La peur de Clément V
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Clément,
affolé, lié par son serment, mis en demeure de réaliser la promesse
qu'il avait fait de poursuivre la mémoire de Boniface, compromis, ne
sachant que faire, trouva un conseiller qui le rassura. Ce fut le
cardinal de Prato, auquel Bertrand de Got était en partie redevable de
la tiare. Ce prélat, initié à tous les secrets, esprit souple, délié,
plein de ressources et modéré, engagea le Pape à dissimuler, à
flatter, encourager même les espérances de Philippe, ce prince
ambitieux et cupide, qui convoitait l'Empire, et à lui faire comprendre
que l'affaire du pape Boniface ne pouvait trouver de solution qu'au sein
du prochain concile général.
Il s'agissait alors de quelque chose de bien plus important, pour
Philippe, que le procès à la mémoire de Boniface VIII, que l'affaire
même des Templiers qu'il tenait sous sa main; il s'agissait de la
couronne du roi des Romains et de l'Empire.
L'empereur d'Allemagne Albert était mort le 1er mai 1308, assassiné
par son neveu Jean d'Autriche, prince de Souabe.
Le Pape, s'inspirant des conseils du cardinal de Prato, encouragea, pour
la forme seulement, les espérances du Roi. Une lettre du doyen du Sacré
Collège, adressée de Poitiers au cours du mois de juillet 1308 à l'électeur
archevêque de Cologne, nous porte à croire que Clément V se montra
disposé en apparence à appuyer la candidature de Charles de Valois.
Nous donnons quelques passages de cette lettre du doyen du Sacré Collège:
L'Eglise romaine, le Saint-Père, aspirent à reconquérir la Terre
Sainte. Personne ne serait plus apte que l'illustre comte de Valois et
d'Anjou à conduire à bien cette entreprise. Si ce prince discret, de
grand conseil et courageux, et appuyé de son puissant et illustre frère,
le roi de France, était élu roi des Romains... Nous livrons cette appréciation
à vos méditations, et nous vous prions de porter vos suffrages sur ce
comte.
Le député Dubois avait remis à cette occasion à Philippe le Bel un mémoire
confidentiel pour l'engager à se faire créer empereur d'Allemagne par
Clément V. Bien que ce mémoire n'ait pas été communiqué au Pape,
les projets cachés du Roi transpirèrent, Clément en fut averti. C'est
le sort de toutes les notes confidentielles qui sont destinées
fatalement à être connues, parce qu'elles sont confidentielles, parce
qu'elles stimulent tout à la fois l'indiscrétion et la curiosité. En
lisant ce nouveau document de Dubois, on pourra se rendre compte de
l'ambition, des convoitises du Roi que le cardinal de Prato connaissait.
Dubois ne doutait de rien, et s'imaginait que l'on pouvait supprimer les
électeurs de l'Empire aussi facilement que l'Ordre inoffensif du
Temple. Nous transcrivons quelques extraits de ce nouveau texte de
Dubois :
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Si
le Pape suspendait tout de suite les pouvoirs des électeurs, et les
invitait par lettres cachetées (pour ne pas les blesser) à se réunir
dans un concile où il serait traité de l'affaire de la Terre Sainte,
le Pape pourrait leur dire :
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Si
nous voulions nous pourrions vous enlever votre droit d'élection, et
vous punir d'en avoir si souvent abusé. Cela est certain ! Lorsque
l'empereur de Constantinople, qui fut plusieurs fois requis, refusa de défendre
l'Eglise, les Grecs transférèrent l'empire d'Allemagne à Charlemagne;
alors, on vous donna le droit d'élection pour choisir le défenseur de
l'Eglise. Vous avez fait successivement des choix déplorables
d'empereurs qui ont refusé de défendre, et qui même ont combattu l'Eglise,
le Saint-Siège; vous avez donné votre concours à ces fautes, vous les
avez tolérées. Le conflit des ambitions, des compétitions, a causé
un grand préjudice à l'Eglise, à l'Empire, à la Terre Sainte, à la
république chrétienne. Nous pourrions vous retirer vos pouvoirs, même
malgré vous; mais nous préférons faire appel à votre bonne volonté.
