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Poésies
et Poètes du Moyen Age Guillaume
de Machaut v.1300-v.1377
1071-1127: Guillaume de Poitiers
v.1145 -v.1180: Bernard de Ventadour
v.1300-v.1377 Guillaume de Machaut
«Car
vraie Amour en cuer d'amant figure
Trés dous Espoir et gracieus Penser:
Espoirs attrait Joie et bonne Aventure;
|
Guillaume de Machaut, Enluminure d'un manuscrit (détail, 1484), BNF, Paris. |
Dous
Pensers fait Plaisence en cuer entrer.
Si ne doit plus demander
Cils qui a bonne Esperance,
Dous Penser, Joie et Plaisance,
Car qui plus requiert, je di
Qu'Amours l'a guerpi.»
Guillaume de Machaut, Le Remède de
Fortune, extrait de son seul Chant Royal.
Guillaume de Machaut est né dans une famille roturière, originaire de Machaut, petit village en Champagne, situé non loin de Reims. C'est là qu'il passera les premières années de sa vie. De ce représentant majeur du courant de l'Ars Nova, on ne connaît pratiquement pas les étapes des vingt premières années: on présume qu'il reçut sa formation de clerc à Reims, sans doute, et peut-être à Paris.
Une bulle du pape Benoît XII, datée de 1335, nous apprend que Machaut est clerc et secrétaire du puissant Jean de Luxembourg, roi de Bohême, depuis une douzaine d’années. On peut donc tenir pour certain qu’il entra à son service en 1323 et qu'il suivit son protecteur dans ses campagnes militaires et ses voyages à travers toute l'Europe. Plusieurs de ses oeuvres témoignent de son activité auprès de ce prince: Le Jugement du roi de Behaigne (1346 env.), Le Confort d’ami (1357), La Fonteinne amoureuse (1360-1362), La Prise d’Alexandrie (1370-1371). Pendant dix-sept ans, Machaut suit son maître, participant à sa vie fastueuse et aventureuse. Il l’accompagne dans ses campagnes jusqu’en Lituanie.
Tout
en continuant à servir le roi de Bohême jusqu'à la mort de celui-ci à
la bataille de Crécy (1346), Machaut est pourvu d'un canonicat
en 1335 dans des fonctions de chanoine à Reims, obtenues
grâce à l'intercession du «bon roi de Bohême» auprès du pape
Jean XXII. Il aura auparavant exercé la charge de chanoine à Verdun
et Arras.
Entre 1337 et 1340 il s’installe à Reims où il commence
à écrire, à édifier son oeuvre poétique et musical, mais il ne
renonce pas à se déplacer au gré de son caprice ou selon les besoins de ses
charges officielles.
Après la mort du roi de Bohême, Guillaume de Machaut entre au service de sa fille, Bonne de Luxembourg, épouse de Jean de Normandie, futur roi de France (Jean le Bon). À la mort de celle-ci, en 1349, Guillaume trouve un nouveau protecteur en la personne du jeune roi de Navarre, Charles, alors âgé de dix-huit ans. Il est assez paradoxal que Guillaume ait su concilier le service de ce prince intrigant, allié des Anglais, avec les amitiés qu’il a toujours conservées à la cour de France. Il reste fidèle au roi de Navarre jusqu’en 1357. L’impopularité du personnage, l’insuccès de ses entreprises, après l’échec à Paris de la révolte d’Étienne Marcel, et le regain d’autorité du dauphin Charles incitent Machaut à se montrer prudent.
Après
le traité de Brétigny (1360), le roi Jean, captif en Angleterre,
est libéré contre rançon, et deux de ses fils, Louis et Jean,
doivent partir outre-Manche comme otages. Guillaume est chargé
d’accompagner Jean de Berry jusqu’à Calais (il nous a laissé
le récit de cet événement dans le Dit de la Fonteinne amoureuse).
En 1361, le dauphin Charles se rend à Reims pour arbitrer
un conflit entre l’archevêque Pierre de Craon et les habitants de la
ville. Il reçoit les échevins rémois au domicile même de Guillaume
de Machaut, ce qui confirme le crédit exceptionnel dont ce dernier jouit
auprès de la famille royale.
C’est
à cette époque que se place l’idylle de Machaut avec une jeune
fille de dix-neuf ans, Péronne d’Armentières, charmée et honorée
d’avoir été choisie par un poète et musicien de si grand renom. Cet
épisode sentimental trouve son écho dans le Livre du Veoir-Dict (Livre
du Voir-Dit, 1362-1365), comportant, outre la correspondance
amoureuse échangée, des pièces lyriques en musique et près de dix
mille vers.
