AVANT-PROPOS (Pour fermer cette fenêtre, cliquez sur la croix (X) en haut à droite du navigateur)
|
" Tournant " : voilà un de ces termes dont raffolent les médias, désireux de résumer d'un mot une réalité complexe. Encore faut-il, s'agissant d'histoire, en user à bon escient. Seuls des événements transformant durablement le paysage national, régional ou international méritent cette caractérisation - ainsi la Révolution française, l'indépendance de l'Algérie ou la chute du mur de Berlin. Au Proche-Orient, la création de l'État d'Israël, en mai 1948, marqua assurément un tournant ; la prise du pouvoir, en Égypte, par les " Officiers libres ", en juin 1952, également - encore qu'on ne s'en rendit compte que plus tard ; de même la défaite arabe dans la guerre des Six Jours, en juin 1967. Il est sans doute trop tôt pour dire si la poignée de main entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat, le 13 septembre 1993, marque une étape décisive dans l'histoire des relations israélo-arabes. Il aura en tout cas suffi de quelques mois au nouveau Premier ministre d'Israël, Benyamin Netanyahou, pour remettre en cause les fragiles acquis du processus de paix et provoquer une explosion de violence sans précédent depuis l'intifada... La guerre du Golfe a assurément rebattu les cartes dans la région. Elle a, entre autres conséquences, mis sur les rails de ce qu'on a appelé le " processus de paix " entre Israël et ses voisins arabes, en premier lieu les Palestiniens. Rompant avec la ligne suivie depuis près d'un demi-siècle, l'État juif dût reconnaître l'OLP, conclure avec elle un accord d'autonomie pour Gaza et la Cisjordanie, retirer ses troupes des principales villes des Territoires occupés, transférer une partie de ses pouvoirs à une Autorité élue au suffrage universel, etc. Paradoxalement, ces avancées se sont produites dans un rapport de force plus défavorable que jamais au mouvement national palestinien et, plus généralement, arabe - on pourrait même dire grâce à lui : par-delà les pressions de la Maison Blanche, ce qui a décidé les dirigeants israéliens, c'est sans aucun doute la certitude de la supériorité écrasante, économique, technologique et militaire de leur pays. D'emblée, la paix était piégée, même si l'on n'en prit conscience qu'au fur et à mesure des reculades de Yasser Arafat face à un Itzhak Rabin intransigeant. Le résultat, c'est l'accord dit Oslo II : l'Autorité palestinienne ne contrôle pleinement, outre les deux tiers de Gaza, que 3 % du territoire de la Cisjordanie et gère une économie totalement dépendante d'Israël, comme l'illustrera tragiquement le " bouclage " à répétition des enclaves autonomes. Sans parler du report à 1999 de toute décision sur les questions clés : colonies juives - le nombre de colons est passé en Cisjordanie, entre 1992 et 1996, sous le règne travailliste, de 105000 à 145000 -, réfugiés, statut définitif de la Cisjordanie et de Gaza ainsi que de Jérusalem... C'est d'ailleurs aux limites de l'accord que le dirigeant du Likoud dût de l'emporter au printemps 1996. Quatre ans plus tôt, le général Rabin avait passé un contrat avec l'électorat : payez le prix - minimum - de la paix avec les Palestiniens, promettait-il en substance, et vous aurez en échange la sécurité et la prospérité. Il n'en a rien été. Humiliée politiquement et asphyxiée économiquement, l'Autorité palestinienne ne put empêcher les islamistes radicaux de relancer leurs opérations armées. Dans une opinion israélienne troublée, la droite la plus extrême redevint agressive - Itzhak Rabin est tombé sous ses balles. Et son successeur, Shimon Peres, se suicida politiquement, le 5 janvier 1996, en donnant le feu vert à l'assassinat du terroriste Yehia Ayache : il offrit ainsi à la direction extérieure du mouvement Hamas le prétexte d'une vague d'attentats qui allaient, avec l'intervention au Liban, compromettre les chances des travaillistes. D'autant que, si les perspectives de paix ont effectivement dopé la croissance (+ 6 % par an, en moyenne, depuis 1990) d'une économie israélienne saisie par la fièvre des nouvelles technologies, seule une mince couche de la population en a recueilli les fruits... Porté par les peurs et les frustrations de la majorité des Israéliens, le nouveau Premier ministre israélien pourra-t-il renverser le cours de l'histoire ? Là encore, parler de tournant serait pour le moins prématuré. Fils du plus proche collaborateur de Zeev Jabotinsky, Américain autant qu'Israélien, Benyamin Netanyahou a grandi dans le sérail du sionisme extrémiste. Le " révisionnisme " se conjugue, chez lui, avec l'ultra-libéralisme. Il s'appuie sur les faucons historiques du Likoud (Ariel Sharon en tête), les ultra-orthodoxes orientaux de Shas et l'extrême droite laïque de Tsomet. Ses premiers mois au pouvoir ont confirmé qu'il entendait bloquer les négociations avec l'Autorité palestinienne comme avec la Syrie, tout en relançant la colonisation sur le terrain... Pourtant, aussi décidé qu'il puisse être, le Premier ministre doit compter avec les conséquences envisageables, intérieures