LES CINQ PILIERS DE L'ISLAMLes obligations de base pour un musulman sont connues sous le nom des «cinq piliers» de l’islam. Elles obligent à titre personnel tout individu capable et sont mentionnées dans la tradition suivante : «L’envoyé de Dieu a dit : l’islam est bâti sur cinq piliers : le témoignage qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que Muhammad est l’envoyé de Dieu, l’accomplissement de la prière rituelle, le versement de l’aumône légale, le pèlerinage et le jeûne de ramadan.»
Le témoignage de l’unicité de Dieu et la prophétie de MuhammadLa formule de la shahada : «J’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que Muhammad est l’envoyé de Dieu», est à ce point caractéristique de l’islam qu’il suffit de la prononcer pour être considéré comme musulman. Elle est dite par le muezzin lors de l’appel à la prière, reprise par les fidèles sous une forme plus étoffée et sans cesse proférée dans la vie courante. Elle est à la base d’invocations qui sont répétées au cours du pèlerinage; et à l’heure de la mort, le croyant tient à la redire avec une spéciale ferveur. Le musulman est en vérité le chevalier de l’unicité divine. De même, son attachement à Muhammad se constate dans tous les détails de l’existence. Les fidèles qui n’ont pas été marqués par l’Occident louent le Prophète en maintes occasions de leur vie. Et même ceux qui semblent le plus affranchis des idées religieuses gardent un sentiment très profond qui les fait réagir lorsque l’on touche en leur présence à la mémoire de Muhammad. Le fait d’employer dans la formule de la shahada une phrase négative (le refus d’admettre qu’il y ait d’autres divinités que Dieu) donne à l’expression une clarté évidente. Elle écarte ce qui n’est pas Dieu, mais réserve la question du mystère de Dieu en lui-même, mystère dans lequel elle n’entre pas, que le croyant s’interdit même d’aborder, en vertu d’une attitude qui est également caractéristique de l’islam. Un hadith déclare: «Méditez sur les créatures de Dieu, mais ne portez pas vos méditations sur ce que Dieu est, en Lui-même.» L’usage des formules simples comporte cependant le risque de faire oublier en pratique que même le monothéisme est mystérieux et qu’il y a en Dieu un mystère vivant, si inaccessible soit-il. Ce témoignage en faveur de l’unicité divine présente pour l’existence un aspect très positif et constitue une force dont l’efficacité dépend du point d’application. Cette force aide à refuser la soumission aux autorités qui vont contre le Coran et l’islam. Durant la période d’occupation coloniale, elle a encouragé les mouvements de résistance culturelle. Exprimant sous une forme différente la même idée, Allahu akbar («Dieu seul est grand») a été le cri de guerre des armées musulmanes, et, à l’heure actuelle, un chant patriotique égyptien, très répandu, commence par la triple répétition de ce cri. Aussi les morts à la guerre sont-ils tenus pour des martyrs, des témoins de l’unicité divine. La même force a aussi animé au sein de l’islam l’action de nombreux mystiques, dont le but suprême était de proclamer et de «vivre» cette vérité qu’il n’y a aucune divinité auprès du Dieu unique et donc d’écarter tous les «faux dieux» que l’homme peut se créer, à commencer par le «moi» propre. D’un simple point de vue sociologique, ce témoignage de la shahada est indispensable à qui veut entrer à part entière dans la société musulmane. Une fois le pas franchi, le croyant (sauf dans des pays à discipline rigoriste, qui sont de plus en plus nombreux) est libre d’organiser sa vie et son temps comme il veut, à condition de ne pas choquer les autres, donc de respecter les formes extérieures et de rendre service à la communauté. Il existe ainsi des attitudes très variées à l’intérieur de la communauté musulmane. La prière légaleÀ partir de la puberté et sous quelques autres conditions, de pureté légale notamment, le musulman est tenu d’effectuer cinq prières quotidiennes, qui forment l’essentiel de