LE PROCÈS. Acte 6
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L'effondrement des chefs d'inculpations. .
Du 11 avril 1309 au 26 mai 1311.
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La
commission tint ses séances successivement à Notre Dame de Paris, dans
la chapelle de l'évêque, au monastère de Sainte-Geneviève, dans la
chapelle Saint-Éloi, ensuite rue de la Serpent, en l'hôtel de l'abbé
de Fécamp, puis au couvent des Frères Mineurs, enfin dans l'hôtel de
Pierre de Savoie, archevêque de Lyon.
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Du
11 avril 1309 au 26 mai 1311, elle entendit deux cent trente et un témoins,
parmi lesquels deux cent vingt-cinq Templiers, chevaliers, commandeurs,
prêtres et Frères servants, et six témoins non Templiers. Deux cent
sept Frères avouèrent qu'en entrant dans l'Ordre, ils avaient renié Jésus-Christ
de bouche et non de cœur, qu'ils avaient craché vers et non sur la
croix, qu'ils avaient reçu et donné des baisers grossiers.
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Seize
soutinrent que l'articulation était fausse, affirmant que rien de
pareil ne s'était passé lors de leur réception.
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Deux
protestèrent qu'ils avaient refusé de renier.
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Cent
cinquante-trois nièrent l'excitation aux mauvaises mœurs, deux d'entre
eux déclarèrent que lors de leur admission dans l'Ordre, ils avaient
été avertis que la règle punissait sévèrement toute action de ce
genre.
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Soixante-douze
passèrent des aveux sur ce chef; mais ils se défendirent d'avoir
jamais commis de semblables actes. Tous nièrent l'adoration d'un chat.
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Deux
cent dix-neuf déclarèrent fausse l'inculpation relative à l'adoration
d'une idole, soit lors de leur réception, soit dans les chapitres.
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Tous
affirmèrent qu'ils croyaient aux sacrements de l'autel et de l'Église,
que jamais les chapelains n'omettaient de prononcer les paroles
sacramentelles du canon.
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Que
le grand maître laïque ne recevait pas la confession sacramentelle,
qu'il ne donnait pas l'absolution des péchés non confessés, que ledit
grand maître se bornait à accorder le pardon des infractions à la
discipline, des désobéissances.
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Les
cordelettes étaient portées en signe de chasteté. On se les procurait
comme on voulait, quelques uns les avaient reçues des mains, pures et
pieuses, de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs parentes, à leur
entrée dans l'Ordre.
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On
était parvenu à ce résultat à l'aide des moyens que l'on sait; on
avait fait périr de misère dans les cachots, dans les tourments, un
grand nombre d'hommes; beaucoup avaient été livrés aux flammes. On
avait flétri quantité de familles nobles dont les membres avaient répandu
des flots de sang pour la défense de Jésus-Christ et de la foi, la foi
qui, à ces grandes époques, constituait le patriotisme; la Terre
sainte qui était alors le patrimoine de tous, la cause commune.
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Ce
n'était pas fini ! On pourra lire et comparer entre elles toutes ces dépositions;
elles sont suspectes pour la plupart, dictées par la suggestion et la
peur, à la suite de concerts ourdis dans les prisons avec les geôliers
:
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Les
malheureux Frères savaient que l'Ordre était condamné d'avance en
haut lieu, et dans le but de sauver leurs corps, leurs personnes, ils
firent la part d'une inculpation à laquelle ils prêtèrent leur
concours à l'aide d'aveux mensongers.
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Les
geôliers leur avaient fait la leçon : La torture et les menaces
avaient arraché à des prêtres "'peu toutefois" des déclarations
d'une scélératesse inouïe, impossibles, au sujet des paroles du canon
et de la sainte communion !
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Il
demeure évident pour nous dès à présent ce qui suit. Au Temple, on
croyait en Jésus-Christ, à ses deux natures en une seule personne; à
sa passion, à sa mort, à sa résurrection, à la Rédemption.
