La traduction du
Coran historique et perspectives
Bien que révélé en langue arabe, c’est en
tant que message universel que se veut et se présente explicitement le
Coran. D’où la nécessité incontournable de sa transmission, de sa
traduction, qui a été ressentie du vivant même du Prophète et a donné
naissance au fil des siècles, et jusqu’à nos jours, à une immense
littérature.
Plutôt que de parler du problème de la traduction du
Coran, vaudrait-il mieux user du terme : "problématique", c’est-à-dire un
ensemble de problèmes dont les éléments sont liés et auxquels les ouléma
musulmans ont essayé de répondre. Principalement ceux-ci : Est-il légitime
et permis de traduire le Coran ? Si oui, entrerait-il dans la capacité
d’un être humain, arabophone fut-il ou non, de réaliser une traduction
intégrale et fidèle du Livre sacré ? Le Musulman peut-il s’acquitter de
ses obligations religieuses, la prière en particulier, en recourant à une
traduction du Coran ?
D’Al Jâhiz à
Al Hajoui
Le Prophète, en premier, s’est posé la question
de la transmission aux ethnies non arabophones du Message qui Lui avait
été révélé. Significative à cet égard est la missive qu’Il envoya à
l’Empereur byzantin et qui comportait la traduction d’un verset ayant
trait à l’unicité divine. En sens inverse, afin de prendre connaissance de
ce qui avait été écrit en hébreu et en syriaque, Il avait ordonné à Zaïd
Ibn Tâbit d’apprendre ces deux langues. C’est en prenant compte, entre
autres, de ces éléments que l’imam Al Boukhâri, dans son Sahih, fonde sa
légitimation de la traduction du Coran.
A l’époque abbasside, particulièrement sous le
règne d’Al Mâmoun (813-833), dont on sait l’extraordinaire activité de
traduction qui le caractérisa, la problématique de la traduction du Coran
acquit une tout autre dimension et s’approfondit davantage. C’est ce dont
témoigne en premier l’œuvre d’Al Jâhiz (m. 868), cet initiateur et maître
de l’adab classique. Dans deux de ses plus importantes œuvres, Al hayawân
et Al bayân wa t-tabyîn, on peut lire des réflexions sur la traduction
d’une étonnante modernité. Après avoir esquissé les linéaments d’une
théorie générale de la traduction, puis souligné la spécificité de la
traduction des Livres sacrés, celle du Coran en premier, Al Jâhiz aboutit
à la conclusion qu’une traduction du Coran, s’il lui était impossible d’en
rendre le bayân, pouvait néanmoins restituer une partie de sa
polysémie.
Après Al Jâhiz, deux grands théologiens
musulmans, Ibn Hazm (994-1064) et l’imam Al Ghazâli (1059-1111),
centreront la question de la traduction du Coran sur l’aspect cultuel, ce
qui les conduira à déclarer illégitime le recours dans ce domaine à une
traduction du Coran et en conséquence à la nécessité, pour les Musulmans
non arabophones, d’apprendre la langue arabe.
Pour
Zarkachi, qui se fonde sur la missive
précitée du Prophète qui ne comportait qu’un seul verset traduit, une
traduction recevable du Coran est celle qui se contenterait de rendre les
versets sans ambiguïté, al ayât al mouhkamât, particulièrement ceux ayant
trait à l’unicité divine et aux ‘ibadât. Pour Zarkachi aussi, le Musulman
non-arabophone qui ne se contenterait pas de pareille traduction, devrait
apprendre l’arabe.
Châtibi (m. 1388), renouera avec la démarche
créatrice et novatrice d’Al Jâhiz, en plaçant lui aussi la question de la
traduction du Coran dans le cadre d’une théorie générale de la
traduction.
Après
Châtibi, qui vécut au XIVème siècle,
aucune novation notable ne se produira dans la résolution de la
problématique en question. Il faudra attendre le premier tiers de ce
siècle pour entendre une voix fermement décidée et en faveur de la
traduction du Coran. Cette voix est celle du fakih et lettré marocain
Mohamed Ben Al Hassan Al Hajoui At-ta’âlibi, dont l’attitude représentait
la position officielle du Maroc sur la question, puisque notre auteur
occupait dans les années 30 de ce siècle, le poste de wazir al
ma’ârif.
On retiendra deux propositions essentielles
d’Al Hajoui.
• Primo : non seulement la traduction du Coran
est possible, elle est souhaitable, mieux, c’est une obligation qui
concerne la Oumma islamique dans sa globalité ; c’est un fard kifâya
;
• Secundo : pour cette entreprise, Al Hajoui
propose la création d’une commission islamique, constituée d’ouléma et de
traducteurs qualifiés, dont l’objectif serait de traduire le Coran dans la
totalité des langues parlées dans le monde. En plus de cette initiative,
Al Hajoui soulignait, et là il était peut-être le premier à le faire, la
nécessité d’une analyse critique de toutes les traductions du Coran déjà
existantes.
De nos jours encore, l’ambitieux et humaniste
projet d’Al Hajoui reste à l’état de projet, impérieux mais nécessitant
plusieurs conditions pour sa réalisation. L’une d’elles, et non des
moindres, est un environnement démocratique et ouvert aux acquisitions des
sciences humaines contemporaines, la linguistique en premier.
