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Il
est vrai que les buts de
guerre n'ont pas seulement l'innocence de l'imagerie
féodale. Si le roi d'Angleterre est installé en Guyenne,
c'est qu'il y trouve les vins de Bordeaux, qui voyagent bien en mer
et se revendent très cher. Si le roi de France veut à tout pris
dominer les Flandres, c'est que les industries textiles du Nord, qui
disposent de la laine anglaise et de l'argent italien, rapportent
gros. La France de l'Ouest est la plus riche ; elle a des mines, du
sel, des villes prospères, de gras pâturages et de beaux
troupeaux. Cela vaut bien une longue guerre. Les
Anglais, pour l'emporter, ont un atout maître : ils viennent de
détruire, en 1340, dans le port de l'Écluse, une flotte
franco-castillanne qui s'apprêtait à envahir l'Angleterre. Édouard
est le maître absolu du Channel, et se fait appeler "roi de la
mer". Il conquiert Calais et Boulogne. Il tient la porte de la
France. Tout
est noir dans le royaume, la peste, et le prince aux chevauchées
meurtrières. La peste noire, qui fait un mort sur deux
Français, laisse un souvenir d'horreur. le Prince
Noir, dans le Sud-ouest, accumule les ruines et les
pillages. Le fils du roi d'Angleterre se taille un fief par la
terreur dans le sud de la France. On s'en souvient encore
aujourd'hui au fond de nos campagnes.
1346,
Crécy. 1356, Poitiers. Nouveau désastre. Le roi de France
("Père, gardez-vous à gauche") est prisonnier des
Anglais. Le pauvre Jean le Bon a été
capturé par son vainqueur, le Prince Noir. Pour solder sa rançon,
il faut faire payer les Français. Ils se révoltent à Paris
(Etienne Marcel) est dans les campagnes : ce sont les Jacques,
maîtres un moment du Beauvaisis, écrasés par un ami des Anglais,
Charles le Mauvais, l'ambitieux roi de Navarre, qui dispose d'une
troupe aguerrie de mercenaires d'Armagnac. Assiégé par les troupes
royales, Etienne Marcel ouvre les portes de Paris aux Anglais, qui
ne sont pas loin... La trahison indigne le peuple et le prévôt des
marchands est assassiné en 1358. 
Encore
deux ans de guerre et de
négociations... Les Anglais imposent la désastreuse paix de
Brétigny (sanctionnée par le traité de Calais en 1360) qui donne
au roi d'Angleterre la moitié de la France. Le roi Jean est
incapable de s'acquitter de sa rançon. Libéré sur parole, il
retourne à Londres et meurt en Prison. Nouveau
roi, nouvelle illustration : celle de du Guesclin qui, pour le
compte de Charles V, dit "le Sage", réussit une série de
coup de main contre l'occupant anglais. Il poursuit en Normandie, de
château en château, le roi de Navarre Charles le Mauvais, battu
définitivement à Cocherel en 1364. La Normandie revient au roi.
Pour lui du Guesclin tient campagne contre les Grandes Compagnies,
routiers brigands qui infestent le royaume. Il les accompagne en
Espagne, pour en débarrasser le roi. Il
se retourne ensuite contre les Anglais, à qui il fait une guerre
d'embuscades. Il est assez heureux pour les battre en
1370 à Pontvallain. Ce redoutable preneur de citadelles s'attaque
à toutes les places anglaises. Peu à peu, les Anglais sont
chassés de toutes les provinces que la paix de Brétigny leur avait
abandonnées. Valeureux du Guesclin ! il meurt en 1380, mais les
Anglais n'ont plus en France que cinq villes, Bordeaux, Calais,
Cherbourg, Brest et Bayonne. En
1380, les personnages du drame changent. Charles
V meurt la même année que le connétable. Le
Prince Noir disparaît aussi, avant son père Édouard
III. Hélas, le roi de France, Charles
VI, est fou depuis 1392.