Les Templiers versaient jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour Jésus-Christ,
préféraient la mort à l'apostasie :
l'Ordre en effet n'était rien sans Jésus-Christ et sans l'Église. Au
moment même où l'on poursuivait avec tant d'acharnement la destruction
du Temple, un très grand nombre de Frères expiraient dans les prisons
du Soudan, parce qu'ils refusaient de renier, d'apostasier.
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La
cédule de Jean de Montréal, si éloquente dans sa simplicité, démontrait
jusqu'à l'évidence que les Frères du Temple,
croyaient en Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble. Cette couronne
d'épines qui fleurissait le vendredi saint, entre les mains des
chapelains, rappelait aux Frères la tête du Dieu fait homme sur
laquelle elle fut posée.
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Le
Christ inférieur de Manès, le MÉTÉ, ne porta jamais au front que la
couronne "'Valentinienne". Cette croix,
que les Templiers adoraient tous les vendredis saints, les pieds nus,
dont ils exaltaient les mérites, qui conjurait les calamités
publiques, leur rappelait l'instrument du supplice sur lequel était
mort le Rédempteur des hommes.
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Le
Christ inférieur terrestre des manichéens n'était pas mort sur cette
croix, puisqu'il n'avait jamais cessé de vivre dans la matière. Tous
les efforts de la science moderne ne sauront parvenir à établir un
rapport quelconque entre la floraison de la couronne d'épines qui, pour
tous les assistants, constituait un miracle, et la puissance
organisatrice, germinative, d'un Christ inférieur, faisant germer et
fleurir (germinans).
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L'article
122 de la règle française proteste de la manière la plus éclatante :
Quant len porte la veraie croiz en chevauchée, le
commandeur de Jérusalem et les X chevaliers la doivent garder nuit et
jor, et doivent hesbergier au plus près que il porront de la veraie
croiz tant comme la chevauchée durera; et chascune nuit 11 Frères
doivent veiller à garder la veraie croiz, et se par aventure avenist
que hesberge fust arestée, tuit doivent hesbergier avec le covent.
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Pour
les écrivains ecclésiastiques du quatorzième siècle, les Templiers
pratiquaient un culte extérieur, faux et trompeur; mais l'observation
des jeûnes rigides, des austérités de la règle, le sacrifice, le
sang, versé, la décollation, les fers portés dans les prisons perpétuelles
des Soudans, pour la défense de Jésus-Christ, pour l'honneur de la foi
?
Peut-on dire que c'était là un acte de la comédie sacrée dont nous
parle le chroniqueur Augerius de Biterris ?
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C'est
impossible.
Au Temple, on vénérait les saints et les saintes de Dieu. Marie Mère
de Dieu, patronne de l'Ordre, était l'objet du culte le plus pur
d'hyperdulie. Ou ne trouvera pas un seul mot dans
l'enquête qui puisse faire supposer que les Templiers niaient le mystère
de l'Incarnation. On croyait fermement aux sacrements de l'autel et de
l'Église;
Il était absolument faux que les paroles du canon fussent omises, lors
de la célébration du saint sacrifice. On communiait réglementairement
trois fois par an. On croyait au sacrement du baptême; mais, par suite
d'un sentiment excessif de chasteté, la règle défendait aux Frères
de tenir des enfants sur les font, afin d'éviter toute communication
avec les dames. Au surplus, la règle s'était conformée sur ce point,
ainsi que nous l'avons vu, aux strictes prescriptions de l'Église.
Nous créons périlleux estre à tout religion,
trop regarder face de fame, et par ce nul de vos n'ose basier fame, ni
veve, ni pucelle, ni mer, ni soror, ni nulle autre fame, et adoncques la
chevalerie de Jhesu-Crist doit fouir en toutes manières baisier de fame,
porquoi les hommes solaient maintes foiz périllier, que il pussent
converser, et maindre perpétuéla ment. Ô pure conscience et ô seure
vie devant la face de Dieu.
