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Poésies
et Poètes du Moyen Age
François Villon
v.1461-après 1463
1071-1127: Guillaume de Poitiers
v.1145 -v.1180: Bernard de Ventadour
v.1300-v.1377 Guillaume de Machaut

François Villon, d'après une gravure en bois, en tête de Ses Oeuvres publiées par Marot.
«Villon sut le premier, dans ces
siècles grossiers,
Débrouiller l'art confus de nos vieux
romanciers.»
Nicolas
Boileau, l'Art poétique.
Issu d'une famille pauvre, «François de Montcorbier, Parisien» du registre de la nation de France, ou «maistre François des Loges, autrement dit de Villon», orphelin de père très jeune, est élevé par le chanoine de Saint-Benoît-le-Bestourné, maître Guillaume de Villon, son «plus que père» (Le Testament, huitain 87), qui le fit instruire et dont il prit le nom pour lui rendre hommage.
Villon suit les cours de la faculté des arts. Après être reçu bachelier en 1449, il devient licencié puis «Françoys de Monterbier, maistre es ars»à Paris en 1452. Il mène la vie désordonnée des mauvais étudiants de l'époque, dépensant «sa folle jeunesse» à batailler avec le guet, rossant les sergents, volant aux étalages, ripaillant dans les tavernes borgnes.
À part ces quelques faits sur sa jeunesse,
contrairement à la vie de Charles
d'Orléans qui est assez bien connue, du fait de
l'appartenance du prince aux milieux dirigeants de son
époque, la vie de François Villon est remplie de zones
d'ombre, et les seuls indices biographiques certains
dont nous disposons sur sa vie adulte sont d'origine
judiciaire, ce qui renforce l'image légendaire
de poète «malfaiteur» qui est la sienne depuis
la fin du Moyen Âge. Notons que cette image est aussi
une tradition littéraire, dont Rutebeuf
est l'un des autres exemples.
La première affaire
judiciaire grave dont nous avons trace a lieu le 5 juin
1455: au cours d'une rixe, Villon tue Philippe
Sermoise, un prêtre qui l'aurait provoqué; blessé
lui-même, il se fait panser sous le nom de «Michel
Mouton» et doit quitter Paris, où il ne revient
qu'en 1456, après avoir obtenu des lettres de
rémission sous son vrai nom, «Françoys de Monterbier,
maistre es ars».
On sait aussi que, durant la nuit
de Noël 1456, il commet un vol avec effraction au
collège de Navarre, ce qui l'oblige à quitter de
nouveau Paris avec le fruit de son larcin.
Il
prétend avoir écrit, au moment du vol, un poème célèbre,
le Lais, également connu sous le nom de
Petit Testament (v.1456), pour s'en
excuser et expliquer sa fuite par une raison sentimentale.
Dans cette œuvre, en effet, Villon annonce son départ
pour Angers afin, dit-il, de se consoler d'une
déception amoureuse; mais ce n'est là qu'un prétexte à une
satire de l'amour courtois. Prenant congé de ses
amis et de ses connaissances, le poète fait dans ce
poème une série de legs parodiques; tout au long
de cette «donation», il joue sur les mots «lais»
et «legs», et use abondamment de double
sens.
Durant les années suivantes, entre 1457 et 1461, Villon mène une vie d'errance dont on sait peu de chose dans l'ouest de la France; il séjourne, semble-t-il, à Angers chez un parent, puis à la cour de Jean II de Bourbon, établie à Moulins, puis à la cour de Charles d'Orléans, à Blois, l'une des plus raffinées du temps.
Le séjour de Villon auprès du duc, qui marque un moment de paix dans cette existence incertaine, est attesté par la présence de trois de ses pièces dans le manuscrit autographe de Charles d'Orléans; parmi ces pièces se trouvent notamment la Ballade des contradictions qui débute par le vers «Je meurs de soif auprès d'une fontaine», et qui traite de façon originale d'un thème rhétorique usé qui avait été donné par le duc d'Orléans comme sujet d'un concours de poésie.
