____FICHE 7

Mesures antijuives, 1933-1939


Dès avant 1933, un certain nombre de mesures antijuives avaient été prises, reflet d'un racisme déjà à l'uvre dans l'appareil d'Etat : ainsi, la carrière militaire (au-delà du grade de sous-officier) était interdite aux Juifs. Une circulaire d'un haut fonctionnaire prussien, Hans Globke, ordonne le 23 décembre 1932 de s'opposer aux demandes de changement d'état civil de Juifs.

La "définition"

Dès le 11 avril 1933, un règlement fixe que n'est pas aryenne toute personne dont l'un des quatre grands-parents est juif : cette définition négative est alors strictement religieuse.

En septembre 1935, lors du congrès du parti à Nuremberg, furent hâtivement rédigés et adoptés deux décrets successifs : la loi pour la protection du sang et de l'honneur allemands, complétée par la loi sur la citoyenneté du Reich, dont le règlement d'application (14 novembre 1935) définissait comme juive toute personne dont trois grands-parents étaient juifs, ou deux si elle était de religion juive, ou née après septembre 1935 de parents juifs. Mais il définissait comme Mischling (métissé de Juif) tous les autres cas. Il s'agissait de "protéger" ces derniers, au moins en apparence, comme le furent dans un premier temps les Juifs anciens combattants de la première guerre mondiale.

Les restrictions individuelles et professionnelles

Dès la prise de pouvoir des nazis, c'est une litanie d'exclusions et d'interdictions qui touche la population juive.

Le 7 avril 1933, exclusion de la fonction publique. Médecins et avocats peuvent être radiés. Le 22 septembre, interdiction d'exercer des métiers artistiques; le 4 octobre, interdiction d'exercer la profession de rédacteur en chef de la presse.Up

Un comité de boycottage institué le 29 mars 1933 devra renoncer à son projet, la population ne suivant pas le mot d'ordre. Des SA et des SS reprendront différemment le projet, "marquant" les commerces juifs en stationnant devant.

Le 21 mai 1935, il devient nécessaire d'être d'ascendance "purement aryenne" pour effectuer un service actif dans l'armée.

La loi pour la protection du sang et de l'honneur allemands (Nuremberg, septembre 1935) interdit le mariage et les relations sexuelles entre "aryen" et "non aryens". Des couples "fautifs" sont exposés à la vindicte populaire.

En 1936, les fonctionnaires juifs non expulsés de leurs fonctions (Mischlinge et anciens combattants) sont exclus du système d'assistance sociale. En juin, le Reichszericht (Cour de cassation) décide que les caractéristiques "raciales" juives sont un motif valable de dénonciation d'un contrat de travail privé.

Le 6 juillet 1938, interdiction des activités de service (conseil immobilier, gardiennage, courtage, tourisme, etc.). Le 25, les médecins sont interdits d'exercer, sauf quelques-uns, et uniquement pour leurs clients juifs. La même mesure frappe le 27 septembre les avocats.

En août 1938, les Juifs sont contraints d'ajouter à leur prénom Sarah ou Israël. Le 19 novembre est supprimé l'accès à l'assistance publique.

Le 4 mars 1939, les Juifs sans travail peuvent être réquisitionnés pour du travail forcé. Au 24 décembre 1940, les Juifs ayant un revenu supérieur à 39 Reichsmark par mois sont soumis à un impôt supplémentaire de 15%.

A partir d'octobre 1941, les Juifs ne peuvent plus refuser le travail forcé, même s'ils ont un emploi, et sont payés à la quantité, sans congés ni avantages sociaux : c'est l'achèvement d'une situation d'esclavage. L'étape suivante est celle de la solution finale.

Aryanisation et mesures financières

Avant la prise de pouvoir avait été instaurée une "taxe de fuite" de 25% de la fortune pour tout émigrant possédant, en 1930, 200'000 Reichsmark ou plus. Le 18 mai 1934, le seuil est abaissé à 50'000 Reichsmark, alors même qu'on pousse les Juifs à l'émigration.Up

La Conférence Schacht du 20 août 1935 exclut les Juifs de tout contrat public. Le 26 avril 1938, tous les biens des Juifs doivent être enregistrés. Le 14 juin, toute entreprise ayant un administrateur ou un cadre dirigeant juif est déclarée juive.

Au plan fiscal, l'année 1938 voit la suppression des abattements familiaux dans la détermination du revenu imposable des parents d'enfants juifs, et celle des exemptions fiscales aux entreprises caritatives juives.

Le 12 novembre, tous les commerces de détail juifs sont fermés, les administrateurs juifs de sociétés sont licenciés. Le capital des "sociétés juives" doit être "aryanisé" par vente "consentie". L'ensemble de la population juive est soumise à un "paiement expiatoire" de 25% des biens déclarés l'année suivante, en "représailles" de la Nuit de cristal. Le 3 décembre, on nomme des mandataires dans les entreprises non encore "aryanisées", les terres, forêts et biens immobiliers doivent être vendus, les actions et valeurs mobilières mises en dépôt.

L'affaiblissement par la faim

- Le rationnement généralisé en Allemagne distinguait les produits non rationnés, les rations de base, les rations supplémentaires (travailleurs de force, femmes enceintes, etc.) et les distributions spéciales en cas de surplus.

1er décembre 1939 : suppression des distributions spéciales pour les Juifs.

Limitation des horaires d'accès aux magasins (après les "aryens").

Saisies nombreuses de colis venant de l'étranger.

26 juin 1942 : une conférence réduit les possibilités d'acquisition (gâteaux, pain blanc et viande sont supprimés, ainsi que les suppléments aux enfants juifs par rapport aux adultes juifs; lait écrémé et non pas entier...).