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L'adoration
d'un chat était une imputation dérisoire (derisorium). L'adoration
d'une idole, qu'on lui donne le nom de Capud, de Maufé ou de Baphonet,
constituait une articulation fausse, une mauvaise plaisanterie (trura).
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Les
Templiers croyaient posséder des reliques très saintes, celle de
sainte Euphémie, de saint Polycarpe, celles que l'on disait provenir de
Saint Pierre et de Saint Blaise.
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L'inanité,
"'Caractère d'inutilité, état de ce qui est vide" de
l'inculpation relative au capud sera établie à la suite de
perquisitions pratiquées au Temple, en vertu des ordres de la
commission d'enquête.
Le grand maître laïque ne donnait pas l'absolution des péchés. On a
voulu confondre les péchés avec les fautes, les simples manquements à
la discipline, l'indulgence, le pardon avec l'absolution :
les mœurs impures étaient punies avec la plus grande rigueur. Tous les
efforts de l'inculpation sur ce chef sont vaincus par l'évidence, par
les protestations unanimes de ceux mêmes qui avaient reçu les plus
pernicieux conseils.
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Le
Temple était pur, irresponsable des désordres de quelques-uns. On
pouvait rechercher les hommes pervers qui avaient donné ces conseils
pernicieux, les punir si l'on avait des débauches à reprocher à
quelques membres d'une société composée de plus de vingt mille
personnes, leurs faits ne pouvaient retomber sur l'Ordre en général.
On ne parviendra jamais à faire croire que des chevaliers, des
officiers de haute noblesse rompus aux exercices de la guerre et de l'épée,
aient consenti à se dégrader dès leur entrée dans l'Ordre.
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Les
Frères se confessaient à leurs chapelains; mais soit par permission,
congé, soit en cas d'absence, d'empêchement, ou pour cause de maladie,
on pouvait se confesser à d'autres prêtres réguliers ou séculiers :
les preuves abondent.
Les cordelettes étaient portées en signe de chasteté, d'humilité.
L'aumône et l'hospitalité se pratiquaient largement, mais il demeure
établi pour nous qu'après réception on était profès, que souvent
les récepteurs faisaient renier Jésus-Christ. Cette obligation n'était
pas imposée lors de toutes les réceptions. Il y eut un grand nombre de
profès qui ne subirent jamais l'épreuve, et qui ignoraient absolument
qu'elle eût été subie par leurs Frères.
Il demeure aussi établi pour nous que celui qui recevait, et que celui
qui était reçu, se donnaient d'indécents baisers. Ces tristes et détestables
épreuves étaient à la volonté et au caprice des récepteurs, qui
s'en faisaient un jeu :
"'Nous pouvons dire qu'il s'agissait d'une
sorte de bizutage de nos temps modernes, subit par les nouveaux arrivant
dans les universités".
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Nous
fournirons au moyen des textes les explications que comportent ces habitudes
déplorables.
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Les divers déclarations sur les fausses articulations du formulaire qui lave l'Ordre.
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Pour
en finir avec la plus odieuse des imputations dirigées contre l'Ordre,
nous faisons connaître les déclarations de certains témoins entendus
dans l'enquête.
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Le
Frère THÉOBALD DE TAVERNIACO comparaît le 30 décembre 1310; on
l'interpelle sur le, chef quarantième des articulations :
40) On disait aux Frères qui étaient reçus qu'ils pouvaient avoir des
rapports impurs les uns avec les autres.
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Il
répond qu'il ne sait rien. Il ne croit pas que cette articulation soit
vraie. Les chevaliers, dit ce témoin, pouvaient avoir de jolies femmes
bien parées ils en avaient fréquemment, lorsqu'elles étaient riches,
hautes et puissantes Cest pour cela que souvent les Frères servants étaient
éloignés des maisons.
