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Les Templiers

Le Procès

templiers.net Apporte la gloire, Seigneur,
non à nous, mais à ton nom
non nobis domine sed nomini tuo da gloriam

LE PROCÈS. Acte 5

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  Espurgier : veut dire se purger, se purifier, expier ses péchés.

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Les Templiers furent condamnés en France par les conciles de Sens (de Paris), de Senlis (Reims), de Pont-de-l'Arche (Rouen) et du Midi :
on ne connaîtrait rien du concile provincial de Rouen sans les quelques lignes de renseignements que l'on trouve dans Guillaume Bessin. Ce concile fut tenu à Pont-de-l'Arche en 1310, sous la présidence de l'archevêque de Rouen, Bernard de Farges, "neveu de Clément V", dont nous avons déjà plus d'une fois parlé. Les Templiers y furent condamnés au feu. Bessin nous dit que les procès-verbaux des pièces de ce concile ont disparu; ( "Nihil susperest". ) Ces pièces ne sont pas les seules qu'on ait supprimées; cela n'a rien de surprenant.
Toutefois, nous savons dès maintenant que ce sont des chevaliers (milites) qui ont été condamnés au bûcher, au concile de Pont-de-l'Arche (Rouen) ; que C'est le neveu du Pape et l'évêque de Bayeux, Guillaume de Trie, qui les condamnèrent. Guillaume de Trie, qui était en même temps membre de la grande commission d'enquête présidée par l'archevêque de Narbonne ! Nous savons que cet archevêque (Gilles Aiscelin) fut élevé à l'archevêché de Rouen, le 15 mai 1311, en remplacement dudit Bernard de Farges, devenu impossible à son siége à cause de sa jeunesse. Aiscelin se fit installer à Rouen le 4 calendes de septembre.
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Du 1er juin 1310 au 10 mai 1311.

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Le 1 er juin 1310.
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Les Templiers furent torturés à Nîmes, comme nous l'avons déjà vu, en 1309 : nous allons parler des conciles qui procédèrent hors du royaume. Raynald, évêque de Ravenne, fixa la réunion du concile de sa province à Bologne, pour le 1er juin 1310, puis à Ravenne, pour le 17 des calendes de juillet. Ce jour-là s'ouvrit le concile; on introduisit devant le tribunal
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Les chevaliers du Temple :
Raymondus Fontana,
Jacobus Fontana,
Maurus,
Jacobus,
Albertus,
Guillelme,
Pigazono,
Pierre Casia.
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Ils jurèrent qu'ils n'avaient jamais commis aucun crime, qu'il serait impossible de produire contre eux un seul témoin. Chacun des Frères répondit aux articulations jointes à la bulle de Clément V. Ils nièrent énergiquement et avec constance les faits reprochés:
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Le concile fit retirer les Frères hors de l'enceinte où siégeait le tribunal, "in Ursinio Templo". L'évêque consulta ses collègues. On posa d'abord la question de savoir s'il fallait soumettre les Templiers à la torture, les appliquer à la géhine. Le concile déclara que ce moyen ne devait pas être employé.
Cependant les Frères dominicains Nicolas et Jean furent d'un avis contraire, et insistèrent pour la question.
Le concile en entier s'y opposa, parce que l'ouverture du concile général de Vienne était proche. L'évêque de Ravenne posa une seconde demande :
Fallait-il les absoudre ?
Ou ordonner qu'ils eussent à se purger ?
Le lendemain, les Pères, s'étant réunis à nouveau, décidèrent qu'il fallait absoudre les innocents et punir les coupables suivant la loi; qu'on devait comprendre au nombre des innocents ceux qui, sous l'emploi de la crainte et des tourments, ayant passé des aveux, les avaient ensuite rétractés, même ceux qui, redoutant d'être appliqués de nouveau à la question, n'avaient pas osé se rétracter, et si cela était prouvé. Quant aux biens, le concile décida à l'unanimité qu'il fallait les conserver à l'Ordre si les innocents se trouvaient en majorité. Les Templiers furent donc absous par le concile de Ravenne. ils ne furent pas tenus de s'espurger.
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A Pise, à Florence, la torture arracha des aveux aux Templiers; ils furent condamnés.
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En Sicile et en Provence, les Frères appliqués à la torture furent forcés de passer dés aveux, ils périrent dans les supplices; le comte de Provence, Charles II partagea les biens meubles de l'Ordre avec le Pape.