la liturgie de l’islam. Elles peuvent être dites en commun ou en privé, mais les postures du corps et les formules sont soigneusement précisées. Elles sont précédées d’ablutions, majeures ou mineures suivant les impuretés contractées depuis la prière précédente. Hommes et femmes y sont astreints également, bien que les périodes d’impuretés menstruelles par exemple, en écartent temporairement les femmes. Décemment vêtu, purifié par les ablutions, le fidèle se tourne vers La Mekke (vers la Kaaba, plus précisément). Il délimite un coin de sol pur et exprime son intention de prier. Chaque prière se compose d’un certain nombre d’éléments répétés à la suite (rak‘a ), qui sont obligatoires et auxquels on peut ajouter des formules surérogatoires. Les cinq prières obligatoires de la journée se situent à l’aube (deux rak‘a), à midi (quatre rak‘a), au milieu de l’après-midi (quatre rak‘a), dans le temps qui suit le coucher du soleil (trois rak‘a) et dans la nuit noire, avant de s’endormir (quatre rak‘a). Il existe sur ce sujet un grand nombre de prescriptions juridiques qu’on ne peut résumer sans s’exposer à les déformer. Signalons cependant que la prière commence par le Allahu akbar , dit de sacralisation, parce qu’il met l’orant dans un état sacré. Ensuite, debout, le fidèle récite la fatiha , ou premier chapitre du Coran: «Au nom de Dieu bon et miséricordieux, louanges soient à Dieu, Seigneur de l’Univers, bon et miséricordieux, Souverain du Jour du Jugement. C’est Toi que nous adorons, Toi dont nous demandons l’aide. Conduis-nous dans la voie droite, la voie de ceux à qui Tu as donné Tes bienfaits, qui ne sont ni l’objet de Ton courroux, ni les égarés.» À la fatiha s’ajoute la récitation de quelques versets du Coran, librement choisis, qui est obligatoire sauf à la troisième et à la quatrième rak‘a des prières de règle. Puis viennent les mouvements d’adoration : une inclinaison du corps après laquelle le fidèle se redresse pour se prosterner ensuite le front contre terre; alors, restant agenouillé, il s’assied sur ses talons; enfin, il se prosterne de nouveau avant de se relever. Des invocations brèves sont dites à plusieurs reprises. Quant à la formule Allahu akbar , elle retentit cinq fois, servant de commandement pour déclencher tous les mouvements. Le spectacle d’une foule se prosternant ainsi à l’évocation de la grandeur de Dieu est très impressionnant. De telles inclinaisons et prosternations devaient être courantes jadis chez les moines chrétiens, et on les rencontre encore aujourd’hui dans les couvents d’Éthiopie. La rak‘a terminée, le fidèle passe à la suivante qui se déroule de la même façon. Assis sur les talons, le fidèle récite intérieurement la formule du tashahhod ou témoignage de foi, qui varie suivant les écoles juridiques et se dit à un moment précis. À la fin de la prière, le fidèle, toujours agenouillé, salue de la tête à droite et à gauche les assistants visibles et invisibles. Les particuliers qui prient en privé ont une certaine latitude quant à l’heure des prières, qu’ils ne doivent pas anticiper mais peuvent retarder. Dans les mosquées, les heures sont déterminées par un calendrier et le muezzin convoque solennellement les fidèles à la prière. Son appel, un des éléments les plus connus de la liturgie musulmane, se fait sur un texte précis que l’on trouve dans les manuels de droit musulman (ou fiqh ) où figurent également le texte du tashahhod et celui des prières spéciales pour les fêtes, les enterrements, des occasions exceptionnelles comme la pluie, une éclipse, un danger. La proportion de ceux qui accomplissent leurs prières quotidiennes varie beaucoup. Admettons qu’elle puisse être de 20 p. 100 pour une ville comme Le Caire, encore qu’il soit bien difficile de vérifier ce pourcentage. Chaque vendredi, tous les hommes doivent se retrouver à la mosquée pour la prière de midi, qui est précédée d’une récitation de Coran et d’un sermon. Cette observance est très suivie; et à la campagne, dans