et extérieures, d'une détérioration rapide des relations israélo-arabes. Si le désespoir des Palestiniens débouche sur un nouveau cycle de violence, à l'instar des événements de la fin septembre 1996, l'électorat israélien demandera des comptes à celui qui lui a promis la paix dans la sécurité. Comme il lui reproche d'ores et déjà amèrement l'austérité mise en oeuvre : accélération des privatisations, coupes franches dans les budgets des services publics et les programmes sociaux, démantèlement des acquis sociaux. Les gens, dans leur grande majorité, s'indignent de voir accorder généreusement aux colons les budgets qui font cruellement défaut à la vie quotidienne en Israël. De surcroît, si l'affrontement avec les Palestiniens compromettait la normalisation en cours avec les pays arabes, Benyamin Netanyahou devrait aussi s'expliquer avec cette nouvelle bourgeoisie avide de capitaux étrangers et de marchés proche-orientaux - car l'afflux des uns et la pénétration des autres passe par la stabilité régionale. Stabilité : c'est aussi le but de l'administration américaine. William Jefferson Clinton passe, à juste titre, pour le président américain le plus favorable à l'État juif depuis 1948. Quant au lobby pro-israélien, même s'il a perdu de son influence, il pèse d'un poids non négligeable dans les décisions du Congrès. Toutefois, comme toujours, seuls comptent, en dernière instance, les " intérêts vitaux " de l'Amérique. Après la disparition de l'URSS comme acteur majeur sur la scène proche-orientale, les États-Unis, devenus superpuissance unique, réaffirmèrent magistralement leur leadership, mondial et régional, à l'occasion de la guerre du Golfe. Washington a travaillé depuis à en confirmer les acquis - c'est, vue d'outre-Atlantique, la principale vertu de l'autonomie palestinienne. Pas question de laisser qui que ce soit menacer l'ordre américain, ni Saddam Hussein, ni Hachémi Rafsandjani, ni... Benyamin Netanyahou. Une nouvelle intifada - quelles qu'en soient les formes, nécessairement renouvelées - pourrait déclencher des réactions en chaîne. L'embrasement des Terrioires occupés, fin septembre 1996, a donné la mesure du danger. Et la révolte jordanienne contre le doublement du prix du pain, les attentats en Arabie Saoudite ainsi que les troubles persistants à Bahreïn le rappellent : les régimes arabes sont fragiles... Nous voici ainsi au coeur de notre problématique : si rien n'est irréversible au Proche-Orient, c'est que la région subit un désordre chronique, structurel. La mondialisation, c'est-à-dire l'adaptation forcée de toutes les économies à la loi des marchés financiers, bouscule les sociétés. A constater les dégâts que ces changements occasionnent dans les sociétés relativement solides d'Europe occidentale, on imagine sans mal les ravages qu'ils produisent celles, fragiles, du Proche-Orient. Or tout concourt à les affaiblir plus encore. L'économie, car leur croissance n'est pas suffisante pour les arracher au sous-développement - même dans le Golfe, où le miracle pétrolier appartient au passé. Le social : généralisée à toute la région, l'infitah (ouverture économique) a engendré la coexistence explosive d'une minorité scandaleusement riche et d'une immense majorité s'enfonçant dans la misère. Idéologiquement, l'échec du modèle libéral vient s'ajouter à celui, antérieur, du modèle néo-socialiste (nassérien ou baasiste) pour ériger l'islam en seul recours. D'autant que, politiquement, l'autoritarisme de régimes à bout de souffle exclut tout débat démocratique - ils préfèrent opposer la répression, souvent sanglante, à un intégrisme qu'à terme ils renforcent ainsi. Pétrifiés : l'adjectif n'a rien d'excessif pour qualifier des pouvoirs aussi immobiles - Saddam Hussein dirige seul l'Irak depuis 1979, Hafez Al Assad la Syrie, depuis 1970, Mouammar Kadhafi la Libye, depuis 1969, le roi Hussein la Jordanie depuis 1953, le prince Sultan est ministre de la Défense d'Arabie Saoudite depuis 1962... Le Moyen-Orient est la seule zone du monde où, malgré la chute du mur de Berlin, les mêmes régimes se maintiennent aux affaires depuis les années 60, alors que la majorité de la population a moins de vingt ans. À ces facteurs de déstabilisation s'ajoute la question nationale et confessionnelle. De l'Empire ottoman puis des mandats occidentaux, le Proche-Orient a hérité un extraordinaire imbroglio de peuples et de sectes. La rivalité entre sunnisme et chiisme, leur rapport avec les religions minoritaires marquent toujours la région. À l'exception de l'Égypte, aucun État ne correspond exactement à une nation historiquement formée, aucune frontière n'a de légitimité incontestable. De plus, une rivalité permanente pour le leadership régional oppose Riyad, Le Caire, Bagdad, et Damas. La violation persistante du droit à l'autodétermination des peuples kurde et palestinien constitue une bombe à retardement - et si le monde arabe s'accorde à abandonner les premiers à leur triste sort, il ne peut ignorer le deuxième. Plus : l'avenir de la Palestine reste, dans les opinions publiques du Machrek