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En Aragon, les Templiers prirent les armes, et essayèrent de se défendre dans leurs places fortes de Miravète, Monçon, Cantaviega, et Castello. Ils furent vaincus et forcés de se rendre à Artaut de Luna, gouverneur d'Aragon.
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Ils furent enchaînés par les ordres du Roi. Le maître Roderic Ivan et tous les Frères furent cités par Gonzalve, archevêque de Tolède, devant le concile provincial qui fut réuni à Salamanque en 1310.
A l'unanimité, après examen (causa cognita), ils furent reconnus et proclamés innocents;
Le concile s'opposa à l'emploi de la question. L'affaire fut renvoyée au Pape : cette sentence, nous dit Mariana cité par Labbe, ne servit de rien à l'Ordre.
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L'Ordre fut détruit.
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En 1310, un concile provincial fut réuni à Mayence, sous la présidence de l'archevêque Pierre, pour traiter de l'affaire des Templiers, conformément aux prescriptions de Clément V. Les Frères en furent informés. Au moment où le concile était en séance, Hugues de Waltgraff, comte de la forêt Noire et du Rhin, dont la commanderie se trouvait dans le Grumbach, près Mysenheim, fit irruption dans la salle avec vingt chevaliers armés, revêtus de l'habit de l'Ordre.
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L'archevêque, en présence de ces Templiers en armes, craignant quelque acte de violence, invita avec calme le commandeur à s'asseoir et à parler. D'une voix claire et énergique, le commandeur, Hugues de Waltgraff, s'exprima ainsi :
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Nous avons entendu dire, moi et mes Frères, que le concile était réuni d'après les instructions du Pape, pour détruire notre Ordre, auquel on impute des crimes énormes, aussi grands que ceux des païens. Il serait très grave, intolérable, de nous condamner sans nous avoir entendus, sans nous avoir convaincus : en conséquence, en votre présence, nous en appelons au Pape futur, et à tous les membres de l'Église : nous protestons que ceux de nos Frères qui ont été livrés aux flammes, à raison de ces énormités, ont toujours nié, même sous les tortures, alors qu'ils étaient interrogés. Leur innocence a été prouvée par le Dieu tout-puissant et bon; car les blanches chlamydes et les croix rouges n'ont pu être consumées par le feu.
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Après ce discours, l'archevêque Pierre, dans le but d'éviter le tumulte, admit les protestations des Frères et promit d'intervenir auprès du Pape, afin d'assurer leur tranquillité. L'archevêque les renvoya à leurs affaires.
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Ce prélat reçut de nouvelles instructions du Saint-Siège, et se décida à absoudre Waltgraff et ses Frères. Tant il est vrai qu'il vaut mieux mourir les armes à la main que se laisser égorger.
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Un concile provincial fut réuni à Londres en 1311, d'après ce que rapporte Walsingham, pour juger les Templiers d'Angleterre. Ce concile dura du mois de mai au mois de juin 1311 : les Frères reconnurent qu'ils étaient poursuivis par la clameur publique; mais ils nièrent les faits qui leur étaient reprochés, à l'exception de un ou deux ribauds qui se trouvaient dans tout l'Ordre. Les Templiers déclarèrent, en définitive, qu'il leur serait impossible de s'espurgier des accusations dirigées contre eux.
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Le concile les condamna à la pénitence perpétuelle; ils entrèrent les uns et les autres dans différents monastères pour y subir leur pénitence. Ils édifièrent tout le monde par leur bonne conduite.
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Il n'est pas sans intérêt de savoir comment, et dans quels cas, un accusé pouvait s'espurgier.
"Cix qui loialement s'espurge doit être délivres de con li met sus".
Cest ce que nous dit Beaumanoir.
Un accusé pouvait s'espurgier de deux manières après négative 1° En prouvant son alibi;
2° En déprouvant ce qui était prouvé contre lui : Cest ce qu'on appelait prouver par accident.
Dans le premier cas, l'accusé était admis à prouver qu'il n'était pas l'auteur du méfait ou du crime, parce qu'il ne se trouvait pas sur les lieus du méfait ou du crime.
Dans le second cas, l'accusé pouvait prouver que l'accusateur, n'avaient pas été témoins des faits, parce qu'ils ne furent pas présents.