les pays pratiquants, presque tous les hommes se rassemblent. Cette prière, qui a un aspect social extrêmement important dans la vie musulmane, est présidée par un imam qui a fait en général des études coraniques; pourtant n’importe quel musulman compétent pourrait prendre sa place, l’islam étant une religion de laïcs sans sacerdoce. Pour les deux grandes fêtes de l’année, jour des Sacrifices et fin de ramadan, une prière spéciale réunit les hommes après le lever du soleil. L’affluence est alors énorme, si bien que parfois on célèbre la prière en plein air, à la sortie de l’agglomération. La prière rituelle de l’islam comporte un aspect juridique et se trouve entachée de nullité si elle ne respecte pas un certain nombre de conditions (orientation précise, par exemple). La prière du vendredi n’est obligatoire que pour les hommes, qui peuvent y venir quels que soient leurs sentiments intérieurs, leur ferveur ou leur indifférence (un peu comme les chrétiens d’Occident qui vont à une «messe d’anciens combattants»). Cette estime pour la prière influe sur l’opinion que les musulmans ont de ceux qui ne partagent pas leur foi. Au reproche d’être impurs qu’ils adressent à ces derniers s’ajoute assez fréquemment l’accusation de ne pas prier. L’aumône légaleLa zaka , mot dérivé d’une racine connue en syriaque et qui signifie «purifier», désigne l’aumône, qui en effet est regardée comme purifiant celui qui la fait. Il est difficile d’en donner un équivalent en français. Le terme de dîme conviendrait à condition de le dépouiller de toute idée quantitative précise. La zaka est une contribution, en nature ou en espèces, payée par le musulman et destinée à alimenter un fonds de secours mutuel, de bienfaisance, ou même à couvrir certaines dépenses d’intérêt public. Toute une législation la régit. À l’heure actuelle, très peu de pays l’ont conservée; les musulmans fervents seuls continuent à se considérer comme obligés et font leurs dons en particulier. Provenant de musulmans, le résultat de la collecte ne doit servir qu’à des musulmans ou à des gens que l’on cherche à attirer vers l’islam. Pour la fête qui marque la fin de ramadan, le fidèle doit donner une aumône en privé – qui cette fois peut aller à des non-musulmans –, afin d’aider les moins fortunés à fêter eux aussi la rupture du jeûne. Cette pratique semble bien observée. La zaka a joué dans l’histoire un grand rôle pour la cohésion de la communauté. Depuis les années 1950, son existence est donnée comme preuve du caractère socialiste de l’islam: son rétablissement est exigé par les associations musulmanes. La zaka est prélevée non seulement sur le revenu, mais aussi sur certaines catégories de capital. Le jeûne de ramadanL’observance de ramadan ne signifie pas seulement «jeûne individuel», c’est également une manifestation sociale transformant toute la vie publique durant un mois lunaire, le neuvième de l’année (ramadan ). Obligatoire pour tous ceux qui ont atteint la puberté, le jeûne consiste à ne prendre ni nourriture ni boisson depuis la fin de la nuit noire jusqu’au coucher du soleil; le tabac comme les relations sexuelles sont interdits pendant ces mêmes heures diurnes. Le soir, les interdits cessent. Les juristes ont beaucoup discuté sur le problème de la détermination du début et de la fin du mois (par l’observation officielle du croissant de la nouvelle lune), sur les pratiques interdites ou permises durant le jour (piqûres médicales, vaccins, etc.), sur les cas de dispenses et les remplacements exigés. Mois destiné à célébrer le souvenir de la révélation du Coran, ramadan est aussi le mois où la faim rappelle aux riches l’existence des pauvres. C’est un mois d’exercice de la volonté, et pour les meilleurs, de prière et d’instruction religieuse. Une atmosphère de fêtes, surtout familiales (limitées par les ressources restreintes des habitants de pays pauvres), de visites, de dîners, règne pendant la nuit. Le travail s’en ressent, car le jeûne diurne, les