La Parodie de justice commença le 18 octobre 1307
L'inquisiteur de la foi | Guillaume de Paris | Le procès verbale de l'enquête |
Le Caput | La Circulaire | Le sursaut de Clément | La sale besogne
L'inquisiteur
de la foi, Guillaume de Paris, comme on l'appelait, commença sa besogne
le 18 octobre 1307.
Il
examina et fit examiner, du 18 octobre au 24 novembre suivant, cent
quarante Templiers arrêtés et détenus. Cet inquisiteur agit dans
cette circonstance de son autorité privée, sans mandat régulier. Il
se prétendit député dans la maison du Temple de Paris par l'autorité
apostolique, à l'effet "d'instruire contre les Templiers".
Cet abus d'autorité dont l'exercice précipité fut concerté, calculé
entre le Roi et ses légistes, devait avoir des conséquences irréparables.
Clément
V ne lui avait conféré aucun pouvoir d'enquérir contre des religieux
qui relevaient uniquement du Saint-Siège.
Clément
V en conçut une violente indignation contre Guillaume de Paris, qui fut
forcé d'implorer un pardon qu'il obtint plus tard, à la demande de
Philippe.
Voici comment Guillaume de Paris procéda, d'après les procès-verbaux.
Il instruisait, disait-il, a contre "certaines personnes à lui dénoncées
pour cause d'hérésie".
Voici comment Guillaume de Paris opérait
On présentait, on faisait toucher les saints Évangiles à chaque détenu, on faisait prêter serment à chacun de dire la vérité pure, toute la vérité, en ce qui le concernait personnellement, et les autres personnes de son Ordre. Après son interrogatoire, chaque Frère jurait à nouveau, après avoir touché une seconde fois les Évangiles, que sa déclaration était l'expression de la vérité, qu'il n'avait rien dissimulé, qu'il n'avait avancé aucune fausseté, qu'il avait déposé sans crainte d'être appliqué à la question, non par suite de la torture, ou pour toute autre cause.
Le procès verbal de l'enquête
Le
procès-verbal de l'enquête comporte les noms des Frères considérés
comme ayant confessé la vérité. Mais en aucun cas, il n'est fait
mention d'aveux sous la torture, alors que tout ou partie des Frères
subirent la torture.
C'est d'autant plus vrai, que lorsque les Frères jugés coupables par
Guillaume de Paris étaient reçus par la grande commission pontificale,
tous se sont rétractés et on fait part des tortures qu'ils ont subies.
Les Templiers confessèrent qu'après avoir subi la question, ou après
avoir vu les Frères qui avaient subi la torture et l'on comprend ce que
peuvent valoir des aveux arrachés par la douleur.
Ainsi Gillet de Encreyo, du diocèse de Reims, fut torturé au Temple de
Paris par les Frères Prêcheurs, peu de temps après l'arrestation des
Templiers. Jean de Cormèle, du diocèse de Soissons, avait subi la
question au Temple de Paris, lors de l'arrestation générale des Frères;
et il déclara à la grande commission qu'à la suite des tourments
qu'il avait subis, il avait perdu quatre dents. Ces cent quarante
Templiers firent des déclarations satisfaisantes pour Guillaume de
Paris, qui cherchait à faire ressortir surtout l'acte de reniement de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, le crachement sur la croix, le crime d'hérésie
et d'apostasie (circulaire de l'inquisiteur Guillaume, in fine). Ce même
procès-verbal de l'inquisiteur et des inquisiteurs qu'il délégua est
en contradiction flagrante avec les dépositions d'un certain nombre de
ces mêmes Templiers devant la grande commission d'enquête qui
instruira contre l'Ordre en 1309 et en 1310; la crainte de la torture,
les menaces, l'application de la question ont arraché à ces hommes des
aveux forcés et mensongers, dictés par la volonté des bourreaux.
En fait, les légistes de Philippe se sont servis d'un chant tiré des
cantiques de David pour étayer leurs accusations. Ce chant était
entonné par les Templiers à chaque nouveau serment prêté par un
nouvel arrivant. Pour les légistes, il était l'incitation aux
mauvaises mœurs, ce chant commençait par ces mots :
"Ecce quam bonum et quam jucudum habitare fratres in unum".
Ce chant accompagnait le serment prêté par chaque profession, en face
de l'autel. Rien n'est plus pur, plus orthodoxe que la prière faite
dans un état de prosternation et d'humilité... On invoquait le Dieu
tout-puissant, la bienheureuse Marie, tous les Saints, et l'on
promettait d'obéir à Dieu, au couvent, de vivre sans bien, suivant la
règle donnée par le Pape.