et, à un moindre degré, du Maghreb, une cause où se joue une partie de l'identité arabe. Il s'agit donc là d'une question centrale. Autrement dit, si son règlement ne suffit pas à surmonter tous les problèmes de la région, elle représente la condition sine qua non de leur solution. Brosser ainsi, à grands traits, un tableau du paysage proche-oriental suffit à expliquer pourquoi le grand public, confronté à une actualité qui fait si souvent la " une ", s'interroge sur des événements qu'il comprend mal. La démarche qui nous guidait, voici dix ans, en concevant Les Cent Portes du Proche-Orient, a donc gardé toute sa nécessité. L'accueil que presse et lecteurs réservèrent à ce livre - en 1986, comme lors de la parution des éditions actualisées (1989 et 1992) et des éditions étrangères - a renforcé notre conviction d'alors : le besoin de " points de repères " qui " n'ont pas pour vocation de dissimuler la complexité du réel proche-oriental, mais d'aider à l'appréhender, en donnant les moyens de sa compréhension ". D'où la conception de l'ouvrage : à travers les dates, les chiffres, les noms, les faits et les textes, fournir le maximum d'informations de tous ordres dans le minimum de place ; être accessible sans dénaturer pour autant la réalité ; offrir une vision globale, mais en respectant les dimensions spécifiques ; mettre en rapport le présent et le passé, en s'ancrant dans l'actualité tout en évitant l'éphémère. C'est pourquoi nous avons voulu, avec les Éditions de l'Atelier, proposer ici une quatrième édition des Cent Portes. Pour actualiser largement les " mots " qui le méritent à la lumière des événements survenus entre 1992 et 1996. Pour compléter, grâce à Alexandre Darmon et Philippe Rekacewicz, l'appareil cartographique. Pour ajouter de nouveaux documents en annexe, notamment la Déclaration de principes sur les arrangements intérimaires d'autonomie du 13 septembre 1993. Pour prendre en compte les remarques, critiques et les suggestions formulées par les recensions du livre ou par ses lecteurs. Pour tenir compte des modifications des dernières années, avec l'introduction de treize nouvelles entrées : " Autorité palestinienne ", " Deir Yassine ", " Expulsion ", " Frères musulmans ", " Hamas ", " Hariri (Rafik) ", " Négociations finales " " Oslo (accords d') ", " Peres (Shimon) ", " Rabin (Itzhak) ", " Russie ", " Sanctions " " Union européenne ". Sur le fond, la démarche qui nous inspirait n'a pas changé : désenchevêtrer l'enchevêtrement proche-oriental, décoder ses codes, démythifier les mythes. Comment ? Avant tout en faisant appel à l'ensemble des niveaux d'analyse. Le national, le régional et l'international. L'économique, le social, le politique, l'idéologique, le religieux, le stratégique, le militaire. Le minoritaire, l'ethnique et le confessionnel. Le géographique et l'historique. L'historique, par-dessus tout : car le présent, au Moyen-Orient plus sans doute qu'en aucune autre partie du monde, ne se comprend pas sans le passé. Carrefour de trois continents, charnière entre le Nord et le Sud autant qu'entre l'Est et l'Ouest, lieu de passage de tant de migrations, berceau de l'écriture et de quelques-unes des plus prestigieuses civilisations, cœur battant des trois grandes religions monothéistes, c'est une région dont chaque arpent de terre, chaque pierre, chaque visage aussi portent en eux des millénaires de création - et de destruction - humaine. Les ignorer, c'est se priver de toute possibilité d'intelligence de la réalité présente. C'est aussi pourquoi nous avons opté pour un ouvrage à entrées multiples, afin que le lecteur puisse trouver, le plus simplement, son chemin : chronologie des principaux événements survenus au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale ; puis dictionnaire proprement dit, comportant cent quinze mots classés par ordre alphabétique ; annexes, ensuite, reproduisant les principaux textes consacrés au conflit israélo-arabe, de la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 à l'Arrangement sur le Sud-Liban du 27 avril 1996 ; index de tous les noms de personnes citées dans le livre ; biblio- graphie par thèmes et pays ; enfin sites intéressants sur la Toile (le World Wide Web). Concluant notre préface, en 1986, nous formulions le souhait que le lecteur, spécialiste comme néophyte, constate, dans Les Cent Portes, " un effort pour dépasser, non bien sûr les sensibilités qui sont les nôtres et dont nous ne faisons pas mystère, mais les a priori et les passions souvent étalées dès lors qu'il s'agit du conflit israélo-arabe ". À la sortie du livre, parmi les observations qui nous ont le plus touchés, figure assurément la reconnaissance de cet effort. Nous l'avons poursuivi dans cette quatrième édition. Pour des raisons de principe. Et parce que l'espoir de paix suscité, malgré les dangers qui les menacent, n'a pas de meilleur aliment que la tolérance et la connaissance réciproques. Comme le chante ce vers de Paul Éluard, qui nous sert d'exergue : Nous avons accepté autrui Et maintenant, c'est à vous d'ouvrir les portes ! |
|
|
|