que des délégués de tous les départements. Le roi et la reine y assisteront aux côtés de La Fayette.

Cette «Fête de la Fédération» consacrera le triomphe éphémère de la Révolution pacifique et la promesse d'une monarchie constitutionnelle, respectueuse des droits individuels.

Près d'un siècle plus tard, sous la IIIe République, le 6 juillet 1880, la Chambre des députés adopte une proposition de Benjamin Raspail qui fait de l'anniversaire de la prise de la Bastille et de la Fête de la Fédération la Fête nationale.

Une forteresse sinistre

Prise de la Bastille (gravure de l'époque révolutionnaire)

Au Moyen Âge, la bastille de Saint-Antoine, à l'est de Paris, constituait l'une des deux portes principales de l’enceinte d’Etienne Marcel, l'autre étant la bastille de Saint-Denis, au nord.

En 1370, le prévôt de la ville, Hugues Aubriot, entreprit de remplacer la porte fortifiée de Saint-Antoine par une forteresse formée de deux tours massives de 25 mètres d’élévation entourées de douves. Cette paire de tours fut ensuite doublée à l’intérieur du rempart de deux tours supplémentaires, destinées à surveiller le quartier Saint-Antoine. Aubriot compléta encore la forteresse par quatre autres tours qui firent ainsi de l’ensemble une position décisive pour le contrôle de la capitale.

La Bastille était donc devenue beaucoup plus imposante que la Tour de Londres de Guillaume le Conquérant que l’on peut visiter encore.

A mesure que son importance militaire allait diminuer au fil du temps, elle allait assumer la fonction de geôle pour les détenus de marque, dont Aubriot lui-même fut le premier. D’un autre côté, le développement urbain allait amener les habitations à la serrer de plus en plus près, ce qui n'allait pas manquer d'en faire le symbole désagréable de la tutelle royale sur la ville.

Il faut dire que l’usage des lettres de cachet (décrets d’arrestation à la discrétion du roi) était devenu aux yeux de tous un abus de droit flagrant. Il y en eut quelque 80.000 sous le règne de Louis XIV. Le duc de Nemours, le maréchal de Biron, le marquis de Belle-Isle (Fouquet), le cardinal de Rohan, le duc de Richelieu, le Masque de Fer, le marquis de Sade, Voltaire furent quelques-uns des prisonniers illustres de la forteresse.

Les prisonniers de condition jouissaient toutefois d’un réel confort au cours de leur détention, pouvant conserver leurs officiers et leur maison, se promener à leur guise, s’y faire servir d’abondance, et recevoir la visite du gouverneur qui se tenait alors debout, chapeau bas... D’autres personnages n’étaient pas si bien lotis : “ En hiver, ces caves funestes sont des glacières. En été ce sont des poêles humides, où l’on étouffe, parce que les murs sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher. ” (Linguet, détenu au XVIIIe siècle).

En 1789, la Bastille était donc formée de huit tours unies par des murs couverts de chemins de ronde, de mâchicoulis et défendues par 15 pièces de canon. L’ensemble était entouré d’un large fossé contrôlé par les sentinelles en surplomb. Un bastion en demi-lune défendait l’accès du côté de la Seine et pouvait tenir sous son feu croisé d’éventuels assaillants. Venant de la rue Saint-Antoine, on entrait dans la Cour du Passage, puis l’Avancée donnait accès à un premier pont-levis précédant la Cour du Gouvernement, enfin un jeu de ponts-levis accouplés en parallèle amenaient à la porte principale de la forteresse proprement dite, fermée par deux grands battants cuirassés de plaques de fer. Un bâtiment construit sous Louis XV servait de logis aux officiers, et donnait sur une cour d'honneur qui occupait l’essentiel de l’espace compris à l’intérieur des murs.

Notons que peu après la prise de la forteresse, Amour de Saint-Maximim découvrit dans les décombres des feuillets recouverts recto verso d‘une écriture fine. Il s'agissait des écrits clandestins du marquis de Sade, l'un des derniers hôtes involontaires de la Bastille.
 

 

Mise à jour le 25 février 2003