Contrairement à la légende, sa Messe de Notre-Dame polyphonique,
à quatre voix, n’est pas exécutée lors du sacre de Charles
V à Reims. Il semble hors de doute cependant que Guillaume
servit Charles V, sans qu’il soit possible de préciser la nature de ce
service.
La chronologie des dernières années de Machaut est plus floue. Parmi
les hauts personnages auxquels son nom est associé, il faut citer Pierre de
Lusignan, roi de Chypre, à qui il dédie sa Prise d’Alexandrie
(1370-1371), et Amédée de Savoie.
Le maître vieillit paisiblement en sa maison de Reims, auprès de
son frère Jean, et meurt en 1377; du moins est-ce la date généralement
admise par les historiens. Elle est probable si l’on tient compte du
fait que cette même année 1377, le jour de la Fête-Dieu, le poète
Eustache Deschamps, disciple de Machaut, envoya à une religieuse de ses
amies, aux Andelys, le texte de deux ballades, invitant à
pleurer: La mort Machaud, le noble Rhétorique...
Jean de Luxembourg reste pour Guillaume, dans toute son oeuvre, le modèle idéal du chevalier large et généreux, hardi et vaillant, symbole des valeurs anciennes dont le poète déplore le déclin. Car Guillaume, semblable en cela à bon nombre d'auteurs du XIVe siècle, a le sentiment d'assister à un bouleversement, voire à l'effondrement d'un monde. Que ce soit dans le domaine des armes – qu'on pense au traumatisme occasionné par les défaites de Crécy (1346) et de Poitiers (1356) –, dans le domaine politique – Guillaume s'inquiète de la mobilité sociale, de l'arrivée des couches nouvelles de conseillers autour de Charles V –, ou dans le domaine moral et amoureux – où se pose avec acuité la question de la loyauté –, Guillaume est confronté à un monde changeant et il n'est pas étonnant que la figure de la roue de Fortune hante son oeuvre comme elle orne ses manuscrits.
Lui-même marque un tournant dans le domaine des lettres. Dernier «mucisien-poète», dernier trouvère, il est l’un des principaux promoteurs de l’art nouveau, l’«Ars nova», codifié par Philippe de Vitry, où il se révèle plus souple et plus varié. Il pousse à leur ultime épanouissement les tendances du lyrisme médiéval de la voix, pour l'ouvrir au champ de l'écriture, suivant en cela le modèle du Roman de la Rose. Il articule art ancien et art nouveau, ars antiqua et ars nova, («vieille et nouvelle forge») selon ses propres termes dans le Remède de Fortune.
L’œuvre de Machaut est intégralement restituée grâce à cinq manuscrits des XIVe et XVe siècles, conservés à la Bibliothèque nationale. D’autres manuscrits de la même époque comportent des pièces de Machaut, dispersées au milieu de compositions diverses, et permettent aux musicologues un travail critique rigoureux.
Il
est difficile de séparer l’œuvre poétique de l’œuvre musical.
Les grands dits et poèmes romancés comportent des interpolations
musicales et toutes les petites poésies à forme fixe (lais, virelais,
rondeaux, ballades) sont inséparables de leur support musical.
Son génie est polymorphe : il est à la fois l'un des plus grands poètes
du Moyen Âge et un grand musicien, auteur de mélodies,
mais aussi de motets, et de la première messe polyphonique. Il
est de ce fait le premier à dissocier musique et poésie.
Célébré comme un maître et chef de file par tous les poètes des XIVe et XVe siècles, il compose environ 400 pièces lyriques d'inspiration courtoise. Il reprend des formes anciennes, les raffine, en explore les possibles, en définit les règles, et fait leur succès. Son Remède de Fortune (v.1340), un dit narratif, contient ainsi neuf pièces lyriques qui sont considérées comme des modèles de chacun des genres.
A la fin de sa vie, il rédige un Prologue à ses oeuvres qui, sous la forme d'une fiction allégorique, constitue un véritable art poétique. Il écrit aussi une dizaine de dits narratifs en octosyllabes avec insertions lyriques, souvent consacrés à des débats de casuistique amoureuse où le narrateur est soit témoin soit confident soit partie.
