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Persécution des témoins de Jéhovah
Ce n'est qu'en
juillet 1931 que l'appellation Zeugen Jehovas (témoins
de Jéhovah) fut adoptée par ceux qui jusqu'alors se dénommaient
Bibelforscher (étudiants de la Bible). La Wachtturm
(Tour de garde, nom de l'organisation et de son siège à Magdeburg,
en référence à l'organisation mère américaine, la Watch
Tower) avait déjà fait l'objet de tracasseries avant 1933,
l'Eglise catholique lui étant très hostile - de même que le
NSDAP.
Dès 1933, les Bibelforscher, ainsi que les nazis
persistèrent à les appeler par habitude propagandiste, firent l'objet
d'interdictions locales (Mecklembourg-Schwerin, Bavière, Saxe, Thuringe,
Bade...). Ils ripostèrent par des actions judiciaires, des lettres de
protestation - des milliers de télégrammes furent adressés à Hitler et aux
fonctionnaires de la chancellerie par des témoins de Jéhovah américains et
suisses. Après quelques atermoiements, l'interdiction générale survint en
juillet 1935.
Pourquoi Hitler et le nazisme, qui ont toléré les Eglises protestante
et catholique, n'ont-ils pas adopté la même attitude à l'égard des témoins
de Jéhovah ? La première raison est que les grands propriétaires et
industriels protestants et catholiques constituaient la clientèle de von
Papen, et que le pouvoir avait besoin d'eux. Mais aussi, leurs principes
religieux interdisaient aux témoins de Jéhovah de prêter serment à Hitler,
d'effectuer le salut hitlérien, d'envoyer leurs enfants à la
Hitlerjugend, et surtout de porter les armes. Devant
l'évolution nazie qui s'affirmait peu à peu comme une "nouvelle religion"
en niant toute transcendance pour exiger une adhésion mystique au
Führer, là où les autres Eglises se sont au mieux contentées de
protester, les témoins de Jéhovah contestèrent, s'opposèrent, refusèrent.
Ils furent donc traités en opposants : écrits brûlés, rassemblements et
prosélytisme interdits, appels à la dénonciation, contrevenants condamnés
et emprisonnés... Mais rien n'y fit, l'Etat totalitaire ne put obtenir
qu'ils renient leurs principes et qu'ils se taisent.
Les propagandistes les plus grossiers répandirent alors des allégations
selon lesquelles les témoins de Jéhovah étaient l'avant-garde et
l'instrument du complot mondial juif, en s'appuyant sur leur référence à
l'Ancien Testament et à Jéhovah, et sur l'appartenance d'anciens juifs à
la direction de la Watch Tower. De faux écrits et des
développements pseudo scientifiques furent diffusés à grande échelle.
Le processus concentrationnaire devenait alors possible, c'est-à-dire
l'internement arbitraire et l'escalade conduisant à la destruction. Il ne
s'agit pas d'un génocide, les témoins de Jéhovah ne se revendiquant ni en
peuple ni en ethnie, mais comme Eglise; leur destruction est cependant à
l'évidence un crime contre l'humanité. Ils furent une très rare catégorie
à avoir eu la possibilité d'échapper individuellement à la concentration
et à la destruction : il leur suffisait de renier leur foi et d'épouser la
religion hitlérienne. On les y enjoignait régulièrement dans les camps :
leur refus, toujours réitéré, leur valait à chaque fois de nouvelles
brutalités.
François Bédarida estime le nombre des victimes entre deux et trois
mille, sur les dix mille témoins de Jéhovah que comptait l'Allemagne.
Une figure : Carl von Ossietzky
Ce témoin, pacifiste convaincu, intellectuel, rédigea divers ouvrages
pour contrer les attaques du parti nazi et dénoncer les brimades subies.
Ses livres furent en bonne place dans les autodafés. En 1935, la Ligue
allemande des droits de l'homme proposa Ossietzky pour le prix Nobel de la
paix. Les luttes d'influence firent que ce prix 1935 ne lui fut décerné
qu'en... novembre 1936. Il était alors déjà emprisonné en Allemagne.
"Arrêté dans les tout derniers jours de février, Carl
von Ossietzky connaît la prison de Spandau, puis les camps de
concentration : Sonnenburg, Esterwegen, Dachau. C'est à Dachau qu'il
parachève sa victoire morale en refusant de céder et de renier ses
convictions. Le maréchal Goering en personne est venu le voir, lui, le
pacifiste, pour lui annoncer la nouvelle : le prix Nobel de la paix lui
est attribué. Il lui a proposé d'aller en Suède pour la remise du prix, à
condition de ne plus prononcer de critique contre le national-socialisme.
Ossietzky a réfléchi et a dit non. Il n'est pas allé en Suède. Il est
resté dans le camp. C'était une victoire morale. Sa victoire.
Le
discrédit que cette affaire jetait sur l'Allemagne, ainsi que les
pressions internationales en faveur d'Ossietzky, eurent pour effet de le
faire sortir des camps. Libération quasi symbolique, car, rongé par la
tuberculose, il est conduit à l'hôpital où il meurt le 5 mai 1938."
[1]
1. Guy Canonici, Les témoins
de Jéhovah face à Hitler, Albin Michel, Paris, 1998, pages 382 et
383.
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