À cette même époque, Villon, sur la route, sans ressources, entretient des rapports avec «les compagnons de la Coquille ou bande des Coquillards», une société criminelle plus ou moins secrète: nous ignorons s'il en faisait vraiment partie, mais il est certain qu'il connaissait le jargon de la Coquille, puisque nous possédons entre six et onze Ballades en jargon (le chiffre varie en raison des problèmes d'attribution), dont la compréhension reste difficile et la signification ambiguë.
Au cours de l'été 1461, Villon est incarcéré à Meung-sur-Loire pour des raisons inconnues, à l'initiative de l'Évêque d'Orléans, Thibaut d’Aussigny ; cette captivité le marque profondément.
Libéré le 2 octobre grâce à l'arrivée de Louis XI dans la ville (amnistie lors du sacre de Louis XI), il rentre à Paris, où il compose son œuvre principale, le Testament (ou Grand Testament, pour le différencié du Petit Testament, v.1461) qui laisserait croire à son repentir. La première partie de ce texte, qui contient les vers I-XLI, la célèbre ballade désignée par Clément Marot en 1532 sous le titre de Ballade des Dames du temps jadis, puis Ballades des Seigneurs du temps jadis et Ballade en vieil langage françois, est une méditation consacrée essentiellement à la perte de la jeunesse, aux méfaits de l'amour mais surtout à la mort. La seconde partie reprend, en l'approfondissant, la fiction testamentaire déjà abordée dans le Lais: sa pensée reconnaissante est tout d'abord pour Guillaume de Villon, à qui il laisse sa «librairie» et pour sa pauvre mère il écrit une ballade qui lui permettra de «prier Notre-Dame»; puis il songe à sa maîtresse avec la Ballade à s'amye; il va jusqu'à choisir les exécuteurs, son sépulcre et le service religieux; enfin, dans une dernière ballade, il invite tous et toutes à son enterrement.
À la fin de l’année 1462, impliqué dans une rixe au cours de laquelle François Ferrebouc, notaire pontifical, est blessé par un des compagnons de Villon, celui-ci est arrêté, torturé et condamné à la pendaison dans la prison du Châtelet. Il fait appel de la sentence. C'est sans doute pendant ces jours pénibles qu'il écrivit la Ballade des pendus, intitulée aussi l'Épitaphe Villon, où se manifeste notamment son obsession des corps pourrissants.
Le 5 janvier 1463, le parlement de
Paris commue la peine en dix ans de bannissement.
Ce sont là les dernières traces des faits et gestes de
François Villon que nous possédons. À partir de ce
moment, on ne sait ni la date ni les circonstances de sa mort:
Rabelais prétendra qu'il vécut ses derniers jours près
de l'abbé de Saint-Maixent en Poitou. C'est
en 1489, après sa mort, que la premières édition
de ses Oeuvres fut éditée.
C’est sur ce terreau d'affaires
judiciaires que s’est bâtie la légende de Villon mauvais
garçon: «Escroc, truand, marlou, génie», ainsi que
le chante en 1876 Jean Richepin.
S'il
n'innova guère dans son usage des formes poétiques,
Villon porte la ballade à sa perfection. Cinq de
«ses» Ballades, dont l'authenticité est discutée, lui
sont toujours attribuées: la ballade dite des
pendus, la ballade À la requête de sa
mère, la ballade des regrets de la Belle
Heaumière, inspirée du Roman de la Rose,
des Contredits de Franc Gontier, la ballade
de Bon Conseil.
Son oeuvre est dominée par l'ambiguïté et par l'importance considérable accordée à la personne du poète, ce qui est rare au Moyen Âge, où le sujet poétique n'est souvent qu'une forme vide et où la poésie est considérée davantage comme un jeu rhétorique que comme le lieu de l'expression d'une individualité.
Si Villon ridiculise souvent la tradition de l'amour courtois, il s'y inscrit pourtant parfois avec certains de ses poèmes, comme l'atteste sa Ballade à amie.