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Il est manifeste que les Templiers, malgré leurs dénégations, ne pouvaient prétendre qu'ils fussent absents au moment de leur réception dans l'Ordre. Il leur était impossible de rien prouver contre le Pape et le Roi, avec lesquels ils ne voulaient pas plaider.
Ils ne pouvaient rien prouver contre les témoins produits, qui étaient tous frères de l'Ordre. Il leur était donc impossible de s'espurgier; ils durent renoncer à ce moyen de procédure.
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Les membres du concile de Ravenne avaient fait preuve de haute raison, de haute justice, en décidant en seconde délibération qu'il ne fallait pas ordonner aux Templiers de se purger, qu'il valait mieux les absoudre purement et simplement.
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Au mois de juin 1310, Guillaume du Laurens, curé de Saint-Thomas de Durfort, délégué par Richard, évêque de Nîmes, présida une commission composée de deux chanoines, de deux Frères Prêcheurs, de leur prieur et de deux Frères Mineurs. Il interrogea les trente-trois Templiers, dont nous avons parlé, détenus au château royal d'Alais.
Les principaux étaient :
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PIERRE-BERNARD DE SALGUES, chevalier, commandeur de Saint Gilles,
RAYMOND SEGERI prêtre,
PONS DE SEGNERY, chevalier de ladite Commanderie,
BERTRAND DE SILVA, chevalier, de celle du Puy,
et PONS SEGNERI DE CAUX, chevalier de la maison de Sainte-Eulalie;
les autres étaient Frères servants. Ils nièrent d'abord unanimement tous les chefs d'accusation. Trois ou quatre Frères servants avouèrent dans un second interrogatoire le reniement de Jésus-Christ; ils persistèrent à nier le reste, disant qu'ils ne savaient rien.

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Guillaume du Laurens fit remarquer à l'un d'eux qu'il avait passé des aveux dans deux interrogatoires précédents.
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Il répondit qu'il avait fait ces déclarations par crainte de la torture , mais qu'il se rétractait.
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Le 29 août 1311, vingt-neuf de ces Templiers détenus à Alais furent interrogés à nouveau (quatre, sur les trente-trois, étaient morts en prison).
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On les appliqua à la question, ils avouèrent tout ce qu'on voulut; il y eut seulement quelque variété dans leurs témoignages (selon l'expression de Dom Vaissette).
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Le chevalier BERNARD DE SALGUES fut le premier appliqué à la torture. Il avoua avoir vu dans un chapitre tenu à Montpellier pendant la nuit une tête ou chef; qu'aussitôt, le "diable apparut sous la figure d'un chat"; que cette tête parlait aux uns et aux autres; qu'elle avait promis aux Frères assemblés de leur donner une bonne moisson, avec la possession des richesses et de tous les biens temporels; qu'il avait adoré cette tête avec tous les autres Frères; que dans l'instant divers démons parurent sous la figure de femmes dont chacun abusa à son gré, mais qu'il ne fut pas du nombre; que cette tête répondait à toutes les questions du maître de l'Ordre qui était présent. Le Frère Raymond Ségeri soutint qu'il n'avait pas craché sur la croix, et qu'il n'avait jamais vu "'ni idole ni diable".
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Bernard de Silva confessa avoir vu l'idole et le diable en forme de chat, et les démons sous la figure de femmes; qu'il avait adoré le chat avec les autres Frères; que le chat, dans le temps qu'on l'adorait, répondait à toutes les questions qu'on lui adressait. D'autres dirent que cette tète qu'on adorait était une tête d'homme ou de femme.
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Le notaire qui écrivit cet interrogatoire a marqué en marge les paroles suivantes : Quelques-uns de ces Frères ont été appliqués à une question modérée il y a plus de trois semaines, et ils n'ont plus été mis depuis à la question; ils ont été délivrés, et tenus en prison sans fers.
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Ces malheureux avaient préféré dire tout ce que la commission voulait, plutôt que de s'exposer à subir cette fois la question pas modérée. Ces Templiers, nous apprend Dom Vaissette, abjurèrent leur apostasie et leurs erreurs; le 9 novembre 1312, ils reçurent l'absolution, et furent admis à la communion.