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Le
Frère Mineur TIENNE DE NEREACO (non Templier) déclara à la
commission, le mercredi 27 janvier 1310,
qu'il avait entendu dire par deux Templiers arrêtés
à Lyon, à l'interrogatoire desquels il assista, que si leurs supérieurs
leur avaient ordonné d'avoir des rapports avec les dames, ils eussent
obéi, les leur auraient même conduites s'ils avaient voulu; mais
qu'ils n'auraient jamais commis le péché dont on leur parlait, même
sur les prescriptions de ces supérieurs. Ces dépositions prouveraient
que dans cette communauté comme dans bien d'autres, aux treizième et
quatorzième siècles, il s'est trouvé des hommes qui violèrent leur vœu
de chasteté. Leur mauvaise conduite échappa à la surveillance des
chapitres.
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"'Tout
Frère qui était ataint de feme, celui qui entrait en mauvais leu, ou
en mauvaise mésons, aveuques mauvaise feme soul à sol, ou aveuque
mauvaise compagnie, perdait l'habit, ne devait demeurer dans l'Ordre; il
pouvait même être mis aux fers".
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L'Ordre
n'était pas responsable de l'inconduite de quelques-uns. Au cours de
cette volumineuse enquête, trois Templiers seulement s'étaient accusés
d'infamies; mais ils se sont rétractés, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, devant la grande commission d'enquête.
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Quant
à l'adoration d'un chat :
la déclaration du Frère Baudoin de Santo Justo est la seule
acceptable. C'est dérisoire ("de catu credit esse falsuin et
derisorium"').
En rapprochant le chef d'inculpation relatif à l'adoration du chat, des
aveux arrachés par la torture, à Nîmes, aux chevaliers de Salgues et
de Silva, on éprouve une douloureuse mystification, un dégoût profond
pour les inquisiteurs.
En ce qui concerne les idoles :
Les instructions données par Guillaume de Paris
avaient été ponctuellement suivies; on avait fait le même jour, à la
même heure, dans toutes les maisons du Temple, dans les fermes, dans
les granges, les perquisitions, les saisies ordonnées. On avait eu
recours à la ruse, à toutes les horreurs; des inventaires avaient été
dressés, scellés, dans les grandes comme dans toutes les petites
commanderies, partout, jusqu'en Chypre; on ne trouva pas d'idole, pas de
Maufé, pas de Baphonnet.
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Le
Père Griffet, commentateur du Père Daniel, exprime l'opinion qu'il
aurait fallu représenter aux inculpés l'idole qui était adorée dans
leurs chapitres. Or nous ne voyons, écrit le Père Griffet, ni par les
actes qui nous restent, ni par les bulles du Pape, ni par les lettres du
Roi, que l'on ait jamais produit contre les Templiers ces témoins muets
dont le témoignage est souvent plus fort et plus décisif que celui des
témoins parlants.
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Le
Père Griffet ajoute que les Templiers s'attendaient depuis longtemps à
des recherches dont la seule crainte leur avait fait supprimer des
preuves si concluantes, lorsqu'ils étaient encore libres, et qu'ils
avaient le pouvoir de les anéantir. Les documents fournis par Nangis,
Dupuy et Baluze prouvent que, la veille de leur arrestation par toute la
France, les Templiers ne savaient rien de ce qui était machiné contre
eux.
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Le
Père Griffet ne connut pas les documents inédits, l'enquête. Les
Templiers n'avaient pas à faire disparaître des idoles qu'ils
n'avaient jamais possédées dans leurs maisons. Il est des choses
qu'ils n'ont pas cachées, leur argent, leurs valeurs, leurs archives,
sur quoi l'on s'empressa de mettre la main. La chronique anonyme que
nous avons rapportée plus haut se charge de répondre au Père Griffet.
La circulaire de Guillaume de Paris nous prouve que les Frères ne se
doutaient de rien jusqu'au moment de leur arrestation.
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Le
19 octobre 1306.