La poésie de Villon est surtout marquée par une hantise profonde de la mort. Ce thème obsédant, que ne dissimule pas un usage fréquent de l'ironie, traverse toute son œuvre, où domine l'évocation des souffrances physiques et morales dans un monde désenchanté et sombre. En outre, lorsque Villon décrit la vie quotidienne, c'est souvent sur un ton réaliste ou pathétique.
François Villon s’inscrit dans un lignage littéraire qui va d’Hugues Primat et de l’Archipoète au XIIe siècle, à Rutebeuf au XIIIe siècle, et à Eustache Deschamps au siècle suivant.
L'Oeuvre de François Villon a connu un succès immédiat. Sa diffusion imprimée en témoigne. Seize éditions se succèdent, de l’édition princeps de 1489 chez Pierre Levet à la première édition critique et commentée de ses Oeuvres de Clément Marot en 1532; l'oeuvre est souvent couplée avec la Farce de Maître Pathelin, ainsi dès 1490 dans l’édition de Germain Bineaut.
Sa gloire doit aussi beaucoup à la fascination qu'il exerça sur les poètes du XIXe siècle, notamment les romantiques comme Théophile Gautier, qui inaugura avec une étude sur Villon sa série des «grotesques», ces textes critiques qu'il consacrait essentiellement aux «petits» auteurs du XVIe et du XVIIe siècle. Quant à Baudelaire et surtout Verlaine, ils auront pour lui un véritable culte.
Et, n’en va-t-il pas de même aujourd’hui où, par la grâce de la chanson, d’un Georges Brassens en particulier, la poésie de François Villon résonne encore dans nos mémoires!?

Ballade
de bon conseil
Hommes failliz, bersaudez de raison,
Desnaturez et hors de congnoissance,
Desmis du sens, comblez de desraison,
Folz abusez, plains de descongnissance,
Qui procurez contre vostre naissance,
Vous subzmettans a detestable mort
Par lascheté, las! Que ne vous remort
L'orribleté qui a honte vous maine?
Voyez comment maint jeunes homs est mort
Par offenser et prendre autruy demaine.
Chascun en soy voye sa mesprison!
Ne nous vengons, prenons en pacïence:
Nous cognoissons que ce monde est prison
Aux vertureux franchis d'impacïence.
Batre, rouiller, pour ce n'est pas scïence;
Tollir, ravir, piller, meurtrier a tort:
De Dieu ne chault, trop de verité se tort
Qui en telz faitz sa jeunesse demaine,
Dont a la fin ses poins doloreux tort,
Par offenser et prendre autruy demaine.
Que vault piper, flater, rire en trayson,
Quester, mentir, affermer sans fïance,
Farcer, tromper, artifier poison,
Vivre en peché, dormir en deffïance
De son prouchain sans avoir confïance?
Pour ce conclus: de bien faisons effort,
Reprenons cueur, ayons en Dieu confort;
Nous n'avons jour certain en la sepmaine.
De noz maulx ont noz parens le ressort,
Par offenser et prendre autruy demaine.
Vivons en paix, exterminons discort;
Ieunes et vieulx, soyons tous d'ung accort:
La loy le veut, l'appostre ramaine
Licitement en l'epistre rommaine.
Ordre nous fault, estat ou aucun port.
Nottons ces poins, ne laissons le vray port,
Par offensser et prendre autruy demaine.

Le
Lais [ I-XL ] de François Villon
I
L'an quatre cens cinquante six,
Je, Françoy Villon, escollier,
Considerant, de sens rassis,
Le frain aux dens, franc au collier,
Qu'on doit ses euvres conseillier,
Comme Vegece le racompte,
Sage Rommain, grant conseillier,
Ou autrement on se mescompte...
II
En ce temps que j'ay dit devant,
Sur Noël, morte saison,
Que les loups se vivent du vent
Et qu'on se tient en sa maison,
pour le frimas, pres du tyson,
Me vint ung vouloir de briser
La tres amoureuse prison
Qui faisoit mon cueur debriser.
