Bien que le soufisme se veuille
rigoureusement musulman, l’Islam traditionnel, sunnite et chiite, considère
le soufisme avec la plus grande méfiance.
En Iran, la grande majorité des mollas y est vivement opposée et dans l’Islam sunnite,
la plupart des Ulema sont beaucoup plus
intéressés par la lettre du Coran et ses interprétations juridiques que par
les spéculations des soufis auxquelles ils trouvent une odeur de soufre.
Cette opposition généralisée contribue à la discrétion du soufisme.
En outre le soufisme n’a aucune
unité. Chaque maître se constitue une cohorte de disciples attirés par la
réputation de son enseignement. Tout au plus, ces maîtres déclarent se
rattacher à une " confrérie ", elle même fondée par un célèbre
soufi des siècles passés ; personne ne vérifie une quelconque orthodoxie de
l’enseignement donné, du moment qu’il se réfère à l’Islam.
L’importance de cet Islam secret
n’en est pas moins remarquable. Historiquement, il a joué un rôle de
premier plan dans la naissance des déviations du chiisme que sont l’Ismaëlisme et la religion druze. En littérature, il a
profondément inspiré certaines des oeuvres
arabo-persanes les plus remarquables comme les Contes des Mille et Une
Nuits ou le poème d’amour deLeyla et Majnoun.
C’est cependant par sa spiritualité
que le soufisme est le plus original. Dans la conception soufie, l’approche
de Dieu s’effectue par degrés. Il faut d’abord respecter la loi du Coran,
mais ce n’est qu’un préalable qui ne permet pas de comprendre la nature du
monde. Les rites sont inefficaces si l’on ignore leur sens caché. Seule une
initiation permet de pénétrer derrière l’apparence des choses. L’homme, par
exemple, est un microcosme, c’est-à-dire un monde en réduction, où l’on
trouve l’image de l’univers, le macrocosme. Il est donc naturel qu’en
approfondissant la connaissance de l’homme, on arrive à une perception du
monde qui est déjà une approche de Dieu.
Selon les soufis, toute existence procède
de Dieu et Dieu seul est réel. Le monde créé n’est que le reflet du divin,
" l’univers est l’Ombre de l’Absolu ". percevoir Dieu derrière
l’écran des choses implique la pureté de l’âme. Seul un effort de
renoncement au monde permet de s’élancer vers Dieu:
" l’homme est un miroir qui,
une fois poli, réfléchit Dieu ".
Le Dieu que découvrent les soufis
est un Dieu d’amour et on accède à Lui par l’Amour : " qui connaît
Dieu, L’aime ; qui connaît le monde y renonce ". " Si tu veux
être libre, sois captif de l’Amour. "
Ce sont des accents que ne
désavoueraient pas les mystiques chrétiens. Il est curieux de noter à cet
égard les convergences du soufisme avec d’autres courants philosophiques ou
religieux: à son origine, le soufisme a été influencé par la pensée
pythagoricienne et par la religion zoroastrienne de la Perse ; l’initiation
soufie, qui permet une re-naissance spirituelle,
n’est pas sans rappeler le baptême chrétien et l’on pourrait même trouver
quelques réminiscences bouddhistes dans la formule soufie " l’homme
est non-existant devant Dieu ".
Même diversité et même imagination
dans les techniques spirituelles du soufisme : la recherche de Dieu par le
symbolisme passe, chez certains soufis, par la musique ou la danse qui,
disent-ils transcende la pensée ; c’est ce que pratiquait Djalal ed din Roumi, dit Mevlana, le fondateur des derviche tourneurs ; chez
d’autres soufis, le symbolisme est un exercice intellectuel où l’on
spécule, comme le font les Juifs de la Kabbale, sur la valeur chiffrée des
lettres ; parfois aussi, c’est par la répétition indéfinie de l’invocation
des noms de Dieu que le soufi recherche son union avec Lui.
Le soufisme apporte ainsi à l’Islam
une dimension poétique et mystique qu’on chercherait en vain chez les
exégètes pointilleux du texte coranique. C’est pourquoi ces derniers,
irrités par ce débordement de ferveur, cherchent à marginaliser le
soufisme. C’est pourquoi aussi les soufis tiennent tant à leurs pratiques
en les faisant remonter au prophète lui-même: Mahomet aurait reçu, en même
temps que le Coran, des révélations ésotériques qu’il n’aurait communiquées
qu’à certains de ses compagnons. Ainsi les maîtres soufis rattachent-ils
tous leur enseignement à une longue chaîne de prédécesseurs qui les
authentifie.