______FICHE 5

Naissance du nazisme

De l'éclosion du parti national-socialiste au putsch de 1923

Par Vincent Magnien, historien

Revenons un instant sur les conditions ayant favorisé la percée du mouvement nazi; sans pour autant tomber dans un déterminisme simpliste et fallacieux, une démonstration pluricausale permettra d'avancer quelques explications.

Des données historiques et le cadre géopolitique peuvent fournir des éclaircissements : l'Allemagne est au centre de l'Europe, entourée de nombreux Etats, traversée par des flux migratoires; depuis toujours, cette région européenne est le cadre de guerres, de conflits, de tensions. Cette situation n'est pas propre à l'Allemagne, mais cela provoque des réactions de défense et de méfiance vis-à-vis de l'étranger, plus particulièrement en Prusse où, au 19e siècle, cette réaction défensive se mue progressivement en réaction offensive et impérialiste, et finit par atteindre toute l'Allemagne après l'unification de 1871; l'Allemagne évolue désormais entre archaïsmes et modernité, entre des classes traditionnelles aristocratiques qui continuent de dominer la vie politique et l'armée, alors que la haute bourgeoisie, face à ces pesanteurs, se contente des secteurs économiques dynamiques, au détriment d'une participation politique.

Il importe aussi de prendre en compte la révolution industrielle et ses bouleversements socio-économiques qui touchent une bonne partie des Allemands au tournant du siècle; apparaît alors l'éclatement des structures d'encadrement traditionnelles, à travers, par exemple, la désertion de l'église, la dissolution des familles... L'individu, auparavant entretenu dans un réseau de sociabilité, se trouve isolé, sans repères.

La défaite de la première guerre mondiale est, par ses conséquences, un événement majeur dans une recherche d'explications du nazisme. Elle apporte, outre son lot de douleur et d'affliction, une relative surprise; en effet, même si le conflit a fait souffrir la population civile par ses privations, celle-ci n'a jamais douté de l'issue finale - il est nécessaire de rappeler que le territoire allemand n'a pas été envahi sur le front ouest. La république naissant du chaos est fragile, elle est surtout déconsidérée par l'opinion publique et par les forces politiques traditionnelles qui restent solidement implantées partout en Allemagne. En outre, les conditions particulièrement humiliantes du Traité de Versailles et l'occupation française de la Ruhr en 1923 sont ressenties comme une blessure profonde. Aussi, il n'est pas étonnant de voir se multiplier les tensions; les mouvements protestataires sont récurrents (révoltes, putschs, assassinats...).

La crise économique d'après guerre qui touche l'ensemble de la société à travers les famines, le chômage, les faillites, etc., prend une tournure catastrophique en 1923, où l'inflation atteint un taux record (le mark-or vaut 1 trillion de markspapier en décembre 1923!).Up

C'est dans ce contexte que prend essor le National-sozialistiche Deutsche Arbeiter Partei (Parti ouvrier allemand national-socialiste - NSDAP).

La naissance du NSDAP

Adolf Hitler, issu de la petite bourgeoisie, artiste raté, semble trouver sa voie en tant que bon soldat de la première guerre mondiale. Il garde une rancoeur énorme de la défaite de 1918 et une haine envers ceux qu'il considère comme les criminels de novembre, qui sont indifféremment les personnages dominant la vie politique des années 20.

Dès 1919, Hitler fait partie, à Munich, d'un petit groupuscule mené par Anton Drexler, le Parti ouvrier allemand, fortement teinté d'antisémitisme, ce qui attire le caporal autrichien. Progressivement, il se démarque, avec sa fougue de tribun, et impose une dictature au parti qu'il transforme en NSDAP, dès 1921. On assiste dès lors à un encadrement militaire des membres, les SA (sections d'assaut, organisation de défense paramilitaire) sont créées, le drapeau rouge frappé de la svastika est adopté...

Les grands thèmes nazis, qui seront mis en pratique par la suite, sont déjà présents au début des années 20 : nationalisme virulent, antisémitisme, anticommunisme... Ce n'est qu'un groupuscule extrémiste comme il en existe beaucoup alors, qui conteste plus qu'il n'offre de solutions. Le parti reçoit un accueil favorable chez certains industriels bavarois (renflouant par là même la trésorerie) qui, dans la crise de 1923, craignent le péril rouge.

Le putsch de la brasserie

L'événement en lui-même n'a rien de glorieux; l'action se déroule dans l'urgence, sans préparation ni réel souci d'organisation.

Le Land de Bavière, à l'idéologie réactionnaire et séparatiste, s'est désolidarisé du gouvernement central en septembre 1923. Hitler pense pouvoir tirer profit de la situation; aussi, le 8 novembre 1923, il fait son apparition, avec des hommes de main, dans la brasserie Bürgerbraükeller à Munich, où se tient une réunion de dirigeants du pouvoir bavarois. Grâce à une persuasion armée, il finit facilement par imposer ses vues et l'idée d'une marche sur Berlin. La nuit venue, ces dirigeants désapprouvent en bloc, à la radio, l'événement. Le lendemain, c'est une véritable épreuve de force qui s'engage entre les partisans nazis bien décidés à prendre par la force le pouvoir et le gouvernement local. On assiste alors à une bataille de rue sanglante, d'où Hitler est évacué. Il sera arrêté deux jours plus tard, puis jugé et emprisonné.

L'événement n'a rien d'exceptionnel, car en cette fin d'année 1923 la décomposition de l'Allemagne est très nette politiquement et surtout économiquement; aussi, les tentatives de putsch sont fréquentes. Ce qui importe finalement, pour les membres présents et à venir, est de constater que le NSDAP est un mouvement d'action qui ne se contente pas mollement de critiquer. En outre, Hitler en sort grandi, il devient martyr d'une république impuissante. Enfin, l'emprisonnement "doré" imposé à Hitler lui permet de dicter la première partie de Mein Kampf et d'engager, après réflexion, son parti dans les voies démocratiques.