III
Je le feiz en telle façon,
Voyant celle devant mes yeult
Consentant a ma deffaçon,
Sans ce que ja luy en fust mieulx;
Dont je me dueil et plains aux cieulx,
En requerant d'elle vengance
A tous les dieux venerïeux,
Et du grief d'amours allegence.
IV
Et se j'ay prins en ma faveur
Ces doulx regars et beaux semblans
De tres decevante saveur
Me tresparsans jusques aux flans,
Bien ils ont vers moy les piés blancs
Et me faillent au grant besoing:
Planter me fault aultres complans
Et frapper en ung aultre coing.
V
Le regard de celle m'apris
qui m'a esté fellone et dur;
Sans ce qu'en riens j'aye mesprins,
Veult et ordonne que j'endure
La mort, et que plus je ne dure.
Si n'y vois secours que fouïr;
Rompre veult la vive soudure
Sans mes pitieux regrets ouïr.
VI
Pour obvier a ses dangiers,
Mon mieulx est, ce croy, de partir.
A Dieu! Je m'en vois a Angers,
Puis qu'el ne me veult impartir
Sa grace ne me departir.
Par elle meurs, les membres sains;
Au fort, je suys amant martir,
Du nombre des amoureux sains.
VII
Combien que le depart me soit
Dur, si fault il que je l'eslongne;
Comme mon povre sens consoit,
Aultre que moy est en quelongne,
Dont oncques soret de Boulongne
Ne fut plus alteré d'humeur.
C'est pour moy piteuse besongne:
Dieu en vueille ouÿr ma clameur!
VIII
Et puys que departir me fault
Et du retour ne suis certain
(Je ne suis homme sans deffault,
Ne qu'aultre d'assier ne d'estain;
Vivre aux humains est incertain
Et aprés mort n'y a relaiz)
– Je m'en vois en pays lointain –,
Si establit ce present laiz.
IX
Premierement, ou nom du Pere,
Du Filz et Saint Esperit,
Et de sa glorïeuse Mere
Par qui grace riens ne perit,
Je laisse, de par Dieu, mon bruyt
A maistre Guillaume Villon,
Qui en l'onneur de son nom bruyt,
Mes tentes et mon pavillon.
X
Item, a celle que j'ay dit
Qui si durement m'a chassé
Que je suis de joye interdit
Et de tout plaisir dechassé,
Je laisse mon cueur enchassé,
Palle, pitieux, mort et transy.
Elle m'a ce mal pourchassé,
Mais Dieu luy en face mercy!
XI
Item, a maistre Ythier Merchant,
Auquel je me sens tres tenu,
Laisse mon branc d'acier tranchant,
Et a maistre Jehan le Cornu,
Qui est en gaige detenu
Pour ung escot sept solz montant;
Je veul, selon le contenu,
Qu'on leur livre... en le rachetant!
XII
Item, je laisse a Sainct Amant
Le Cheval blanc avec la Mule,
Et a Blaru mon dÿamant
Et l'Asne royé qui reculle.
Et le decret qui articulle
Omnis utriusque sexus
Contre la Carmeliste bulle
Laisse aux curés, pour mettre sus.
XIII
Et a maistre Robert Valee,
Povre clergot en Parlement,
Qui n'entend ne mont ne valee,
J'ordonne principalement
Qu'on luy baille legierement
Mes brayes, estans aux Trumillieres,
Pour coyffer plus honnestement
S'amye Jehanne de Milliers.
XIV
Pour ce qu'il est de lieu honneste
Fault qu'il soit mieulx recompensé,
Car le Saint Esperit l'adomoneste,
Obstant ce qu'il est insensé.
Pour ce, je me suis pourpensé,
Puis qu'il n'a sens ne qu'une aulmoire,
A recouvrer sur Mau pensé,
Qu'on lui baille, l'Art de memoire.
XV
Item, pour assigner la vie
Du dessus dit maitre Robert,
Pour Dieu, n'y aiés point d'envye,
Mes parents, vendés mon haubert,
Et que l'argent, ou la plus part,
Soit emploié, dedans ces Pasques
A acheter a ce poupart
Une fenestre emprés Saint Jacques.