"Ecce quam bonum" est le cantique des degrés de David. Ce
psaume contient en peu de mots l'éloge d'une amitié sainte et d'une
parfaite union, telle que celle qui doit se trouver entre les fidèles
de toute nation.
"Ah! qu'il est doux et agréable de voir les Frères habiter
ensemble ! C'est comme le parfum répandu sur la tête d'Aaron qui
descend sur toute la barbe d'Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement;
Comme la rosée du mont Hermon, qui descend sur la montagne de Sion. Car
c'est là que le Seigneur a ordonné que fût la bénédiction et la vie
jusque dans l'éternité".
Le Caput
Il
est né dans l'esprit des juristes le nom de "Caput", (tête
d'homme ou d'animal) que les Templiers auraient adorée.
Mais, si l'on se réfère au cantique de David, les juristes ont changé
la tête "d'Aaron" qui de surcroît était barbu en celle d'un
"Caput".
Et pour ce qui est de la cordelette liée au corps des Templiers, elle
représentait le parfum, la rosée du mont Hermon sur le bord de leur vêtements.
Les légistes l'ont fait naître autour d'une tête d'homme "le
Caput" l'idole à grande barbe qu'ils embrassaient, qu'ils
adoraient.
Et quoi dire sur les soi-disant sacrements:
Les prêtres de l'Ordre ne sacrent pas à l'autel le corps de
Notre-Seigneur Jésus-Christ ?
Et quoi dire de cette phrase qui accompagnait les recommandations de
Guillaume de Paris:
Vous ne donnerez copie que de ceux qui confessent les dites accusations
et spécialement le reniement à Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Circulaire de Guillaume de Paris Grand inquisiteur de la foi.
Moi,
Guillaume de Paris Grand inquisiteur de la foi et député dans la
maison du Temple de Paris par l'autorité apostolique, afin
d'instruire contre les Templiers.
Ayant été informé par le Roi, le Pape et l'Eglise de faits
accablants à l'encontre des Templiers, je donne l'ordre aux Baillis
provinciaux d'arrêter tous les Templiers.
Vous leur direz comment le Pape et le Roi ont été informés par
plusieurs témoins crédibles de ce que l'Ordre a fait.
Nous leurs promettons le pardon s'ils confessent la vérité en
retournant à la foi de la Sainte Eglise, autrement, il convient
qu'ils soient condamnés à mort.
On leur demandera par serment comment ils furent reçus
personnellement et quel vœu et promesse firent-ils à l'Ordre.
Et on leur demandera jusqu'à ce que l'on tire d'eux la vérité, et
s'ils persévèrent dans la vérité.
Voici
les actes que l'on a contre eux révélés par plusieurs témoins :
-
Quand ils ont été reçus, devaient-ils demander le pain et l'eau de l'Ordre.
-
Le Commandeur ou le Maître qui les reçut les menait secrètement derrière l'autel ou ailleurs et en leur montrant la figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ les faisait renier par trois fois le Prophète.
-
Et par trois fois encore cracher sur la croix.
-
Puis les faisait-il se mettre nus et celui qui voulait entrer dans l'Ordre devait baiser les fesses, le nombril et après la bouche du Maître.
-
Et le Maître dit que si un Frère de l'Ordre veut charnellement s'unir avec lui qu'il accepte; car il le doit, et il est tenu de souffrir selon les statuts de l'Ordre.
-
Et si chacun d'eux se ceignait d'une cordelette quand il était reçu, et si le Frère devait toujours la porter sur lui tant qu'il vivrait.
-
Et s'ils ont entendu que ces cordelettes ont été et mises autour d'une idole qui a la forme d'une tête d'homme, avec une grande barbe, laquelle tête, ils devaient la baiser et l'adorer en leur chapitres provinciaux; mais ce n'est pas tous, le prêtre de l'Ordre ne sacrent pas a l'autel le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais cette idole.
-
Ils doivent faire parler les prêtres de l'Ordre et donner la copie des dépositions au inquisiteurs le plus tôt possible.
-
Seulement les copies de ceux qui ont confessés les dites erreurs; spécialement le reniement à Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Le sursaut de Clément V.
