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| Les films
Utiliser un
film en classe n'est pas en soi une panacée, mais implique la
nécessité d'un travail pédagogique spécifique, sans lequel l'effet
risque fort d'être négatif. Selon les catégories de film (fiction,
documentaire, témoignage...) on peut déterminer différentes
fonctions à la projection d'un film : introduction au travail,
illustration d'un cours ou d'un travail en classe, apport direct de
connaissances, aide à la compréhension, à la réflexion, à
l'interprétation des faits historiques...
Quelques écueils, dangers,
précautions
Certains types de films peuvent avoir sur l'enseignement ou sur les
élèves des effets non souhaités, voire dommageables. La première des
précautions est donc que l'enseignant connaisse préalablement le film, non
comme spectateur, mais bien comme enseignant; même s'il l'a déjà vu dans
le passé, il est souhaitable de le visionner à nouveau en ayant présentes
à l'esprit des questions précises : de quels aspects traite le film,
desquels ne traite-t-il pas, quelles connaissances préalables faut-il
donner aux élèves, quels biais le film peut-il introduire dans la
compréhension et l'interprétation des élèves ? Les exemples suivants
illustrent ce questionnement.
Nuit et brouillard, d'Alain
Resnais, possède des qualités cinématographiques évidentes, une grande
force d'évocation, un commentaire de haute qualité littéraire. Mais on
peut noter plusieurs éléments négatifs d'une certaine gravité. Le premier
tient à l'accumulation d'images d'horreur (tas de cadavres nus...) : cela
peut engendrer chez des adolescents soit un traumatisme bloquant la
réflexion en fixant l'esprit sur l'émotion, soit à l'inverse chez certains
une jouissance sadique ou au moins un trouble d'ordre sexuel. Il convient
donc que les élèves soient prévenus : ces images tournées par des
Américains témoignent de l'horreur qui fut la leur en découvrant la
réalité des camps; on peut fermer les yeux à certains moments, on peut
choisir de ne pas regarder et écouter seulement le commentaire... On ne
peut avoir réussi au plan pédagogique, comme l'auteur l'a entendu dire par
un enseignant, si la moitié de la classe (des préadolescents) "pleurait à la fin du cours" : c'est au
contraire un échec, et une erreur si on n'a su faire dépasser l'émotion.
Le deuxième élément tient à un épisode qui fit scandale en France à
l'époque : une séquence présente l'entrée du camp de Drancy, un camp de
transit près de Paris, où étaient enfermés les Juifs raflés en attente de
partir pour Auschwitz. Les images de cette séquence ont été truquées, pour
gommer la présence d'un policier français qui gardait l'entrée. Ce trucage
n'est pas imputable au cinéaste, mais à la censure d'Etat, qui ne voulait
pas laisser voir cet aspect de la collaboration : cet élément doit être
signalé aux élèves, comme un exemple de ce que même un documentaire, un
reportage, peut cacher une partie de la réalité, ou conduire à des
interprétations erronées. Dernier élément, et non le moindre : le génocide
juif est tout simplement "oublié" dans le commentaire. Le mot "juif"
lui-même est prononcé une seule fois, et encore de façon incidente (il est
question d'un "étudiant juif qui..."). On ne peut imaginer projeter ce
film sans travailler sur le silence relatif à la Shoah.
La liste de Schindler, de
Steven Spielberg, est sans doute un bon film, mais il présente la
particularité d'être d'abord un film commercial destiné aux spectateurs
américains : d'où la "nécessité" d'un happy end - comme d'ailleurs dans le
feuilleton Holocaust. En ce sens, ce film ne doit sans doute pas
être présenté en introduction du travai1. Il peut par contre être une
illustration sur des points précis (les Justes, par exemple).
La vie est belle, de Roberto
Benigni, a remporté un triomphe en salle. Sans un travail préalable
important, des élèves pourraient aussi bien en conclure à la bénignité
(sans jeu de mot) du nazisme, et qu'un enfant pouvait vivre dans un camp
sans voir ni comprendre ce qui s'y passait réellement.