La politique d'émigration

Dès 1933, mesures et incitation à l'émigration des Juifs allemands. Tentatives d'émigration forcée des Juifs "étrangers", mais échecs, notamment à la frontière polonaise : la Pologne menace d'expulser en Allemagne les Juifs d'origine allemande (beaucoup plus nombreux).Up

En 1933, le nombre de Juifs résidant en Allemagne était de 520'000. La mortalité et l'émigration avaient au début de 1938 réduit cette population à 350'000. Par le simple fait de l'Anschluß (annexion de l'Autriche), la communauté s'accrut en mars 1938 de 190'000 Juifs autrichiens, pour s'élever à 540'000 personnes.

Au déclenchement de la guerre, 6'000 Juifs sont transférés d'Europe centrale dans le gouvernement général (partie de la Pologne occupée mais non intégrée au Reich). 6'500 Juifs allemands et d'Europe centrale sont envoyés en France non occupée.

Les annexions, occupations, Etats fantoches ou contrôlés, placent au contraire beaucoup plus de Juifs sous la "responsabilité" du Reich.

L'extension du conflit par l'invasion de l'URSS, malgré les opérations mobiles de tueries, accroît encore le nombre des Juifs. La mondialisation de la guerre (Japon, Etats-Unis) rend impossible le projet "Madagascar".

Sir Martin Gilbert dresse la carte des "Juifs destinés à l'extermination" au 20 janvier 1942, par pays : [1]

Allemagne : 131'800

Honrie : 742'800

Danemark : 5'600

Autriche : 43'700

Norvège : 1'300

Bohême-Moravie : 74'200

Hollande : 160'800

Slovaquie : 88'000

Belgique : 43'000

Ukraine* : 2'994'684

France occupée : 165'000

Russie blanche* : 446'484

France non occupée*
dont Afrique du Nord : 700'000

"Territoires de l'Est"
(occupés) : 420'000

Italie : 58'000

URSS* : 5'000'000

Grèce : 69'600

Estonie : 0

Bulgarie : 48'000

Lettonie : 3'500

Roumanie : 342'000

Lituanie : 34'000

Albanie : 200

District de Bialystok : 400'000

Serbie : 10'000

Gouvernement général : 2'284'000

Croatie : 40'000

* Territoires "non encore" occupés en janvier 1942.
Up Sur les territoires contrôlés par l'Axe, le total des Juifs à éliminer se monte alors à 4'745'500, auxquels étaient susceptibles de s'ajouter 9'141'168 Juifs présents sur les territoires "occupables" ou convoités.
N.B. : il s'agit bien des Juifs encore vivants en janvier 1942. Les chiffres sont ceux des estimations allemandes, lors de la Conférence de Wannsee, consacrée à l'organisation de la solution finale.________________

La Nuit de cristal / Kristallnacht

Après l'assassinat par un jeune Juif polonais, le 9 novembre 1938, d'un diplomate allemand de second rang à Paris, Goebbels, ministre de la Propagande, suggère à une réunion des cadres du parti que Hitler ne s'opposerait pas à des émeutes généralisées. En application, la SA ordonna d'incendier les synagogues. Ce fut un pogrom à l'échelle du pays dans la nuit du 9 au 10. Bilan : 91 Juifs tués, des milliers de blessés, 191 synagogues incendiées, 7'500 magasins pillés, 30'000 Juifs arrêtés et expédiés en camp de concentration. [2]

Concentration

Dès 1933 fut créé le camp de concentration de Dachau, rapidement suivi d'autres. Au début destinés aux opposants politiques, ces camps "accueillirent" vite des Juifs, particulièrement maltraités. La SS obtint que leur assassinat sommaire ne soit pas l'objet de poursuites policières ni judiciaires.

L'impossibilité du projet Madagascar et l'extension des territoires sous contrôle entraînent l'évidence que l'émigration ne pourra être une "solution de la question juive". Dans de nombreux pays, l'intégration des Juifs est forte et ancienne. Avant de trouver d'autres solutions, il faut isoler au maximum les Juifs des non Juifs, pour éviter chocs et phénomènes de solidarité. C'est le début de la concentration.

Dans le gouvernement général, une phase transitoire est organisée : le ghetto. Reprenant le terme en usage à Venise au 16e siècle, où des Juifs expulsés d'Espagne furent regroupés dans un quartier fermé, ces mesures se développèrent progressivement dans différentes villes de l'est, le plus souvent sous prétexte d'éviter la propagation d'épidémies à la population non juive.

Le travail forcé, les restrictions alimentaires, la maladie, les exactions individuelles ou organisées entraînèrent une dégradation physique considérable des populations, renforçant la propagande sur le caractère inférieur de la "race" juive.

Avant même l'enclenchement de la solution finale, de nombreux massacres avaient été perpétrés à l'est et, à Chelmno, une activité d'extermination systématique avait été entamée dès la fin de 1940.

Lors de la Conférence de Wannsee, Heydrich annonce que les Juifs seraient organisés en camps de travail : les conditions qui leur seraient faites entraîneraient une "élimination naturelle" d'un grand nombre du fait de leur déficience physique (effet de la politique de malnutrition). Le noyau des plus résistants devrait être "traité en conséquence".

Dans les faits, l'élimination "naturelle", dans les ghettos comme dans les camps de travail, s'avéra trop lente et trop coûteuse, et c'est la plus grande proportion qui fut exterminée dans les camps de la mort.

 1. Sir Martin Gilbert, Atlas de la Shoah, Editions de l'Aube, La Tour-d'Aigues, 1987, page 85.

 2. Source : M. Broszat et N. Frei, Das Dritte Reidl im Überblick. Munich, 1989.