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Nous verrons ci-après que le nouvel archevêque de Narbonne, Bernard de Farges, voulut en 1315 faire condamner par les tribunaux ecclésiastiques ce qui restait des Templiers du Languedoc, et notamment les Frères du diocèse d'Elne, qui jusque-là avaient échappé. Il y avait encore là quelques bons Petits fiefs à disputer au roi de Majorque, à faire attribuer à l'Église de Narbonne et à son ardent chef en particulier; dans tous les cas il y avait des valeurs mobilières considérables bonnes à partager; Cest ce que nous verrons par la suite.
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Le 3 novembre 1310.
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Nous entrons dans la seconde phase de l'enquête. Le 3 novembre 1310, les commissaires se réunirent au monastère de Sainte-Geneviève, dans la chapelle de Saint-Éloi; mais à cause de l'absence de plusieurs prélats et de tout témoin, elle s'ajourna au 17 novembre.
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Le 17 novembre 1310.
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Ledit jour, 17 novembre 1310, la commission étant assemblée au même lieu, on donna lecture des lettres d'excuses de l'évêque de Bayeux et de l'archidiacre de Maguelonne, le premier empêché par les affaires du Roi et du royaume, le second pour cause de maladie. Guillaume de Trie et Enguerrand de Marigny devaient, en qualité de chargés d'affaires, se rendre auprès de l'empereur Henri VII, pour conclure un traité d'alliance. Après cette lecture, les Frères de Chambonnet et de Sartiges furent introduits devant la commission.
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Ils déclarèrent persister dans l'appel qu'ils avaient formulé; ils demandèrent qu'on amenât devant eux les Frères de Bononia et de Pruino.
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Il leur fut répondu que ces deux Frères avaient renoncé solennellement et volontairement à la défense de l'Ordre; qu'ils étaient revenus à leurs premiers aveux (passés devant l'inquisiteur Guillaume de Paris); que depuis cette renonciation, le Frère de Bononia avait brisé sa prison et pris la fuite. Quant au Frère de Pruino, il avait été dégradé par le concile de Sens, et n'avait plus capacité pour défendre.
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Alors les Frères de Chambonnet et de Sartiges déclarèrent qu'à partir de ce moment, ils n'assisteraient plus à la prestation de serment des témoins, en l'absence desdits Frères de Bononia et de Pruino, parce qu'ils ne voulaient pas compromettre l'appel interjeté. Puis ils se retirèrent.
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Ainsi finit la défense, on la supprima :
les juges qui composaient le concile de Sens mirent la commission dans l'impossibilité d'accomplir régulièrement son mandat. Les commissaires avaient promis aux défenseurs, à leurs adhérents, aux avocats, toute sécurité, toute liberté. Ils avaient promis d'intervenir auprès du cardinal de Préneste à la garde duquel les Frères étaient confiés.
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Vaines promesses !
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Aucun des Frères qui s'étaient offerts à la défense, et dont les noms ont été conservés par l'enquête, ne pourra se rendre au concile général de Vienne. Ils avaient tous été, ou déliés de leurs voeux, ou condamnés à des peines plus ou moins graves, dégradés ou brûlés.
On sera donc fort surpris d'entendre certains Pères de la minorité du concile de Vienne faire un reproche à ces malheureux Templiers de ne pas se présenter devant le concile, de n'avoir pas voulu constituer mandataire à l'effet de défendre devant lui.
Un pareil reproche était faux et dérisoire, et nous l'avons bien vu dans la première partie de cette enquête. Au concile de Vienne, le Pape s'empressera de faire arrêter et jeter en prison ceux des chevaliers échappés aux poursuites qui se présentèrent spontanément pour défendre. Ceci est exact, on est bien forcé d'y croire.
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Le même jour, 17 novembre 1310, la commission reçut les serments de plusieurs témoins, et décida que jusqu'à nouvel ordre elle fonctionnerait dans l'hôtel de l'abbé de Fécamp, maison dite de la Serpent, paroisse de Saint-André des Arcs. La commission se trouva réduite à sa plus simple expression, par suite de l'absence de l'archevêque de Narbonne, toujours occupé par les affaires du Roi, de l'évêque de Bayeux, de l'archidiacre de Maguelonne, de Guillaume Agarni, prévôt de l'église d'Aix, empêchés pour cause de maladie.
Elle resta composée provisoirement des évêques de Mende, de Limoges, des archidiacres de Rouen et de Trente, et de l'archevêque de Narbonne quand il lui plut.