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le
Frère RAYMOND DE LARCHENT avait donné à l'inquisiteur Guillaume de
Paris certains renseignements qui semblaient précis au sujet de l'idole
(du capud). Ce Templier affirmait avoir vu l'idole douze fois dans douze
chapitres, et surtout au dernier chapitre qui fut tenu à Paris le mardi
qui suivit la fête des apôtres Pierre et Paul. C'était une tête avec
une barbe; on l'adorait, on la couvrait de baisers, on l'appelait
sauveur. C'était le grand maître, ou celui qui tenait le chapitre, qui
la gardait. Nous avons vu que le 3 février 1310 ce même Frère de
Larchent déclarait à la commission d'enquête que les Templiers
n'avaient pas d'idoles
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Le
9 novembre 1307. le Frère RADULPHE DE Gisi,
autrefois receveur de Champagne pour le Roi, déclara à l'inquisiteur
Guillaume de Paris qu'il avait vu une idole dans sept chapitres tenus
par le grand visiteur Payrando; on l'adorait; elle était terrible de
figure et d'aspect. Cette tête parut au témoin être celle d'un démon,
d'un Maufé (en français); il fut glacé de terreur en la voyant.
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Le
15 janvier 1310. Ce même témoin, déposant
devant la commission d'enquête, disait qu'il avait assisté, il y a
huit ou dix ans, à un chapitre général tenu à Paris. Il vit cette tète
qui fut placée sur un banc; il baissa les yeux; il fut si effrayé
qu'il ne put se rendre compte de sa figure et de sa composition.
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Le
22 octobre 1307. Le Frère GUILLERME DE
HERBLEYO, ex aumônier du Roi, déclarait à l'inquisiteur Guillaume de
Paris avoir vu le capud dans deux chapitres tenus par Payrando : on
l'adorait. Il fit semblant de l'adorer. Cette tête était en bois
argenté ou doré; il lui sembla qu'elle avait une barbe.
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Le
vendredi 5 février 1310.
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Ce
même témoin de Herbleyo affirmait devant les commissaires qu'il avait
vu souvent au Temple sur l'autel une tète d'argent qu'on adorait. Il a
entendu dire que c'était la tête d'une des onze mille vierges, mais il
croit aujourd'hui que c'est la tête d'une idole. Elle avait deux
visages, elle était d'un aspect terrible, elle portait une barbe
d'argent; il la reconnaîtrait bien si on la lui représentait. Le témoin
déclare que le concile de Sens l'a condamné à la prison perpétuelle,
sous réserve de mitiger la peine.
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Le
5 février 1310, à ce moment :
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Les commissaires envoyèrent au Temple pour faire procéder à une
perquisition.
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Le
25 octobre 1307. Le Frère JEAN DE DUCIS DE
TAVERNIACO avait déclaré à l'inquisiteur Guillaume de Paris qu'il
avait vu six fois le capud dans six chapitres.
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Le
Frère JEAN DE ANISIACO avait, le 9, novembre 1307, déclaré à
l'inquisiteur qu'il avait vu deux fois le capud à Paris. Il ne put le
distinguer suffisamment, car dans l'enceinte du chapitre il n'y avait
qu'un cierge allumé; d'ailleurs il était trop éloigné.
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Le
26 octobre 1307.
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Le
Frère JEAN DE TURNO avait déclaré à Guillaume de Paris qu'il avait
vu, lors d'un chapitre, sur un panneau une tête peinte qu'on adorait.
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Le
25 février 1310.
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Ce
même Frère disait à la commission qu'il croyait que cette peinture
représentait la figure d'un saint, qu'on l'invita à adorer.
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Nous
allons entendre ici la déposition d'un personnage lettré; nous verrons
que, comme les hommes les plus éclairés de son temps, il croyait au
diable et aux sorciers.
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Ce
témoin, nommé ANTOINE SYCUS DE VERCELLIS, notaire apostolique et impérial,
tenait la plume devant la commission d'enquête. Il dépose le 1er mars
1310 ainsi qu'il suit :
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IL
y a quarante ans, j'étais au service des Templiers, outre mer, en
qualité de notaire et clerc. J'ai entendu dire souvent dans la ville de
Sydon qu'autrefois un seigneur de cette ville avait aimé passionnément
une certaine dame noble; que jamais il ne l'avait possédée pendant
qu'elle vivait; mais qu'après sa mort, il l'avait connue dans son
tombeau, pendant la nuit qui suivit son ensevelissement. Il entendit
alors une voix qui lui dit : Tu reviendras au temps de l'accouchement,
tu trouveras une tête que tu as procréée. Ce chevalier revint au
terme fixé, et trouva une tête humaine entre les jambes de la morte.
