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| Révisionnisme, négationnisme
Le révisionnisme
Il concerne plus particulièrement, mais non exclusivement, l'Allemagne
et l'Autriche. Il consiste à considérer que l'Holocauste était en
quelque sorte un premier élément dans une politique qui visait
essentiellement à s'opposer au bolchevisme stalinien : cela est bien sûr
une façon très simpliste de résumer des prises de position qui ont agité
les intellectuels au cours d'une vaste controverse, dont on doit au moins
reconnaître comme légitime l'objectif proclamé pour l'Allemagne de la
nécessaire reconstitution d'une identité et d'une conscience nationales.
Cette controverse a été menée aux plans historique et philosophique, et
semble aujourd'hui achevée sinon close, ou presque lorsque cette
controverse renaît des habits plus respectables endossés par le
négationnisme ou l'adhésion idéologique. Il faut rester attentif et
débusquer ces travestissements dangereux. Il est certainement à remarquer,
et à déplorer, que certaines théories attribuant exclusivement ou
principalement la fureur meurtrière antisémite à "l'âme allemande"
puissent être utilisées en écho, relais ou illustration de l'un et l'autre
courants.
Le négationnisme
Il est très inégalement présent dans les différents pays européens. Il
n'a ainsi aucune manifestation publique en Allemagne, mais trouve une
presse en Belgique et en Suisse, et il se fait vif et surtout très
pressant en France. Un des plus remarquables historiens français, Pierre
Vidal-Naquet, a dû passer une part importante de son oeuvre et de sa vie à
combattre le négationnisme.
Il ne s'agit pas pour ses tenants de nier la réalité de massacres
d'envergure, mais seulement, si l'on peut dire, celle des chambres à gaz
et des fours crématoires, c'est-à-dire par voie de conséquence des camps
exclusivement dévolus à l'industrie de la mort - et ainsi,
pernicieusement, à l'une des principales caractéristiques de ce qui fit la
spécificité de l'Holocauste. On en tirerait ainsi l'idée que le nazisme
n'aurait été qu'une dictature "ordinaire", et que les chambres à gaz
seraient une invention - des Juifs, évidemment, ici rebaptisés "exterminationnistes".
Pernicieusement : car le négationnisme se présente comme un "point de
vue", s'appuyant sur des arguments prétendument scientifiques, alors qu'il
n'est qu'accumulation de mensonges - et en tant que tel ne peut être
toléré dans l'école.
Les arguments ou justifications invoqués par les tenants du
négationnisme ont la caractéristique de s'avancer de façon plus ou moins
cachée, afin d'éviter de tomber sous le coup de l'infraction pénale :
c'est ainsi qu'ils prendront le plus souvent la forme interrogative.
Ils sont de trois ordres. Le premier consiste à faire
remarquer qu'il ne subsiste pas de chambre à gaz ni de four crématoire :
ont-ils bien existé ? On dispose essentiellement de témoignages : mais,
deuxième argument, les témoignages étant humains, et, sous-entendu,
juifs, ils sont fragiles, douteux. Et de s'attaquer sans vergogne à des
noms illustres. Ainsi peut-on remarquer que, dans La Nuit,
Elie Wiesel évoque le souvenir de flammes gigantesques s'échappant
des cheminées des fours et montant dans le ciel nocturne. Cela est bien
sûr impossible. Wiesel invente donc les flammes. Et les fours.
Le troisième type d'argument est sans doute le plus pernicieux :
il consiste à dénicher dans les publications des historiens des erreurs
factuelles, souvent infimes ou portant sur des aspects marginaux, ce qui
permet de les qualifier d'incompétents, ou même bien plus souvent, car
l'outrance n'est pas plus en reste que dans le discours nazi, de menteurs
ou de trafiquants de l'histoire : à partir de là, tout ce que ces
historiens affirment par ailleurs devient infondé et fallacieux. Un des
éléments ainsi évoqués est la rumeur, qui fut bien réelle dans certains
camps et ghettos, mais n'était qu'une rumeur sans fondement, selon
laquelle la chair des Juifs était transformée en savon : qu'un historien y
fasse allusion, et toute son oeuvre passée et à venir devient entachée de
suspicion, forcément mensongère. Comment réagir à ces types
d'argumentation ? Au-delà de l'interdiction de proférer des mensonges,
l'enseignant peut se saisir de l'occasion pour examiner avec ses élèves ce
qu'est une démarche scientifique en histoire. Quelques exemples simples
sont susceptibles de suffire.
Ainsi des témoignages : l'historien ne se satisfait pas d'un
seul, et sait faire la part des choses en analysant le point de vue de son
auteur pour en mesurer la crédibilité. Ainsi Wiesel transcrit-il adulte,
et sous forme littéraire, les impressions qu'il ressentit enfant : que
l'intensité de son effroi s'exprime dans son souvenir par la vision
d'immenses flammes ne permet pas de conclure à une intention mensongère.
Il est en outre intéressant d'interroger le point de vue et les paroles
des témoins de Claude Lanzmann dans Shoah : que conclure des
paroles du paysan polonais voisin du camp, de celles du conducteur du
train convoyant les Juifs à Treblinka, des difficultés de M. Bomba à
évoquer son activité de coiffeur dans l'antichambre de la chambre à gaz ?
Les témoignages, malgré le petit nombre de rescapés, sont si nombreux et
si concordants qu'il faut s'interroger sur l'absence totale de témoignage
opposé.
Au-delà de ces concordances, les témoignages ne sont pas les seuls
éléments de preuve. Ainsi de Treblinka : étant donné la taille du
camp, le nombre de convois arrivés et les faibles quantités de
ravitaillement livrées au camp, qui sont établis par des preuves et traces
de sources diverses, on débouche sur la nécessaire destruction rapide des
déportés à leur arrivée; or le nombre de gardiens, les stocks de munitions
ne permettent pas d'imaginer des exécutions individuelles. Quant aux
dépouilles, la place manque pour des fosses pouvant contenir 750'000
corps, et brûler ces corps dans des fosses à l'air libre est impossible au
rythme des arrivées : aucune autre technique que celle des fours ne peut
être envisagée pour la réduction du volume de ces restes. Macabre mais
imparable travail de démonstration, par ailleurs étayé par les propres
aveux des bourreaux. Aveux extorqués, récits de circonstance fournis par
des gens aux mains des vainqueurs, s'exclament les négationnistes. Sans
doute ces témoignages sont-ils éminemment suspects, mais cela ne les rend
nullement sans aucune valeur historique.
Primo Levi, dans sa préface aux mémoires du commandant
d'Auschwitz Rudolf Höss, définit de façon magistrale - une leçon de
méthode historique - comment distinguer les paroles de circonstance des
aveux les plus significatifs, là où le nazi ne voit pas et n'a pas d'enjeu
à camoufler, ou même imagine se dédouaner ou tire une sinistre gloriole à
se vanter, par exemple, de son dévouement et de son efficacité. Le SS
Suchomel, interrogé par Claude Lanzmann et enregistré à son insu, a reçu
l'assurance du secret : il se laisse aller à d'obscènes vantardises, avec
force détails à l'appui qu'il n'a pu inventer. Le texte des mémoires
d'Eichmann lui-même, aujourd'hui disponible, est fort significatif : si
peut être entaché de suspicion tout ce qu'il dit dans l'espoir d'assurer
sa défense, des pans entiers de son récit n'ont aucun motif d'être mis en
doute; ce sont les meilleures preuves, les plus définitives.
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