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________FICHE 46 |
| Le silenceIl conviendrait plutôt de parler des silences. Les silences sur la ShoahLes survivants des camps étaient en grande majorité des déportés pour faits d'opposition ou de résistance. Ils parlèrent à leur retour, décrivirent ce qu'était le camp de concentration : mais les populations, soulagées par la paix, encore soumises à d'importantes restrictions alimentaires, n'écoutèrent bientôt que d'une oreille polie le récit de ces horreurs - dont elles préféraient ne plus entendre parler. Quant aux Juifs, ils étaient fort peu nombreux à être revenus des camps de destruction, et eux ressentaient encore plus de mal à s'exprimer : pour eux, les véritables victimes étaient ceux qui avaient été gazés et brûlés, qui étaient passés par ces "trous noirs" qu'étaient Auschwitz- Birkenau, Treblinka et les autres camps. Ils ressentaient en outre une culpabilité lancinante : pourquoi avaient-ils survécu ? Cette survie était pour eux forcément fautive. Ils avaient dû pour ne pas mourir "organiser" de la nourriture, ou d'autres trésors comme monnaie d'échange, ils avaient fait preuve d'égoïsme, ils avaient commis ce que dans la vie sociale courante ils auraient qualifié de péchés, ou de délits. Enfin, par définition, personne ne pouvait témoigner de l'intérieur de la chambre à gaz, comme personne ne pourrait accorder pour cela un quelconque pardon. Même dans leur propre famille, la plupart des survivants juifs se turent alors, pendant des années, taraudés par la question de savoir ce qui leur avait permis de tenir le coup; dans les témoignages recueillis pour Témoigner - Paroles de la Shoah, chacun a son hypothèse : j'étais jeune et solide, je croyais en Dieu, je n'y croyais pas, j'étais bête, j'étais intellectuel, j'étais révolté, j'étais inconscient... Tentatives de compréhension, qui s'expriment pour cacher le doute insupportable. Primo Levi approche sans doute un peu plus de la réalité, en percevant un faisceau de petites raisons, de petites étincelles d'humanité préservée qui au total conduisirent à sa survie - autant dire une succession de toutes petites chances, de tout petits hasards. Les Juifs qui avaient survécu sur place, ou étaient revenus d'exil, se turent eux aussi : après avoir été désignés, isolés, haïs, massacrés, ils n'aspiraient désormais qu'à se fondre dans la masse, devenir des citoyens avant tout anonymes, n'être ni vus ni entendus comme Juifs. Le silence des nationaux non juifs était aussi teinté de culpabilité : à part les Justes, qu'avait-on fait devant la catastrophe ? Les militaires n'avaient pas tenu compte de la destruction dans leurs choix. La population civile, hormis la Résistance - et encore : combien de convois pour Auschwitz sabotés ? -, avait été passive. Des collaborateurs ou trafiquants, des dénonciateurs voulaient surtout se faire oublier, de même que bon nombre de fonctionnaires, notamment dans la police et la justice. Le silence fut observé peu ou prou dans tous les pays d'Europe. Quelques historiens, juifs pour la plupart, se mirent au travail, sans grand écho. Quelques témoins écrivirent, sous des formes et dans des styles variés. Certains, comme Primo Levi, eurent du mal à trouver un éditeur. Les silences sur les autres génocides de l'HolocausteTsiganes, témoins de Jéhovah, homosexuels, handicapés, élites polonaises, républicains espagnols, prisonniers de guerre russes : au mieux certains furent confondus dans l'appellation générique "déportés et résistants". Mais on nia ici ou là le caractère génocidaire de la destruction des Tsiganes, que l'on continua même à considérer et à traiter de façon discriminatoire - encore aujourd'hui ils subissent des restrictions de circulation et de stationnement, ou bien sont parqués, dans quasiment tous les pays d'Europe où ils passent. Les homosexuels ne sont quasiment nulle part reconnus officiellement comme victimes - en France, différentes associations ne daignent pas les connaître - et les historiens ne les mentionnent qu'exceptionnellement. |