Poésies et Poètes du Moyen Age
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La Légende de Théophile, miniature de Psautier d'Ingeburg de Danemark, vers 1210. Chantilly, Musée Condé. |
«Diex soloit tistre et or desvuide.Par
tens li est faillie traime.»
«Dieux tissait, maintenant il dévide: bientôt il n’aura plus de
trame.»
Rutebeuf, Oeuvres poétiques.
Sous le nom de Rutebeuf, c’est un chapitre décisif de la
littérature poétique du XIIIe siècle qui nous a été conservé.
Rutebeuf considéré comme l'un des poètes les plus importants du
XIIIe siècle est l'écrivain français qui rompit avec la tradition
de la poésie courtoise des trouvères. Déchirure dans l’ordonnance
rigoureuse de la poésie courtoise des trouvères: le modèle de la
fin’ amor, la patiente élaboration du personnage selon
un rituel poétique minutieux font place à la rupture avec
l’ordre esthétique et social, au cri de colère ou
de détresse, à l’éparpillement des images du monde
et des visages du moi. Affleure ainsi une tradition des
jongleurs jusqu’alors maintenue en marge de la littérature
écrite. Cet avènement dans l’écriture est le symptôme
d’une nouvelle forme de culture où se combinent souvent,
parfois s’opposent dans la polémique et la propagande,
sous l’influence des milieux universitaires, l’Église,
la Cour et la ville.
Il serait vain de vouloir en tracer une biographie exacte de Rutebeuf:
«Un gueux aux pieds nus en chemise» (Paul Eluard) dont les
dates de naissance et de mort demeurent assez incertaines, et ce n'est
qu'à travers ses poèmes du déchirement et de l'infortune
que nous connaissons quelques moments de son existence. La signature
du poète nous renvoie à une personne inconnue; sans doute pour
n'avoir qu'un surnom, était-il d'une origine assez humble. Mais,
le caractère conventionnel des formes poétiques, comme par exemple
la complainte, – mode d’expression le plus constant
chez Rutebeuf, – masque peut-être une réalité bien différente.
D'origine champenoise, Rutebeuf a dû naître vers 1230
et vivre une grande partie de son existence à Paris. À l'exemple
des poètes de son temps, ce «bon trouvère» mène peut-être
une existence errante et misérable, alors que la France se couvre
d'une «robe blanche de cathédrales» et que des maîtres qui vont
devenir des saints (Albert, Bonaventure, Thomas
d'Aquin) enseignent à Cologne ou à Paris.
Sa carrière littéraire – qui s'étendrait d'après les textes
que nous pouvons dater avec précision de 1248 à 1272, et
peut-être plus tard – se décompose en plusieurs périodes.
Rutebeuf se signale d'abord en composant «le Dit des Cordeliers»,
oeuvre de polémique locale, à Troyes (1249).
Il met ensuite son talent de poète au service du clan universitaire
de Paris et de son recteur, Guillaume de Saint-Amour,
qui lutte contre l'intrusion des ordres mendiants, des frères
Prêcheurs et en particulier contre les franciscains; de 1255
à 1259, Rutebeuf compose notamment la Descorde de
l’université, Des règles, De Sainte
Église, La Bataille des Vices et des Vertus, Des
Jacobins, Des ordres de Paris. Dans cette bataille,
l’attaque déborde naturellement le cadre de l’Université
et s’en prend à l’influence de la papauté sur le
pouvoir royal et sur l’enseignement par l’intermédiaire
des religieux.
Mais, le parti des maîtres séculiers de Guillaume de Saint-Amour
est vaincu et Rutebeuf regrettera très vite les excès de toutes
ces textes satiriques. Il s'ensuivra alors des oeuvres au contenu différent
telles que l’infortune, thème des poèmes les plus
célèbres et les plus attachants, qui dateraient donc des années 1260-1262:
Renart le Bestourné, Le Mariage, La
Complainte Rutebeuf, la Griesche d’hiver et
la Griesche d’été. Un changement de poétique et de
philosophie s’exprime alors dans la Repentance.