Nous désirons que l'on choisisse un empereur perpétuel, avec l'hérédité,
qui vous conduira en Terre Sainte. Nous donnerons à chacun de vous un
comté, et même deux, si un seul comté ne suffit pas; cela sera plus
avantageux à vous et à vos hoirs, que le droit d'élection. Nous
donnerons à chacun de vous cent ou deux cent mille livres (plus ou
moins) pour faire face aux besoins et à la solde de vos troupes qui
iront en Terre Sainte; cet argent sera prélevé sur les deniers des
Eglises d'Allemagne. Il est probable que les électeurs accepteront
cette proposition:
alors l'Empereur trouverait en Lombardie, à Gênes, en Vénétie, plus
que les rois d'Allemagne y ont jamais eu. Ainsi le Roi recevant
l'hommage de l'Allemagne passerait en Terre Sainte avec une multitude énorme
de combattants, et à pied sec, comme Charlemagne et Frédéric. Ainsi
la noblesse avec sa puissante cavalerie pourrait arriver en Orient sans
éprouver les fatigues de la navigation. Les habitants du bord de la mer
entre la Grèce et l'Espagne qui préféreraient le passage par mer
iraient débarqué en l'île de Chypre. On dira peut-être que le Roi ne
pourra tout à la fois gouverner l'Empire et son royaume, à cause des
guerres qui s'élèvent souvent en Allemagne; mais on peut cimenter la
paix entre les princes chrétiens, de telle manière qu'on éviterait la
guerre, en leur promettant de faire rendre justice à chacun selon son
droit.
Le Roi prendrait au Pape tout le patrimoine de I'Eglise, à l'exception
des palais et des habitations; on lui payerait une rente considérable
égale aux sommes qu'il retire annuellement. De cette façon le Roi
aurait tous les hommages et toutes les obéissances des rois et princes
relevant du Pape à raison du temporel. Ainsi cesseraient les guerres et
l'orgueil des Génois, Vénitiens, Lombards, Toscans et autres qui
vivent du commerce; ainsi l'Empereur aurait sous son obéissance tous
les Latins, tous les chrétiens fidèles de l'Église romaine; ainsi
l'Allemagne, très grand pays, rempli de populations, en verserait le
trop-plein sur la Terre Sainte et sur la Grèce. On dira encore que si
la Terre Sainte était conquise, il serait impossible de la conserver,
de la coloniser, de l'habiter sans une population considérable qui ne
pourrait user de la voie de mer; aussi passerait-on par l'Allemagne, par
la Hongrie, parla Grèce, voies sures, ouvertes, faciles à
approvisionner. Alors parcourant cette voie sans se presser, les croisés
arriveraient sur la terre promise forts et robustes, ce qu'ils ne
pourraient être, s'ils se trouvaient dans la nécessité de subir les
fatigues de la navigation '.
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Dubois
connaissait bien les pensées intimes de son maître; nous avons
aujourd'hui la conviction que Philippe le Bel poursuivait en même temps
l'idée de faire donner le royaume de Jérusalem à un de ses fils, avec
tous les biens que l'Ordre du Temple avait possédés outre-mer.
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En
l'année 1308, Philippe avait donc l'Empire pour objectif. Il ne perdait
pas de temps; car, dès le 11 juin 1308, un mois à peine après la
nouvelle de la mort de l'empereur Albert, le Roi donnait pleins pouvoirs
à Gérard de Landry, à Pierre Barrière et à Hugues de la Celle pour
travailler à l'élection de Charles de Valois en qualité d'empereur
d'Allemagne. Une somme de 10,500 livres tournois fut employée pour
faciliter cette élection.