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Le 18 décembre 1310.
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Les commissaires se réunirent à l'hôtel de l'abbé de Fécamp; à partir de cette date, l'enquête se poursuivit sans désemparer jusqu'au 26 mai 1311, jour de sa clôture définitive. Nous relèverons encore des détails curieux sur les coutumes et usages de cette époque de naïve superstition. Les témoins qui vont être entendus étaient des Templiers réconciliés avec l'Église, ayant jeté le manteau, rasé leur barbe, passé des aveux, soit à la suite de la question, soit sous l'empire de la peur, de la suggestion, des menaces et de la violence.
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Le samedi 8 janvier 1310.
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Le Frère servant JEAN DE POLLENCOURT est conduit devant la commission :
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Il a dit-il, été absous, réconcilié par l'évêque d'Amiens. Ce témoin est pâle, terrifié, et affirme qu'il a menti devant les inquisiteurs par crainte de la mort, et parce qu'on lui a dit, dans la prison, qu'il fallait avouer le reniement de Jésus-Christ et le crachement sur la croix, dans le but de faire détruire l'Ordre. Il a menti, il ne sait rien.
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Le mardi 12 janvier 1310.
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Mais, le mardi 12 janvier, ce même témoin revient devant les commissaires.
II se précipite à genoux. Il demande pardon. Il déclare que le samedi précédent il n'a pas dit la vérité.
Les commissaires, pensant que ce témoin avait été suborné, lui font toucher les Évangiles, lui demandent si quelqu'un ne lui a pas suggéré la démarche qu'il fait eu ce moment.
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Non, répond-il, il réfléchi. Il a prié ses gardiens et Jean de Jamville de le ramener devant la commission pour dire la vérité.
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De Pollencourt avoue alors le reniement de Jésus-Christ, le crachement sur la croix. Celui qui l'a reçu l'a dispensé du baiser sur l'épine dorsale. Il lui fut permis de se livrer aux mauvaises moeurs; il déclare qu'on lui a dit qu'un chat apparaissait au milieu des chapitres.
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Le mardi 12 janvier (même jour), on amena le chevalier GERARD DECAUX. Il dépose ce qui suit:
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Il a jeté le manteau au concile de Sens; il a été absous et réconcilié par l'évêque de Paris. Le témoin fait connaître in extenso le mode de réception dans l'Ordre, tel qu'on peut le lire dans la règle sous forme en tout pas à l'art. 657 et suivants de la règle française. Il avoue le reniement, on l'a dispensé de cracher sur la croix. Il avoue l'autorisation de pratiquer les moeurs impures; mais il ajoute que personne dans l'Ordre ne commettait de pareils crimes, qui étaient sévèrement punis. Il a lu que du temps du grand maître Nicolas Béraut (de l'année 1256 à l'année 1273), trois Frères convaincus de ces turpitudes avaient été mis en prison perpétuelle au Château Pèlerin. Le témoin a mieux aimé, dit-il, subir la question que de passer des aveux. Il n'a rien voulu dire avant l'arrestation des Frères.
Il avait peur d'eux, puis on ne l'aurait pas cru; enfin, en sortant du Temple, il n'aurait su que devenir; car, de son consentement, ses biens paternels et maternels étaient devenus la propriété de son frère aîné.
Le chevalier de Caux fait savoir qu'aussitôt après la réception on était profès, ce qui pour lui constitue une infraction à la règle on violait un certain privilège apostolique qui commence par ces mots : "'Omne datum optimum".

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Le Pape avait concédé au Temple l'autorisation d'avoir des Frères chapelains et clercs, qui pour tout bien n'auraient que leur cœur "qui animum pro bonis haberent". Ceci ne s'observait pas, car les prêtres et les clercs étaient reçus de la même manière que les autres Frères. II n'était pas possible de se pourvoir devant le Pape, contre les abus d'autorité. Le grand maître n'était pas confirmé par le Pape; il puisait tous ses droits dans l'élection.
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La punition des Frères, outre-mer, devait, d'après la règle, être appliquée après avoir pris conseil de l'évêque de Jérusalem, afin que la peine fût en rapport avec la faute, ce qui ne se faisait pas. Au surplus, tout se passait bien.