Ses oncles et son frère brûlent de se combattre. L'ambitieux duc
d'Orléans est en rivalité avec l'ami des Anglais, le duc de
Bourgogne Philippe le Hardi. Les Armagnacs du parti d'Orléans
entrent en conflit armé avec les Bourguignons. La France, déjà
déchirée par la guerre anglaise, est entraînée dans la guerre
civile quand le duc d'Orléans, en 1407, est assassiné en plein
Paris par les soins du jeune duc de Bourgogne Jean sans Peur. Le
comte d'Armagnac rallie le Midi à son écharpe blanche : il a le
soutien des ducs de Berry et de Bourbon. Mais
le duc de Bourgogne a l'appui des Anglais. En 1415, le roi
d'Angleterre Henri V débarque en Normandie. De Honfleur il gagne la
Picardie et, de nouveau, la chevalerie française essuie une
défaite : c'est Azincourt. Les
seigneurs ont chargé comme aux croisades et ils ont été décimés
par les archers anglais, cachés derrière des palissades. Ils n'ont
pas retenu les leçons de Du Guesclin. Leur imprévoyance ouvre de
nouveau aux chevaucheurs anglais les portes du royaume. Henri
V se croit sûr de Jean sans Peur. En fait, le duc de Bourgogne
hésite, tergiverse, négocie. Il est assassiné, au pont de
Montereau, par les Armagnacs en 1419. Le roi d'Angleterre peut-être
tranquille. Il n'aura pas désormais d'allié plus fidèle que le
duc de Bourgogne. Le nouveau duc, Philippe le Bon, sera son plus
chaud partisan. il
en a besoin, car son ambition est sans limite. Maître de la
Normandie, en 1417, il obtient que le roi fou et la reine Isabeau
dépossèdent du trône de France le dauphin Charles et lui donnent
la main de leur fille Catherine. Il peut ainsi se faire
reconnaître, par le traité de Troyes, en 1420, comme l'héritier
de la Couronne de France. 
Désormais
la lutte est inexpiable,
désespérée. Le dauphin Charles, héritier du royaume, n'est
maître que de la région de Bourges. Heureusement Henri V meurt en
1422, deux mois après Charles VI. l'héritier d'Henri est un bébé
d'un an. Son oncle, Bedford, est nommé régent. C'est lui qui
administre la France anglaise. Contre lui, les seigneurs du Centre
et du Midi est certains capitaines d'écorcheurs vont se rallier au
Dauphin Charles. il était temps : les seigneurs du Midi lui avaient
donné tout juste les moyens de lever une armée. Il risquait
d'être écrasé par la nouvelle offensive que le duc de Bedford
lançait contre lui. déjà, le duc assiégeait Orléans. Jeanne
d'Arc, venue de Domrémy, en Lorraine, apportait à l'armée du
Dauphin la foi qui devait lui donner sa cohésion et son impact. En
ce siècle de foi ardente, la "petite Jeanne" avait eu
grand mal à s'imposer, à paraître à la cour de Bourges, à se
faire reconnaître comme l'envoyée du Seigneur. Mais elle avait
fait merveille à Orléans. Elle incarnait la volonté populaire
d'en finir avec la division du royaume, l'occupation, la guerre
civile. Dieu l'avait envoyée au secours de la France. Déjà, en
Normandie, les Anglais de Bedford avaient dû faire face à des
révoltes populaires. La jeune Lorraine allait galvaniser, de
village en village, la volonté de résistance et de redressement
d'un pays qui ne demandait qu'à revivre. Il
lui manquait un roi. Par la grâce de Jeanne, Charles VII fut sacré
à Reims. Désormais les Français du Nord ne pouvaient ignorer le
"gentil Dauphin". La foi de Jeanne s'était communiquée
à la nation. N'avait-elle pas reçu de Dieu la mission de
"bouter l'Anglais hors de France" ? A l'évidence, Dieu
avait envoyé une sainte pour montrer la voie du salut. Les Anglais
comprirent immédiatement l'importance de Jeanne d'Arc. Dès qu'elle
fut capturée par les Bourguignons, ils obtinrent qu'elle fût
livrée et la firent juger par des ecclésiastiques et savants
docteurs français. accusée de sorcellerie, elle fut brûlée vive
à Rouen, en 1431. Son martyre allait faciliter la réconciliation
des Français : le duc de Bourgogne passait l'éponge sur le crime
de Montereau et traitait avec le roi de France. Le roi de Bourges
entrait enfin dans Paris. Les
combats reprendraient contre les anglais. Mais Charles VII disposait
d'un royaume uni, reconstitué. Il pouvait battre monnaie et lever
des troupes. En 1449, il entrait dans Rouen. Un an plus tard, il
écrasait l'armée anglaise à Formigny. Il allait reprendre une à
une toutes les villes occupées, avant d'être définitivement
vainqueur à Castillon, en 1453. Restaient
les Bourguignons. L'État du grand duc était presque souverain,
même s'il reconnaissait la suzeraineté du roi de France. Il était
maître de la riche Flandre et de nombreux territoires du Nord.
Louis XI, l'héritier de Charles VII, devait lutter toute sa vie
contre le duc héritier, Charles, dit "le Téméraire".
C'est seulement par la défaite de Charles que le roi de France
pourrait conclure heureusement la guerre de Cent Ans, en rassemblant
véritablement sous la bannière royale l'ensemble des terres
françaises. PIERRE
MIQUEL 
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