XVI
Item, laisse et donne en pur don
Mes gans et ma houcque de soye
A mon amy Jacques Cardon,
Le glan aussi d'une saulsoye,
Et tous les jours une grasse oye
Et ung chappon de haule gresse,
Dix muys de vin blanc comme croye,
Et deux procés, que trop n'engresse.
XVII
Item, je lessë a noble homme
Regnier de Montigny, trois chiens;
Aussi a Jehan Raguier la somme
De cent frans prins sur tous mes biens;
Mais quoy? Je n'y comprens en riens
Ce que je pourray acquerir:
L'en ne doit trop prendre des siens,
Ne ses amys trop surquerir.
XVIII
Item, au seigneur de Grigny
Laisse la garde de Nygon
Et six chiens plus qu'a Montigny,
Vicestre, chastel et donjon;
Et a ce malostre changon,
Moutonnier, qui le tient en procés,
Laisse troys coups d'ung escourgon
Et coucher paix et aise es ceps.
XIX
Item, au Chevalier du guet,
Le Hëaulme luy establis,
Et aux pietons qui vont d'aguet
Tastonnant par ces establis,
Je leur laissë ung beau riblis,
La Lanterne a la Pierre au Let,
Voire, mes j'aray les Troys Lis,
S'ilz me mainent en Chastellet.
XX
Et a maistre Jaques Raguier
Laisse l'Abeuvroir Popin,
Paiches, poires – sucré, figuier –,
Tous jours le choiz d'ung bon loppin,
Le trou de la Pomme de Pin,
Cloz et couvert, au feu la plante,
Emmailloté en jacopin,
Et qui vouldra planter si plante!
XXI
Item, a maistre Jehan Mautaint
Et maistre Pierre Basannier,
Le gré du seigneur qui attainct
Troubles, forfaiz, sans espargnier;
Et a mon procureur Fournier,
Bonnetz cours, chausses semelees,
Taillees sur mon cordouennier,
Pour porter durant ces gelees.
XXII
Item, a Jehan Trouvé, boucher,
Laisse le Mouton franc et tendre,
Et ung tacon pour esmouchier
Le Beuf Couronné qu'on veult vendre,
Et la Vache, qui pourra prendre
Le vilain qui la trousse au col:
S'il ne la rend, qu'on le puist pendre
Et estrangler d'un bon licol!
XXIII
Item, a Perrenet Merchant,
Qu'on dit le Bastard de la Barre,
Pour ce qu'il est ung bon merchant,
Luy laisse trois gluyons de feurre
Pour estendre dessus la terre
A faire l'amoureux mestier,
Ou il luy fauldra sa vie querre,
Car il ne scet autre mestier.
XXIV
Item, au Loup et a Cholet
Je laisse a la fois ung canart
Prins sur les murs comme on souloit,
Envers les fossés, sur le tart,
Et a chascun ung grant tabart
De cordelier jusques aux piez,
Busche, charbon et poys au lart,
Et mes houseaulx sans avantpiez.
XXV
Item, je laissë, en pitié
A trois petis enffans tous nudz
Nommés en ce present traictié,
– Povres orphelins impourveuz,
Tous deschaussez, tous despourveuz,
Et desnuez comme le ver
(J'ordonne qu'ilz seront pourveuz,
Au moins pour passer cest yver) –,
XXVI
Premierement, Colin Laurens,
Girard Gossouïn, Jehan Marceau,
Desprins de biens et de parens,
Qui n'ont vaillant l'anse d'un seau,
Chascun de mes biens ung fesseau
Ou quatre blans, s'ilz l'aiment mieulx;
Ilz mengeront maint bon morceau,
Les enffans, quand je seray vieulx.
XXVII
Item, ma nominacïon,
Que j'ay de l'Université,
Laisse par resignacïon,
Pour seclurre d'aversité
Povres clers de cest cité
Soubz cest intendit contenus;
Charité m'y a incité
Et Nature, les voyans nudz.