veillées épuisent tout le monde. L’idée suivant laquelle il faudrait continuer à travailler reste alors tout à fait théorique, sauf dans des cas individuels, ce qui a entraîné certains États, comme la Tunisie, à réagir. Dans les mosquées, il y a des prières spéciales (les tarawih ) après la prière du début de la nuit noire. Le Coran est fréquemment récité. Ramadan est pour beaucoup le motif d’une joie profonde et, pour la communauté, un facteur d’unité. Si certains se voient forcés par la pression sociale de pratiquer le jeûne qu’il prescrit, d’autres y souscrivent de plein gré. C’est même un mois de retour à la pratique pour un certain nombre. L’observance de ramadan varie selon les pays; dans ceux qui se situent à la périphérie du monde musulman, elle était moins suivie qu’au centre. Cependant, avec les transformations de la vie moderne, avec les exigences du travail industriel aussi bien qu’avec la possibilité pour la prédication d’utiliser les moyens de diffusion (presse, radio), la question du ramadan peut évoluer dans un sens imprévisible. Le pèlerinage aux Lieux saints de La MecqueObligatoire une fois dans la vie pour les adultes libres qui le peuvent matériellement, le grand pèlerinage (ou hadjdj ) a profondément marqué la communauté musulmane. Il a été l’occasion de brassages de populations, de déplacements de savants, de création de courants commerciaux. Rattaché par le Coran et les traditions au souvenir d’Abraham, il comprend deux groupes de cérémonies. Les premières s’effectuent individuellement à La Mecque entre les premiers jours du dixième mois et le début des cérémonies collectives. Elles consistent avant tout à faire rituellement sept fois le tour de la Kaaba et à parcourir quatre fois aller et trois fois retour la distance qui sépare deux buttes sacrées nommée Safa et Marwa. Les autres cérémonies ont lieu à date fixe dans les environs de La Mecque; elles consistent d’abord en une station collective très impressionnante dans une vallée désertique devant le mont ‘Arafa entre midi et le coucher du soleil, le 9 dhulhidjdja (douzième mois de l’année lunaire), puis au retour en une station nocturne à Muzdalifa; du 10 au 12, les pèlerins séjournent à Mina, à sept kilomètres de La Mecque, où ont lieu des sacrifices de bétail (en souvenir du sacrifice d’Abraham) et la lapidation rituelle de piliers symbolisant le démon; ce séjour est entrecoupé d’un retour à La Mekke où sont accomplis quelques rites. Le pèlerin, bien avant d’arriver à La Mecqueet durant les cérémonies, revêt un vêtement rituel, l’ihram ; cet habit le soumet à certains interdits qui cessent par un rituel de désacralisation; pour les hommes, il ressemble à celui que portent encore les nomades afars ou somalis. Le pèlerinage est un grand pardon – qui procure, s’il est bien fait, la remise de tous les péchés –, un énorme rassemblement annuel (de cent mille à un ou deux millions de personnes) qui fait prendre à chacun conscience de la force de l’islam et permet des contacts et des échanges. Il confère au pèlerin (hadjdj ) un titre d’honneur dans le monde musulman. Les cérémonies qu’il comporte évoquent les souvenirs d’Abraham qui aurait bâti le Kaaba, la course de sa servante Agar qui fut prise d’effroi en voyant qu’Ismaël allait mourir de soif (la mère et son enfant, qu’elle avait eu d’Abraham, auraient été sauvés par l’eau du puits de Zem-Zem près de la Kaaba). De nombreuses prières sont prévues par les rituels: il s’agit avant tout de proclamer l’unité de Dieu et de louer Muhammad, et aussi de demander pardon de ses fautes et de prier pour tous les siens. Au Moyen Âge, le pèlerinage était également l’occasion d’une immense foire de commerce. L’islam connaît une autre forme – mineure – de pèlerinage, la ‘umra , qui peut s’effectuer à n’importe quelle date de l’année, individuellement, et dont le rituel ressemble à celui de la première partie du hadjdj accomplie à La Mecque même.
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