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Pas d'idoles; le grand maître laïque ne donnait pas l'absolution des péchés. II pouvait faire grâce des peines disciplinaires, ou les modérer. Dans les chapitres on ne se confessait pas des péchés mortels. Une semblable confession ne pouvait être reçue que par les Frères chapelains, qui seuls avaient qualité pour donner l'absolution. On croyait aux sacrements de l'autel et de l'Église.
Le témoin n'a jamais entendu dire que des laïques pussent donner l'absolution, dont ils n'ont pas les clefs "quia non habent claves". Le maître laïque à la fin du chapitre disait :
" Mes Frères, avant de nous retirer, j'accorde cette indulgence du chapitre; quiconque aurait retenu en ses mains des biens de l'Ordre, soit en ne faisant pas consciencieusement la répartition des aumônes, soit en les prodiguant, n'aurait aucun droit à cette indulgence; cependant nous vous l'accordons, autant que nous le pouvons, pour le cas où vous auriez omis de nous le dire, par la crainte de la chair ou de la justice de la maison."  Puis, se fléchissant les genoux, le maître priait le Frère chapelain de donner l'absolution.
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Ce dernier s'exprimait ainsi :
Mes Frères, faites comme moi votre Confiteor comme le prescrit l'Église. Après le Confiteor, le Frère chapelain prononçait les paroles suivantes :
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"'Que Dieu vous fasse miséricorde"
"Que le Tout-Puissant miséricordieux vous accorde la rémission, l'absolution de touts vos péchés".

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Un des membres de la commission requit le témoin de déclarer s'il pensait que les Frères, assistant au chapitre, croyaient avoir reçu l'absolution des péchés charnels, dont ils ne s'étaient pas confessés.
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Le chevalier de Caux répondit que quelques Frères, les idiots et les simples "'aliqui Fratres idiote et simplices", croyaient avoir reçu l'absolution de leurs péchés mortels; mais qu'il était certain du contraire.
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Le chevalier de Caux avait protesté, le 21 février 1309, devant la commission; il s'était exprimé en termes énergiques contre les poursuites. Il était de ceux qui avaient renoncé à la défense depuis les décisions du concile de Sens; on lui avait fait auparavant subir la question. Et il avait passé des aveux.
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Le mercredi 20 janvier.
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La commission entendit le Frère RAYNALDUS DE TREMPLAYO, curé de l'église du Temple de Paris, qui avait été absous et réconcilié par l'évêque de Paris.
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Le témoin déclare qu'il dira la vérité quand bien même sont corps aurait une peine à subir.
A ce moment il hésite à parler, les commissaires lui offrent de prendre tout le temps nécessaire pour réfléchir.
Enfin il dépose :
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Il n'a jamais vu qu'au Temple on ne crût pas à la divinité de Jésus-Christ. Jamais on ne lui a dit d'omettre les paroles du canon. Il ne les a jamais omises en célébrant. Il avoue le reniement de bouche et non de cœur; il a craché par terre et non sur la et croix. Il reconnaît que les Frères étaient immédiatement reçus profès, ce qui était contraire au droit et contre le privilège.
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On lui demanda si les Frères qui avaient reçu l'indulgence à la fin d'un chapitre croyaient avoir été absous de leurs péchés.
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Non, répond-il, car après je recevais leurs confessions. Le témoin nie tous les autres chefs d'inculpation.
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Le jeudi 28 janvier.
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Comparut le Frère GILLE DE ROTANGI, curé de l'église d'Oysemont, du diocèse d'Amiens. Le témoin a été examiné au concile de Reims. Il a été absous de la sentence d'excommunication; mais le concile l'a condamné à la prison. Il n'a pas été dégradé. Le concile lui a fait remise de la prison à la volonté des préposés de Vohet et de Jamville, et pour certaines causes.
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On le voit, de Jamville disposait des déclarations, de l'exécution ou de la remise des peines.
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Le témoin déclare souffrir d'une fièvre car, quand il se trouve dans un de ses accès, il prononce certaines paroles dont il ne se rend pas bien compte; il ne sait pas si, dans ce moment même, il n'est pas atteint d'un de ces accès. Il déclare qu'on ne reniait pas toujours Jésus-Christ lors des réceptions dans l'Ordre. Il a vu qu'on reniait dans quelques réceptions, et que dans d'autres on ne le reniait pas.