La dernière partie de sa carrière marque un revirement dans sa
pensée religieuse. Le nouvel état d’esprit s’inscrit
dans La Voie de paradis, dans la Complainte de Constantinople,
Frère Denise, La belle Vie de sainte Marie l’Égyptienne,
Le sacristain, et Sainte Élysabel.
Son chef-d’oeuvre, Le Miracle de Théophile,
résumerait l’erreur (sept années de vie avec le Diable) et
la réparation: la pièce aurait été composée pour le 8
septembre 1263. Rutebeuf retrouverait alors du service auprès
du roi, et même de l’Église.
C’est alors la période de sa grande prédication poétique
pour la croisade (en faveur de la croisade de Louis IX en
Orient), dénonçant ceux – chevaliers et princes – qui
rechignent à y prendre part dans les oeuvres telles que La Chanson
de Pouille (1264), La Complainte du comte de Nevers
(1266), La Voie de Tunis (1267).
Sa dernière oeuvre, La Nouvelle Complainte d’outre-mer,
serait de 1277. Trois poèmes sont essentiels pour comprendre le
sens de ce destin: La Paix, La Pauvreté et
La Repentance Rutebeuf (parfois intitulé La Mort).
Malgré leur thématique, ils ne doivent pas dater de la fin de
sa carrière, mais de ce revirement auquel nous faisions allusion.
On devine la part d’authenticité dans la fabrication conforme aux
motifs obligés du genre: ce n’est pas du lyrisme romantique,
mais ce labeur du «rude boeuf», – comme il se définit lui-même
avec humour et humilité, – reflète une existence avec tout ce qu’elle
comporte d’imprévu et de dépendance.
L'œuvre de Rutebeuf comprend en définitive 56 pièces, toutes marquées par la franchise, le dénuement, le lyrisme, la fureur de vivre et de dire: «L'espérance de Lendemain, ce sont mes fêtes.» Il reste par ses complaintes et par sa verve satirique, – qu'il exerce souvent contre lui-même et contre son existence misérable de ménestrel, – le premier représentant du lyrisme personnel dans la littérature française.
Rutebeuf a sans aucun doute inspiré à
Jean de Meung les passages les plus saisissants
du discours de Faux-Semblant contre Hypocrisie
dans le Roman de la Rose, et influencé divers
poètes du XIVe siècle.
Mais son nom,
contrairement à celui de Villon,
disparaît vite des «livres», et il faudra attendre le
XIXe siècle pour qu'il retrouve sa place dans les
anthologies.
v.1230-v.1285
Li Diz des Cordeliers
I
Seignor, or escoutez, que Diex vos soit amis,
S'orroiz des Cordeliers, commant chacuns a mis
Son cors a grant martire contre les anemis
Qui sont, plus de cent foiz le jor, a nos tramis.
II
Or escotez avant dont ces gens sont venu:
Fil a roi et a conte sont menor devenu,
C'au siegle estoient gros, or sont isi menu
Qu'il sont saint de la corde et s'ont tuit lor pié nu.
III
Il pert bien que lor Ordre Nostre Sires ama.
Quant saint François transi, Jehucrist reclama:
En cinq leuz, ce m'est vis, le sien cors entama.
A ce doit on savoir que Jhesucriz s'ame a.
IV
Au jor dou Jugement, devant la grant assise,
Que Jhesucriz penra de pecheors joustise,
Sainz François avra ceuz qui seront a sa guise,
Por ce sont Cordelier la gent que je miex prise.
V
En la corde s'encordent cordee a trois cordons;
A l'acorde s'acordent dont nos descordé sons;
La descordance acordent des max que recordons
En lor lit se detordent por ce que nos tortons.
VI
Chacuns de nos se tort de bien faire sanz faille,
Chacuns d'aux s'an detort et est en grant bataille.
Nos nos faisons grant tort
Quant chacuns de nos dort, chacuns d'aus se travaille.
VII
La corde senefie, la ou li neu sont fet,
Que li Mauffé desfient, et lui et tot son fet.
Cil qui en aux se fie, si mal et si mesfet
Seront, n'en doutez mie, depecié et desfet.