Un spécialiste, de Rony Brauman
et Eyal Sivan, est un montage d'images d'archives sur le procès
d'Eichmann, en 1961. Le film montre un fonctionnaire qui dit avoir fait
son travail - quelqu'un de très ordinaire, somme toute. C'est le parti
pris des auteurs, en écho direct avec les analyses de Hannah Arendt. Le
choix des séquences montrées - parmi des dizaines de kilomètres de
pellicule - répond à ce parti pris. En l'absence d'un film monté par
d'autres auteurs, d'un autre point de vue, qui donnerait sans doute à voir
en Eichmann un autre individu (les témoignages au procès de Nuremberg
évoquent au contraire quelqu'un très proche d'Heydrich, quasiment obsédé
par sa volonté de destruction des Juifs), il convient d'assortir le
visionnement de ce film d'informations complémentaires sur le personnage
et d'une réflexion sur le point de vue d'un documentariste.
Chaque film doit ainsi faire l'objet d'une analyse critique
pointilleuse - mais lorsque le film est de qualité, un usage précis peut
toujours en être tiré.
Shoah, de Claude Lanzmann, est
un cas tout à fait particulier. Au plan cinématographique, il est bien
plus qu'un documentaire, et même qu'une simple oeuvre de création : c'est
un chef-d'oeuvre. Et un chef-d'oeuvre ne peut servir à introduire,
illustrer, commenter, etc. Ce film ne peut être une étape dans un travail,
il est sans doute beaucoup plus une date dans la vie de qui le visionne.
Si l'enseignant voulait en tirer un commentaire à peu près complet, il
devrait se faire critique d'art, historien, géographe, philosophe,
critique littéraire, psychologue, politologue, etc. On ne peut imaginer le
proposer à des élèves trop jeunes, qui à certains moments s'ennuieraient,
à d'autres n'auraient pas la possibilité de résister à l'émotion, et enfin
très souvent n'auraient pas accès à l'extrême richesse des contenus.
Shoah (ou Lanzmann) peut être qualifié de "passeur", il fait
accéder à ce qui fut, au plus près possible - jamais on ne put faire
approcher aussi près de la connaissance de la chambre à gaz. En ce sens,
ce film est sans doute la meilleure préparation possible à la visite d'un
lieu de mémoire, et singulièrement d'un camp de destruction. Il importe
cependant de ménager la sensibilité des adolescents, non à l'image, mais
au contenu des témoignages, dont certains sont bouleversants. Donner aux
jeunes la possibilité d'exprimer leur émotion par une expression verbale
paraît indispensable. Il est à noter qu'une version composée d'extraits,
d'une heure et demie, a été établie par Claude Lanzmann lui-même à
destination de l'enseignement, dans différents pays (les Pays-Bas,
notamment; une telle version est en préparation en France).
UNE LISTE DE FILMS
Abramowicz (Myriam) et Hoffenberg (Esther), Comme si c'était
hier, 1980. Arthuys (Philippe), La cage de verre,
1964. Benigni (Roberto), La vie est belle,
1998. Bluwal (Marcel), Le plus beau métier du monde,
1999. Brauman (Rony) et Sivan (Eyal), Un spécialiste,
1999. Calef (Henri), L'heure de la vérité,
1964. Charpak (André), Le crime de David Levinstein,
1967. Finkiel, Voyages, 1998. Halter
(Marek), Les justes, 1994. Hillel (Marc) et Henry
(Clarissa), Au nom de la race, 1975. Holland
(Agnieszka), Europa, Europa, 1990. Jakubowska
(Wanda), La dernière étape, 1946. Kassowitz (Peter),
Jakob le menteur, 1999. Lanzmann (Claude), Shoah,
1985. Lelouch (Claude), Les Misérables,
1995. Losey (Joseph), Monsieur Klein,
1976. Malle (Lçuis), Au revoir les enfants,
1987. Mihaileanu (Radu), Train de vie,
1998. Mitrani (Michel), Les guichets du Louvre,
1974. Munk (Andrzej), La passagère;
1963. Najman (Charles), La mémoire est-elle soluble dans
l'eau ?, 1996. Ophuls (Marcel), Hôtel Terminus,
1988. Ophuls (Max), Le chagrin et la pitié,
1971. Resnais (Alain), Nuit et brouillard,
1956. Rossif (Frédéric), Le temps du ghetto,
1961. Rossif (Frédéric), De Nuremberg à Nuremberg,
1988. Schirk (Heinz), La Conférence de Wannsee,
1984. Spielberg (Steven), La liste de Schindler,
1993. Stevens (George), Le journal d'Anne Frank,
1959. - Veuve (Jacqueline), Le journal de Rivesaltes,
1997. Claude Lanzmann, Sobibor, 2001. Roman
Polanski, Le Pianiste, 2002.
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