De nouveau cette voix se fit entendre, et lui dit : Garde bien cette tête,
c'est d'elle que te viendront toutes tes richesses dans l'avenir. Et moi
qui dépose, ajoute de Vercellis, j'ai vu un certain Julien, successeur
de ce seigneur de Sydon qui avait, comme je l'ai dit, procréé cette tête.
Ce Julien avait, du temps où de Bellojoco n'était pas encore grand maître,
donné tous ses biens au Temple, avec la ville de Sydon. Les Templiers
possédaient une croix à laquelle ils attachaient le plus grand prix;
elle avait été fabriquée avec le bois d'une cuve dans laquelle Jésus-Christ
s'était baigné, disait-on; ils la conservaient dans leur trésor. Lors
des fortes chaleurs, la population d'Acre suppliait les Templiers de
sortir avec cette croix. J'ai vu le patriarche de Jérusalem suivre en
pompe la procession. C'était un chevalier du Temple qui portait la
croix avec dévotion. La pluie tombait et rafraîchissait la température.
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J'ai
vu, moi qui parle, dans plus d'une circonstance; cette croix conjurer
les malins esprits. Quant aux erreurs reprochées au Temple, je n'en
avais jamais entendu parler avant ce procès.
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Le
notaire de Vercellis, homme instruit, ne dit pas un seul mot touchant
l'hérésie de Manès, dans laquelle l'inculpation reprochait aux
Templiers de tremper; le témoin fait ressortir, avec un accent de
conviction qui n'échappera à personne, que le signe de la Rédemption
était l'objet du culte de l'adoration de la part des chevaliers du
Temple, qui le présentaient aux populations comme la source du salut,
des grâces et des miracles. Mais de Vercellis, cet homme intelligent
pour le temps, n'était pas éloigné de croire que la tête qu'on
reprochait aux Templiers d'adorer pouvait bien avoir une origine
satanique.
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Le
19 avril 1311.
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le
Frère BARTHOLOMÉE ROCHERA déclarait à la commission d'enquête ce
qui suit :
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Il
fut reçu dans la grande chapelle du Temple de Paris. Sur l'autel de la
petite chapelle, dans laquelle on le fit entrer après sa réception, il
était seul avec le récepteur, il a vu près du tabernacle, contre les
vases sacrés, une tête (capud); le récepteur lui a dit de l'invoquer
en cas de danger. Cette tête ressemblait à la tête du Temple; elle était
ceinte d'un linge fin. Elle avait une longue barbe blanche. Il n'a pas
remarqué si cette tête était en métal, en bois ou en os ; si Cétait
une tête humaine. Il ne l'a vue qu'une seule fois dans cette petite
chapelle.
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Pour
nous, la preuve est sur le point d'être faite; cette tête, ce capud,
cette idole que la commission d'enquête recherchait n'était autre
qu'une relique, à l'instar de celle qu'on voyait dans la grande
chapelle du Temple, la grande tête du Temple (magnum pulchrum caput
Templi), qui sera apportée devant la commission, le 11 mai 1311, par
Guillaume Pidoie, administrateur de la maison du Temple.
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Les
chefs d'inculpation relatifs aux idoles, aux cordelettes, vont éprouver
du même coup un échec définitif. Nous allons lire encore une déposition
plus curieuse que celle du notaire apostolique et impérial de Vercellis.
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Le
19 avril 1311.