Clément
fut averti par la rumeur publique de ce qui se passait à Paris et
dans les provinces; il fut indigné. Il écrivit de Poitiers à
Philippe le Bel, le 7 octobre 1307; dans sa lettre, le Pape remontre
au Roi que les Templiers sont ecclésiastiques, sujets immédiats de
l'Église.
"Jamais", écrit Clément V, les rois ses prédécesseurs
n'ont entrepris de juger les ecclésiastiques. Le Pape seul est compétent;
cependant le Roi a fait arrêter, emprisonner les Templiers, les a
"tourmentés" (1), a saisi leurs biens. , Le Pape demande
raison de celte entreprise. Il envoie au Roi deux cardinaux, Bérenger
de Frédol et Étienne, afin que tout soit rétabli, et que cette étincelle
qui pourrait porter à récidive soit éteinte. Le Pape enjoint à
Philippe de remettre les Templiers et leurs biens entre les mains des
dits cardinaux.
Clément V suspendit les pouvoirs des inquisiteurs et des ordinaires
de France, et évoqua l'affaire à sa personne. Le Pape tenait pour
suspectes la capture des Templiers et les procédures de l'inquisiteur
Guillaume de Paris et des autres inquisiteurs. On trouve dans la
lettre du Pape du 27 octobre 1307 la preuve que, contrairement à l'énoncé
aux procès verbaux, les inquisiteurs ecclésiastiques et laïques
avaient procédé par, l'application de la question. Ces procédures
étaient nulles, de nul effet.
(1),(c'est à dire, la torture a arraché des déclarations mensongères. Ce sont là les déclarations du Pape, il n'est pas possible d'avoir le moindre doute)
Les inquisiteurs continuent leur besogne.
Philippe
le Bel ne tint aucun compte de la lettre du Pape du 27 octobre, les
inquisiteurs continuèrent leur besogne; Guillaume de Paris alla
jusqu'au bout, et ne clôtura son procès-verbal que le 24 novembre
1307. Les commissaires, les inquisiteurs achevèrent ce qu'ils avaient
commencé dans les provinces, à Pamiers, Bigore, Carcassonne, Nimes,
Beaucaire, Troyes, Pont de l'Arche, Bayeux, Caen. Les Templiers,
surpris pendant la nuit, interrogés, ahuris, admonestés, menacés,
quelques-uns torturés, passèrent ce qu'on appela "librement des
aveux", en totalité ou en partie; d'autres nièrent. A
Carcassonne, les commissaires de Philippe le Bel, Hugues de Cella et
Odoard de Malodinis, arrêtèrent cinq Templiers, au nombre desquels
était Jean de Cassaignes, précepteur de la Nogarède, au diocèse de
Pamiers. Ils en arrêtèrent soixante dans la sénéchaussée de
Beaucaire, parmi lesquels cinq chevaliers et un prêtre; les autres étaient
des Frères servants des maisons de Saint-Gilles, Montpellier, Jallez
et le Puy.
Quarante-cinq furent pris à Aigues-Mortes, et cent cinquante à Nîmes.
On s'empara en outre de trente-trois autres, qui furent incarcérés
au château royal d'Alais.
Le 8 novembre et jours suivants de l'année 1307, "soixante
Frères furent interrogés, hors la présence du commissaire de
l'inquisition du Pape; on obtint des aveux partiels". Tous
nièrent avoir adoré aucune idole, et protestèrent de leur croyance
au sacrement de l'autel; un seul, le Frère Pons Gaillard, commandeur
de Lignac, déclara avoir adoré, ou vu adorer dans un chapitre tenu
à Montpellier une tête de mort, mise sur un banc au milieu de
l'assemblée. Ces Templiers déclarèrent qu'on leur avait permis de
se livrer, à des actes impurs, et affirmèrent qu'ils ne l'avaient
jamais fait. Un prêtre avoua qu'il avait omis de prononcer les
paroles du canon : "Ecce enin corpus meum", en célébrant,
mais les avoir dites mentalement pour les laïques présents au saint
sacrifice de la messe. Quelques Frères (peu toutefois) reconnurent
qu'il; savaient qu'en communiant ils recevaient des hosties blanches.
Ils persistèrent dans leurs déclarations devant les Frères Prêcheurs,
qui leur accordèrent huit jours pour fournir de plus amples
explications.
C'est informations sont des impostures préméditées,
la force des tourments a fait dire aux Templiers plus qu'ils n'avaient
fait et "perpétré". Ces déclarations serviront de base
aux inculpations dans le procès contre l'Ordre, dont l'instruction
fut confiée, en 1309, à la grande commission d'enquête.