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Livre 1 |
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semblables; qu'ils écoutent
mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de
mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur aux pieds de
ton trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose:
Je fus meilleur que cet homme-là." |
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Il voyagea sans fruit, et
revint plus amoureux que jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et
fidèle. Après cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer toute la vie, ils
le jurèrent, et le ciel bénit leur serment. |
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je coûtai la vie à ma mère,
et ma naissance fut le premier de mes malheurs. |
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aimable et sage, prit si
grand soin de moi, qu'elle me sauva. Au moment où j'écris ceci, elle est
encore en vie, soignant, à l'âge de quatre-vingts ans, un mari plus jeune
qu'elle, mais usé par la boisson. Chère tante, je vous pardonne de m'avoir
fait vivre, et je m'afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos
jours les tendres soins que vous m'avez prodigués au commencement des
miens. J'ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante, saine et robuste. Les
mains qui m'ouvrirent les yeux à ma naissance pourront me les fermer à ma
mort. |
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seulement une extrême
facilité à lire et à m'entendre, mais une intelligence unique à mon âge
sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses, que tous les
sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout
senti. Ces émotions confuses, que j'éprouvais coup sur coup, n'altéraient
point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en formèrent une
d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres
et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me
guérir. |
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prenais à le relire sans
cesse me guérit un peu des romans; et je préférai bientôt Agésilas,
Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. |
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fait de la maison
paternelle. Je ne le voyais presque point, à peine puis-je dire avoir fait
connaissance avec lui; mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et
il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer quelque chose. Je me souviens
qu'une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai
impétueusement entre deux, l'embrassant étroitement. Je le couvris ainsi
de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés, et je m'obstinai
si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que mon père lui fît
grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me
maltraiter plus que lui. Enfin mon frère tourna si mal, qu'il s'enfuit et
disparut tout à fait. Quelque temps après, on sut qu'il était en
Allemagne. Il n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses
nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils
unique. |
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naissent toutes de la seule
éducation. J'avais les défauts de mon âge; j'étais babillard, gourmand,
quelquefois menteur. J'aurais volé des fruits, des bonbons, de la
mangeaille; mais jamais je n'ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à
charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens
pourtant d'avoir une fois pissé dans la marmite d'une de nos voisines,
appelée Mme Clot, tandis qu'elle était au prêche. J'avoue même que ce
souvenir me fait encore rire, parce que Mme Clot, bonne femme au
demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie.
Voilà la courte et véridique histoire de tous mes méfaits enfantins.
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agréable m'ont laissé de si
fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude:
je me souviens de ses petits propos caressants; je dirais comment elle
était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux
noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là. |
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reste: |
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vertu, m'a jusqu'au bout mis
en contradiction avec moi-même, et a fait que l'abstinence et la
jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont également échappé. |
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La campagne était pour moi
si nouvelle, que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un
goût si vif, qu'il n'a jamais pu s'éteindre. Le souvenir des jours heureux
que j'y ai passés m'a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous
les âges, jusqu'à celui qui m'y a ramené. M. Lambercier était un homme
fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous chargeait
point de devoirs extrêmes. La preuve qu'il s'y prenait bien est que,
malgré mon aversion pour la gêne, je ne me suis jamais rappelé avec dégoût
mes heures d'étude, et que, si je n'appris pas de lui beaucoup de choses,
ce que j'appris je l'appris sans peine et n'en ai rien oublié. |
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anéantir. Quoique nous
eussions peu d'occasions de faire preuve de notre attachement l'un pour
l'autre, il était extrême, et non seulement nous ne pouvions vivre un
instant séparés, mais nous n'imaginions pas que nous puissions jamais
l'être. Tous deux d'un esprit facile à céder aux caresses, complaisants
quand on ne voulait pas nous contraindre, nous étions toujours d'accord
sur tout. Si, par la faveur de ceux qui nous gouvernaient, il avait sur
moi quelque ascendant sous leurs yeux, quand nous étions seuls j'en avais
un sur lui qui rétablissait l'équilibre. Dans nos études, je lui soufflais
sa leçon quand il hésitait; quand mon thème était fait, je lui aidais à
faire le sien, et, dans nos amusements, mon goût plus actif lui servait
toujours de guide. Enfin nos deux caractères s'accordaient si bien, et
l'amitié qui nous unissait était si vraie, que, dans plus de cinq ans que
nous fûmes presque inséparables, tant à Bossey qu'à Genève, nous nous
battîmes souvent, je l'avoue, mais jamais on n'eut besoin de nous séparer,
jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart d'heure, et jamais une
seule fois nous ne portâmes l'un contre l'autre aucune accusation. Ces
remarques sont, si l'on veut, puériles, mais il en résulte pourtant un
exemple peut-être unique depuis qu'il existe des enfants. |
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affectueux, paisibles, en
faisaient le fond. Je crois que jamais individu de notre espèce n'eut
naturellement moins de vanité que moi. Je m'élevais par élans, à des
mouvements sublimes, mais je retombais aussitôt dans ma langueur. Etre
aimé de tout ce qui m'approchait était le plus vif de mes désirs. J'étais
doux; mon cousin l'était; ceux qui nous gouvernaient l'étaient eux-mêmes.
Pendant deux ans entiers, je ne fus ni témoin ni victime d'un sentiment
violent. Tout nourrissait dans mon coeur les dispositions qu'il reçut de
la nature. Je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voir tout le
monde content de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'au
temple, répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il
m'arrivait d'hésiter, que de voir sur le visage de Mlle Lambercier des
marques d'inquiétude et de peine. Cela seul m'affligeait plus que la honte
de manquer en public, qui m'affectait pourtant extrêmement; car, quoique
peu sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte, et je
puis dire ici que l'attente des réprimandes de Mlle Lambercier me donnait
moins d'alarmes que la crainte de la chagriner. |