VIII
Menor sont apelé li frere de la corde.
M vient au premier, chacuns d'aux s'i acorde,
Que s'ame viaut sauver ainz que la mors l'amorde
Et l'ame de chacun qu'a lor acort s'acorde.
IX
E senefie plaint: par "E!" se doit on plaindre;
Par E fu ame en plaint, Eve fit ame fraindre.
Quant vint Filz d'M a point, ne sofri point le poindre:
M a ame desjoint dont Eve la fit joindre.
X
Anë en esté va et en yver par glace
Nus piez, por sa viande qu'elle quiert et porchace:
Isi font li Menor. Diex guart que nus ne glace,
Qu'il ne chiee en pechié, qu'i ne faille a sa grace!
XI
O est roons; en O a enmi une espasse.
Et roons est li cors, dedenz a une place:
Tresor i a, c'est l'ame, que li Maufez menace.
Diex guart le cors et l'ame, Maufez mal ne li face
XII
Devant l'Espicerie vendent de lor espices:
Ce sont saintes paroles en coi il n'a nul vices.
Torte lor a fet tort, et teles an pelices
Les ont ci peliciez qu'entrer n'osent es lices.
XIII
L'abeasse qui cloche la cloche dou clochier
Fist devant li venir, qu'i la veïst clochier.
Ainz qu'elle venit la, la convint mout lochier:
La porte en fist porter celle qui n'ot Dieu chier.
XIV
L'abeasse qu'est torte lor a fet molt grant tort:
Encore est correciee se fromages estort.
A l'apostole alerent li droit contre le tort:
Li droiz n'o point de droit, ne la torte n'ot tort.
XV
L'apostoles lor vost sor ce donner sentence,
Car il set bien que fame de po volentiers tance;
Ainz manda, s'il pooit estre sans mesestance,
L'evesquë or feïst la avoir demorance.
XVI
L'evesquë or consoil par trois jors ou par quatre;
Mais fames sont noiseuses, ne pot lor noise abatre
Et vit que chacun jor les convenoit combatte,
Si juga que alassent en autre leu esbatre.
XVII
Dortor et refretor avoient, belle yglise,
Vergiers, praiaux et troilles, trop biau leu a devise:
Or dit la laie gent que c'est par couvoitise
Qu'il ont ce leu lessié et autre place prise.
XVIII
Se cil leuz fust plus biaux de celi qu'il avoient;
Si le poïst on dire; mais la fole gent voient
Que lor leus laissent cil qui desvoiez avoient
Por oster le pechié que en tel leu savoient.
XIX
En ce leu faisoit on pechié et grant ordure:
A l'oster ont eü mainte parole dure;
Mais Jehucriz li rois qui toz jors regne et dure
Si conduise celui qui les il fit conduire!
XX
La coe dou cheval desfant la beste tote,
Et c'est li plus vilz membres, et la mouche se doute.
Nous avons euz es testes, et si n'en veons gote.
XXI
Se partout avoir eve, tiex buvroit qui a soi.
Vos veez, li navrez viaut le mire lez soi,
Et nos, qui sons navré chacun jor endroit soi,
N'avons cure don mire, ainz nos morons de soi.
XXII
La deüst estre mires la ou sont li plaié;
Car par les mires sont li navré apaié.
Menor sont mire, et nos sont par eus apaié:
Por ce sont li Menor en la vile avoié.
XXIII
Ou miex de la cité doivent tel gent venir;
Car ce qui est oscur font il cler devenir,
Et si font les navrez en senté revenir.
Or les veut l'abeesse de la vile banir.
XXIV
Et mes sires Ytiers, qui refu nez de Rains,
Ainz dit qu'il mangeroit ainçois fuielles et rains
Qu'i fussent en s'esglise confessor premeriens,
Et que d'aler a paie avroit lassés les rains.
XXV
Bien le deüst sosfrir mes sire Ytiers li prestres:
Paranz a et parentes mariez a grant festes;
Des biens de Sainte Yglise lor a achetez bestes:
Li biens esperitiex est devenuz terrestres.
Explicit des Cordeliers