XXVIII
C'est maistre Guillaume Cottin
Et maistre Thibault de Vittry,
Deux povres clers parlans latin,
Humbles, biens chantans au lectry,
Paisibles enffans sans estry:
Je leur laisse sans recevoir
Sur la maison Guillot Gueutry,
En attendant de mieulx avoir.
XXIX
Item, et j'adjoinctz a la crosse
Celle de la rue Saint Anthoine,
Ou ung billart de quoy on crosse,
Et tous les jours plain pot de Seine
Aux pigons qui sont en l'essoyne,
Ensserés soubz trappe voliere,
Mon miroüer bel et ydoyne
Et la grace de la geolliere.
XXX
Item, je laisse aux hospitaux
Mes chassis tissus d'arignie,
Et aux gisans soubz les estaulx,
Chascun sur l'eul une grognee,
Trambler a chiere renfrongnee,
Megres, velus et morfondus,
Chausses courts, robe rongnee,
Gelez, murdriz et enfondus.
XXXI
Item, je laisse a mon barbier
Les rongnures de mes cheveux,
Plainement et sans destourbier;
Au savetier mes souliers vieulx,
Et au freppier mes habitz tieulx
Que quant du tout je les delaisse;
Pour mains qu'ilz ne cousterent neufz
Charitablement je leur laisse.
XXXII
Item, je laisse aux Mendïans,
Aux Filles Dieu et aux Beguines,
Savoureux morceaulx et fryans,
Chappons, flaons, grasses gelines,
Et puis prescher les .XV. signes
Et abatre pain a deux mains.
Carmes chevauchent noz voisines,
Mais cela, ce n'est que du mains.
XXXIII
Item, laisse le Mortier d'or
A Jehan, l'espicier, de la Garde,
Une potence de sainct Mor,
Pour faire ung broyer a moustarde.
Et celluy qui fist l'avantgarde
Pour faire sur moy griefz exploiz:
De par moy, saint Anthoine l'arde!
– Je ne luy feray autre laiz.
XXXIV
Item, je lesse a Mirebeuf
Et a Nicolas de Louviers,
A chacun l'escaille d'un oeuf
Plaine de francs et d'escus vieulx.
Quant au concierge de Gouvieulx,
Pierre de Rousseville, ordonne,
Pour le donner entendre mieulx,
Escus telz que le Prince donne.
XXXV
Finablement, en escripvant,
Ce soir, seulet, estant en bonne,
Dictant ces laiz et descripvant,
J'ouys la cloche de Serbonne,
Qui tous jours a neuf heures sonne
Le salut que l'ange predit;
Si suspendis et mis en bonne
Pour prier comme le cueur dit.
XXXVI
Ce faisant, je m'entroubliay,
Non pas par force de vin boire,
Mon esperit comme lÿé.
Lors je sentis dame Memoire
Reprendre et mectre en son aulmoire
Ses especes colaterales,
Oppinative faulse et voire
Et autres intellectualles,
XXXVII
Et meismement l'estimative,
Par quoy prospective nous vient,
Simulative, formative,
Desquelles souvent il advient
Que, par leur trouble, homme devient
Fol et lunatique par moys;
Je l'ay leu, se bien m'en souvient,
En Aristote aucunesfois.
XXXVIII
Dont le sensitif s'esvailla
Et esvertua Fantaisie,
Qui les organes resveilla,
Et tint la souveraine partie
En suspens et comme mortie
Par oppressïon d'oubliance,
Qui en moy s'estoit espartie
Pour monstrer de Sens la lïance.
XXXIX
Puis que mon sens fut a repos
Et l'entendement desmellé,
Je cuiday finer mon propos,
Mais mon ancrë trouvay gelé
Et mon cierge trouvay soufflé;
De feu je n'eusse peu finer,
Si m'endormis, tout enmouflé,
Et ne peuz autrement finer.
XL
Fait au temps de ladite datte
Par le bien renommé Villon,
Qui ne mengue figue ne datte,
Sec et noir comme escouvillon;
Il n'a tente ne pavillon
Qu'il n'ait lessié a ses amis,
Et n'a mais q'un peu de billon
Qui sera tantost a fin mis.