Les
traductions européennes du Coran
Dans l’introduction à sa monographie consacrée
au Coran, Régis Blachère rappelle dans leurs grandes lignes ce que furent
en Europe, pendant treize siècles, les idées qu’on se fît du Coran. Des
idées qui, à toutes les époques, n’ont presque jamais été dissociées de
l’image singulièrement déformée que l’Europe chrétienne se donna du
Prophète, dont le nom est transcrit : Mahomet.
Probablement sous l’influence de Rome et du
Pape, Pierre le Vénérable, à la faveur d’un voyage en Espagne entre 1141
et 1143, conçut l’idée de faire traduire en latin le livre révéré des
"Sarrazins". L’initiative procédait à la fois de l’esprit de croisade, et
d’autre part du désir d’effacer de l’esprit des convertis musulmans tout
vestige de leur foi première. Cet intérêt "militant" pour le Coran se
continuera jusqu’au début du XIXème siècle. C’est Robert de Rétines qui
réalisa la traduction, dans la ville de Tolède qui avait été reconquise
par la Chrétienté en 1085. Cette version tolédane du Coran ne paraît
nullement avoir été une traduction intégrale du texte. Ce sont, pourtant,
des reproductions de cette traduction que les missionnaires chrétiens
eurent à leur disposition pendant plusieurs siècles. Si l’on excepte la
traduction intégrale de Paganini, éditée à Venise en 1530, le XVIème
siècle se contentera encore de la version adaptée de Robert de
Rétines.
André de Ryer, consul de France en 1630 au
Caire, se distingue par ses travaux en turcologie et par sa traduction du
Coran, la première faite intégralement sur le texte et publiée en 1647 en
français.
Cette version fut l’objet de rééditions, de
contrefaçons et de traductions en anglais, en néerlandais et en allemand,
pendant plus d’un demi-siècle. Par l’esprit qui anime son auteur, elle
tranche sur tout ce qu’on pouvait lire, au milieu du XVIIème siècle, au
sujet du Coran ; elle ne visait plus en effet à être un élément dans la
polémique contre l’Islam, mais se présentait comme un livre se proposant
d’informer honnêtement le lecteur.
Au début du XVIIIème siècle, en Angleterre
comme en France, un nouveau courant se dessine. En 1734, paraît la
traduction de George Sale, accompagnée d’un Preliminary discourse, qui
constitue le premier exposé vraiment historique et objectif sur le milieu
dans lequel se développa, au VIIème siècle, la prédication mohammadienne.
Le siècle des lumières trouva sa nourriture dans cet exposé et cette
version d’un Livre religieux séculairement attaqué dans la Chrétienté. A
partir de ce moment le mouvement est donné en Europe occidentale. Un seul
pays, la France, connaîtra 43 traductions du Coran.
Les
perspectives de la traduction du Coran
En 1991, la scène culturelle française
accueillait trois nouvelles et importantes traductions du Coran, dues
respectivement à René Khawam, André Chouraqui et Jacques Berque. Avec
l’humilité du savant, ce dernier intitulait ce qui peut être considéré
comme le couronnement de son œuvre multiforme : "Le Coran, essai de
traduction, suivi d’une étude exégétique". Dans l’introduction, J. Berque
soulignait que le Coran se devait, comme le postulent d’ailleurs maints de
ses versets, de "s’ouvrir sur le temps du monde".
Mais déjà en 1979, dans une "étude" précédant
la traduction du Coran de Jean Grosjean, J. Berque formulait des
propositions que ne pourrait plus désormais ignorer la conscience
musulmane. Ainsi de cet appel un "Coran transculturel", une expression que
l’extrait suivant éclaire :
"Aussi ne verrons-nous pas seulement dans ce
Livre un témoignage arabe et islamique, mais un message adressé à tous les
hommes, s’inscrivant dans leur patrimoine commun et que chacun a le droit
d’entendre dans sa propre langue".
Conscient du contraste entre la force des
évocations, la pluralité des suscitations et la sobriété de l’énoncé
coranique, J. Berque n’en rejette pas moins le dualisme forme-sens et
estime qu’on peut restituer dans une autre langue, selon le génie propre
de celle-ci, le Coran en tant que "forme-sens" indissociable, unitaire.
C’est à cette condition que le Coran peut véritablement dialoguer avec les
diverses langues et cultures du monde, redevenir source de créativité et
de significations constamment renouvelées. Sur ce dernier point, un
mystique musulman contemporain rejoint J. Berque, quand il écrit, d’une
façon magnifiquement elliptique :
"Si, textuellement, le tanjim du Coran est
clos, sémantiquement, il restera à jamais inachevé".
Dans l’aire islamique, seuls les mystiques
seraient-ils clairvoyants ? On se contentera de citer les noms de
l’Algérien Mohamed Arkoun, de l’Egyptien Nasr Hâmid Abou Zayd et du
Pakistanais Fadl Ar-Rahmane. Leurs œuvres, mobilisant la linguistique
moderne, l’Histoire, l’anthropologie, constituent déjà des jalons décisifs
pour toute nouvelle appréhension moderne du Coran et, en conséquence, de
sa traduction.
Mohamed
LEFTAH
Sources : "Kadaya Tarjamat al
Koran"
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Le Temps du Maroc
Du 25 Juin au 1er Juillet
1999 - N°191 |
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