Son chef d'oeuvre est Le Livre du Voir-Dit (1362-1365) (c'est-à-dire dit véridique, dit de la vérité), qui narre une histoire d'amour (une jeune dame est amoureuse d'un vieux poète dont elle ne connaît d'abord que la poésie) à la fois très concrète (ce n'est pas un amour de loin : la scène centrale est une scène d'union) et très allégorique. Le Voir Dit est une confession autobiographique sur la vieillesse et la position sociale du poète, mais aussi et surtout une réflexion sur l'expérience littéraire, les pouvoirs de la littérature, les mouvements de la mémoire qui y sont à l'oeuvre. Ce livre en train de s'écrire, qu'on a pu qualifier de «nouveau roman» du XIVe siècle, fait alterner avec bonheur des passages narratifs, des chansons, des lettres, et des échappées mythologiques.
Sa production aussi bien littéraire que musicale se marque par une volonté de totalisation, totalisation de formes et de savoirs dont porte témoignage l'organisation de ses manuscrits. Guillaume de Machaut a pensé sa création, très variée, comme une oeuvre. Il en rassemble les divers aspects, poésie lyrique à forme fixe (Louange des Dames), dits narratifs à insertion lyrique, chronique historique (La Prise d'Alexandrie, écrite dans les années 1370-1371 en l'honneur de Pierre Ier de Lusignan, roi de Chypre), dans un livre dont il contrôle «le geste est nouveau» – l'organisation et la diffusion. Cette oeuvre est à rapporter à son nom. Orgueil de l'écrivain qui signe ses dits. Ainsi du Jugement du Roi de Navarre: «Je, Guillaumes dessus nommez, Qui de Machau sui seurnommez». La signature, le plus souvent par anagramme, est un phénomène caractéristique de son écriture.
Le prologue qu'il donne a posteriori au livre recueil de toutes ses oeuvres, – rédigé probablement à la fin de sa vie (vers 1371?) et qui figure en tête de plusieurs manuscrits, – est significatif. Guillaume se voit investi d'une mission par deux forces qui l'ont élu : Nature et Amour. Le poète a été «fourmé a part» pour «fourmer nouviaus dis amoureus plaisans». Machaut se prétend aux ordres de Nature, qui lui a baillé pour l’aider trois de ses enfants: Sens, Rhétorique et Musique. Sens tiendra son esprit informé; Rhétorique lui donnera l’art de construire et Musique lui fournira «chants divers et déduisants» et «partout où elle est, joie y porte». Plus loin dans ce Prologue, le dieu Amour vient à Guillaume et lui présente à son tour ses enfants, «Doux penser», «Plaisance» et «Espérance», pour lui donner matière à faire ce que Nature lui a ordonné. La vocation du poète est ainsi définie, ainsi que les thèmes qu’il va traiter et les principes auxquels il doit obéir, la Musique occupant la place d’honneur.
L’œuvre musical de Guillaume de Machaut comporte dix-neuf lais, trente-trois virelais ou «chansons balladées» (forme apparentée à la ballata italienne et qui devait connaître une grande vogue au XVe siècle), vingt-deux rondeaux, quarante-deux ballades, vingt-trois motets, une messe polyphonique, La Messe de Notre-Dame à quatre voix, et le Hoquetus David.
La Messe de Notre-Dame à quatre voix (il fut le premier à écrire pour quatre voix) est la première messe polyphonique connue entièrement écrite par un seul musicien et conçue comme un tout homogène. On ne connaît avant elle qu’une messe complète à trois voix, la messe dite de Tournai formée de fragments hétérogènes qu’il faut attribuer à des auteurs différents (les messes de ce type que l'on a pu retrouver sur des manuscrits antérieurs étaient toutes écrites par des groupes de compositeurs dont les copistes réunissaient les différentes partitions). Le répertoire d’Avignon fait apparaître des morceaux de l’ordinaire, traités polyphoniquement (surtout des Gloria et des Credo) mais aucune messe in extenso. Il revient à Guillaume de Machaut l’honneur d’avoir créé un genre qui allait connaître un extraordinaire essor au XVe siècle.
À la fois grandiose et austère, avec toutefois des rythmes dansants et des dissonances voulues, La Messe de Notre-Dame de Machaut, demeure un chef-d'œuvre isolé bien fait pour surprendre par sa grandiose étrangeté et séduire par son audacieux modernisme. Elle n’est point seulement un des sommets de la musique médiévale, c’est un chef-d’oeuvre universel.
De son vivant, Guillaume de Machaut est reconnu dans toute l'Europe comme une autorité, un poète. On sait le poids accordé à ce mot, réservé aux seuls auteurs de l'Antiquité, jusqu'à ce qu'Eustache Deschamps l'emploie pour son maître Guillaume. Il donna leur aspect définitif à ce que l'on appelle les genres à forme fixe, ballades, rondeaux, virelais, qui prennent leur essor à son époque et dont le succès se prolonge tout au long du XVe siècle.