________FICHE 47

|  Le témoignage difficile

Le temps passant et les plaies ne pouvant cicatriser, peu à peu, et en des occasions très diverses, des langues purent se délier, des récits s'amorcer.

Mais parler, c'est être amené à revivre les scènes d'horreur, la peur, l'effroi de l'impuissance. C'est voir resurgir la souffrance de la culpabilité. Il est frappant, dans Shoah, de voir la différence entre l'émotion et la souffrance ressenties par les anciennes victimes, et la froideur, voire la bonne humeur de témoins allemands ou polonais - à l'exception de quelques-uns.

Chacun ne peut témoigner que de ce qu'il a vu, alors qu'on a tendance à attendre de lui un récit complet, circonstancié. D'autre part, le souvenir est vicié par ce que l'on a appris depuis, ce qui est maintenant acquis. Certains étaient des enfants, dont les souvenirs peuvent être anecdotiques, flous, faussés par la vision enfantine puis par les discours entendus ensuite.

La forme choisie pour témoigner peut enfin introduire des biais. Elie Wiesel mêle le souvenir de faits vécus et le souvenir de ses sensations avec une posture théologique qui lui est propre : tout à la fois lyrique et mystique, son récit est sublime, mais il est de ce fait un récit, et non un témoignage au sens historique ou judiciaire.

Primo Levi fait le choix de la plus grande rigueur, du plus grand dépouillement, il évite de s'exprimer sur les Allemands, les nazis, par des jugements de valeur, mais il ne peut empêcher qu'on le sente glacé d'effroi à leur évocation, et assurément le titre de son ouvrage principal, Si c'est un homme, est ambivalent et peut tout autant évoquer, mais en sens opposé, le bourreau que la victime.

Les témoignages des nazis sont probablement pour les historiens les plus riches d'informations - à condition, bien sûr, de les soumettre à une critique serrée - et de certitudes, en ce qu'ils viennent confirmer la généralité qui recouvre les destins individuels des témoins victimes.