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Nous croyons ce témoin, beaucoup de Templiers ne furent pas assujettis à cette dure épreuve. C'est un pas constant, reconnu même par les auteurs qui ont écrit contre l'Ordre. Ceci est fort important, et nous explique le grand nombre de protestations qui furent soulevées. La torture arracha des aveux mensongers aux innocents. Il n'y avait plus à y revenir, sous peine de mort ou de prison perpétuelle.
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Le témoin avoue qu'il a renié Jésus-Christ, mais il a refusé de donner les baisers indécents. Il avoue l'excitation aux mauvaises mœurs; il n'a jamais commis ce péché; il ignore si les Frères s'en rendaient coupables. Les prêtres n'omettaient pas les paroles sacramentelles du canon. Les Frères croyaient aux sacrements de l'autel. Le maître laïque présidait le chapitre, accordait le pardon, l'indulgence pour les fautes. Les ignorants et les idiots seuls croyaient avoir reçu l'absolution des péchés; les Frères intelligents ne le croyaient pas. Le témoin nie l'existence et l'adoration des idoles.
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Le jeudi 4 février 1310.
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Comparut le Frère servant RAYNIER DE LARCHENT. Il a jeté le manteau au concile de Sens, il a été absous et réconcilié par l'évêque de Paris. Il ne se souvient pas s'il a fait quelques aveux à cet évêque. Il a été et appliqué à la question avant d'avoir subi l'examen. Le Frère de Larchent nie tout absolument. Cependant, le 19 octobre 1307, le Frère de Larchent avait fait des aveux complets à l'inquisiteur Guillaume de Paris "'sous la torture". C'est du moins ce que porte le procès-verbal.
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Le lundi 8 février 1310
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Comparut le Frère servant VIGIER DE CLERMONT. Il a jeté le manteau au concile de Sens. Il a été absous et réconcilié par l'évêque de Paris.
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Il affirme qu'il ne sait rien. Les cordelettes étaient portées en signe de chasteté. Pas d'idoles.
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Les commissaires lui demandent s'il n'a pas avoué quelque chose de contraire à la présente déposition:
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Oui, répond le témoin, mais à cause des tortures que l'on m'a fait subir à Paris, lorsque l'évêque de Nevers, fit enquérir contre moi en cette ville, et parce que trois de mes Frères étaient morts à la suite de la question.
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On lui demande les noms de ces Frères, il les cite :
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1° le Frère Gauthier de Bourges;
2° le Frère Chantalop;
3° le Frère Anricus.
S'il est vrai, ajoute le témoin, que le grand maître et d'autres aient avoué quelques erreurs reprochées à l'Ordre, ils ont menti, ou ils ont cédé à la torture, ou on leur a fait dès promesses.

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Le mardi 9 février 1310.
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Comparut le Frère servant JEAN DE CORMÈLE. Il a jeté le manteau au concile de Sens, il a été absous et réconcilié à Chartres par l'évêque qui l'a examiné. Le témoin demande à parler en particulier à chacun des membres de la commission :
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II a peur, dit-il, à cause des tortures qu'on lui a fait subir à Paris depuis l'arrestation des Templiers. A la suite de la question, il a perdu quatre dents. Il ne se souvient pas bien, il demande à délibérer, à réfléchir jusqu'à demain. Le lendemain, 10 février, il est ramené. Il avoue ce qui se passait lors de la réception. Pas d'idoles. Il avoue l'autorisation honteuse. Je n'ai pas voulu dire cela hier, à cause de la honte. Ce témoin reproduisit les déclarations qu'il avait passées le 3 novembre 1307, devant Guillaume de Paris.
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Le mardi 16 février 1310.
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Comparut le Frère servant ETIENNE DE DOMONT. Il porte l'habit de l'Ordre et la barbe. Il a été absous et réconcilié par l'évêque de Paris. Il avoue tous les faits qui se passaient lors de la réception, le reniement, le crachement sur la croix. Mais il dit tout cela avec une ingénuité qui frappe les commissaires. Il ne croit pas que ces choses soient illicites, car il les a faites de bouche et non de cœur.
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La déposition du témoin n'inspire aucune confiance à la commission. Il est en proie à la terreur, ayant été appliqué à la question à Paris pendant plus de deux ans avant d'être examiné par l'évêque. Le témoin nie tout le reste.
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Le jeudi 25 février 1310.