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le
Frère PIERRE DE PALUDE, de l'Ordre des prêcheurs, bachelier en théologie,
dépose ainsi devant la commission :
J'ai assisté à l'examen de beaucoup de
Templiers. Après avoir bien réfléchi, je pense qu'il faut plutôt
croire ceux qui a ont nié, que ceux qui ont passé des aveux. La
plupart des choses illicites reprochées à 'Ordre sont intervenues lors
de la réception de quelques-uns seulement; mais le plus grand nombre y
est resté étranger.
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Jusque-là
le témoin de Palude est dans la vérité; mais ce Frère perd l'esprit,
dès qu'il est amené à parler du diable. J'ai entendu dire, ajoute le
témoin, qu'à l'origine de l'Ordre du Temple, deux chevaliers montaient
un seul et même cheval, dans un combat. Le chevalier qui était devant
se recommanda à Jésus-Christ et fut blessé; le chevalier qui était
monté en croupe, et qui était, je crois, le diable en personne, dit
qu'il se recommandait à celui qui pourrait mieux le secourir. Il ne fut
pas blessé. Après le combat, il reprocha à son camarade de s'être
recommandé à Jésus-Christ; il l'engagea à faire comme lui, parce que
de cette manière l'Ordre s'enrichirait; telle est l'origine des erreurs
de l'Ordre. J'ai vu souvent en peinture deux hommes barbus, montés sur
le même cheval. Je crois que ce sont les deux premiers Templiers dont
je viens de parler.
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Ainsi
l'opinion de ce personnage lettré, instruit, d'un bachelier en théologie,
était bien arrêtée. De Palude croyait que l'idole qu'on accusait les
Templiers d'adorer représentait les deux têtes barbues des deux
premiers chevaliers du Temple, qui s'étaient donnés au diable. Nous
avons déjà eu l'occasion de le faire remarquer, aux treizième et
quatorzième siècles, tout le monde croyait au diable. Tout le monde,
sous Philippe le Bel, se signait avec frénésie, rien qu'en entendant
parler dudit diable ou d'un sorcier.
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Ceux
qui voudront prendre la peine de lire l'absurde récit de la bataille
d'un convers et du diable, dans la Chronique de Saint-Denys, se rendront
compte des excès auxquels pouvaient conduire les superstitions
affligeantes de cette époque. Il y avait aussi, aux treizième et
quatorzième siècles, la légende populaire et terrible du voyage d'un
chevalier au purgatoire de saint Patrice et en enfer. Le spectacle des
tourments infernaux, la vue de Burgibus, le portier de l'enfer, qui
tournait une roue par cent fois cent mille tours en l'espace d'un jour,
et y avait cent mille âmes. Le pont qu'il fallait passer à l'entrée,
était aussi tranchant qu'un rasoir.
On y voyait les âmes en lis plains de feu. On y reconnaissait les âmes
de quelques-uns; on y voyait le gibet d'enfer, le puits d'enfer, le
gouffre d'enfer. Le monde était affolé alors par la terreur du diable,
du purgatoire et de l'enfer.
Le témoin de Palude déclara en outre à la commission, qu'il avait
entendu dire qu'autrefois un grand maître du Temple, prisonnier du
Soudan, avait obtenu sa liberté sous promesse d'introduire dans l'Ordre
quelques-unes des erreurs dont il est aujourd'hui question; mais, ajoute
le témoin, je ne sais quel compte il faut tenir des on dit à ce sujet.
Pas plus que le notaire de Vercellis, le témoin, bachelier en théologie,
de Palude, ne dit un seul mot de l'hérésie de Manès.
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Le
10 mai 1311.
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La
commission entendit le Frère PIERRE DE NOBILIAC.
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Il déclare qu'il est resté pendant six années outre mer, du temps du grand maître de Bellojoco; il atteste qu'il n'a jamais entendu parler du capud dont il est question dans la déposition du notaire de Vercellis; que les mœurs impures étaient punies de la perte de la maison. Le maître de Bellojoco vivait en bonne amitié avec le Soudan et les Sarrasins, parce qu'autrement les Frères de l'Ordre n'auraient pu alors rester outre mer.
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