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Comparut le Frère servant JEAN DE TURNO, trésorier du Temple de Paris. Il a jeté le manteau au concile de Sens; il a été absous et réconcilié par l'évêque de Paris.
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Il déclare avoir fait au concile de Sens certains aveux, suivant la volonté des prélats. Le témoin nie les autorisations déshonnêtes, l'adoration d'un chat. Jean de Turno avait été entendu le 26 octobre 1307 par l'inquisiteur Guillaume de Paris; le procès-verbal constate qu'il aurait avoué les excitations aux mauvaises mœurs, et avoir vu une tète peinte.
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Le vendredi 5 mars 1310.
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Comparut le Frère LAMBERTUS. Il porte le manteau de l'Ordre et la barbe. Il n'a été ni absous, ni réconcilié; mais il a été examiné par le prieur des Frères Prêcheurs de Troyes, commis par l'inquisiteur Guillaume de Paris.
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Il avoue le reniement de Jésus-Christ, le crachement sur la croix, de bouche et non de cœur. Le récepteur lui a donné un baiser sur la poitrine, mais sur les vêtements. Il rétracte une grande partie des aveux par lui passés antérieurement.
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Le mardi 9 mars 1310.
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Comparut le Frère servant THOMAS DE PAMPELUNE, précepteur. Il porte l'habit du Temple et la barbe. Il a été absous et réconcilié.
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Ce témoin déclare ne rien savoir, n'avoir rien vu; il proteste, sous la foi du serment qu'il vient de prêter, qu'il ne sait rien; mais il dépose ce qui suit:
Sous l'empire des tortures qu'on m'a fait subir à Saint Jean d'Angély, j'ai déclaré en présence des bourreaux que je ne croyais pas que les aveux passés par le grand maître fussent l'expression de la vérité, que toutefois j'y adhérais. Après un long séjour en prison, privé de pain et d'eau, j'ai avoué à l'évêque que lors de ma réception dans l'Ordre j'avais craché sur, la croix, de bouche et non de cœur; que j'avais donné un baiser à celui qui me recevait sur le ventre nu. J'ai menti. Je nie tout. Jamais je n'ai entendu parler de pareilles erreurs.

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Le même jour, 9 mars, comparut le Frère PIERRE THEOBALD, commandeur. Il porte l'habit du Temple et la barbe. Il a été absous et réconcilié.
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Il déclare ne rien savoir, n'avoir rien vu, bien qu'il ait passé quelques reconnaissances devant l'évêque de Saintes, sous l'empire de la terreur et des tourments qu'on lui avait fait subir pendant six mois, et à cause des menaces qui lui étaient adressées par d'autres personnes que l'évêque.
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Le lundi 5 avril 1310.
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comparut le Frère AUDERERT DE PORTE. Il a jeté le manteau au concile de Sens. Il a été absous et réconcilié par l'official de Poitiers. Il ne sait rien, il n'a rien vu. Il a été reçu dans l'Ordre auquel il a donné dix livres de rentes. S'il a fait quelques aveux à l'official, c'est parce qu'on l'avait appliqué à la torture. Le témoin verse d'abondantes larmes, et demande qu'on lui conserve la vie.
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Le mercredi, 7 avril 1310.
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Comparut le Frère GUILLAUME DE PLEYO. Il a été absous et réconcilié par l'évêque de Tours.
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Il porte l'habit du Temple et la barbe. Il affirme que la peur lui a arraché quelques aveux; Il avait été retenu longtemps en prison, parce qu'il ne voulait rien avouer. Cependant, il n'a pas été appliqué à la question. Il avoue avoir renié et craché sur la croix, de bouche et non de cœur. Il ne sait plus rien.
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Le lundi 10 mai 1311
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Comparut le Frère HELIAS COSTA. Il porte l'habit du Temple et la barbe. Il a été absous et réconcilié.
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Le témoin affirme qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien vu, qu'on ne lui a rien demandé ou proposé d'illicite, lors de sa réception. S'il a avoué certaines choses à l'évêque de Saintes, c'est à cause des rigueurs qu'on lui a fait éprouver en prison, à cause de la terreur que lui inspirait l'évêque. On communiait trois fois par an dans l'Ordre : à Pâque, à la Pentecôte et à la Nativité.
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Le premier jour de l'année tomba le 11 avril 1311 jour de Pâques.
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Procès  -  Acte 6