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Trop de désirs secrets la
combattaient pour ne la pas vaincre. D'ailleurs, l'obstination du dessein
formé de ne pas retourner à Genève, la honte, la difficulté même de
repasser les monts, l'embarras de me voir loin de mon pays, sans amis,
sans ressources, tout cela concourait à me faire regarder comme un
repentir tardif les remords de ma conscience; j'affectais de me reprocher
ce que j'avais fait, pour excuser ce que j'allais faire. En aggravant les
torts du passé, j'en regardais l'avenir comme une suite nécessaire. Je ne
me disais pas: rien n'est fait encore, et tu peux être innocent si tu
veux; mais je me disais: gémis du crime dont tu t'es rendu coupable et que
tu t'es mis dans la nécessité d'achever. |
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déjà trop tard pour en user.
La vertu ne nous coûte que par notre faute, et si nous voulions être
toujours sages, rarement aurions-nous besoin d'être vertueux. Mais des
penchants faciles à surmonter nous entraînent sans résistance; nous cédons
à des tentations légères dont nous méprisons le danger. Insensiblement
nous tombons dans des situations périlleuses, dont nous pouvions aisément
nous garantir, mais dont nous ne pouvons plus nous tirer sans des efforts
héroïques qui nous effrayent, et nous tombons enfin dans l'abîme en disant
à Dieu: "Pourquoi m'as-tu fait si faible?" Mais malgré nous il répond à
nos consciences: "Je t'ai fait trop faible pour sortir du gouffre, parce
que je t'ai fait assez fort pour n'y pas tomber." |
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faire protestants. |
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conférence fort longue et
fort ennuyeuse pour les assistants. Mon vieux prêtre parlait beaucoup,
s'échauffait, battait la campagne, et se tirait d'affaire en disant qu'il
n'entendait pas bien le français. Le lendemain, de peur que mes
indiscrètes objections ne scandalisassent mes camarades, on me mit à part
dans une autre chambre avec un autre prêtre, plus jeune, beau parleur,
c'est-à-dire faiseur de longues phrases, et content de lui si jamais
docteur le fut. Je ne me laissai pourtant pas trop subjuguer à sa mine
imposante, et, sentant qu'après tout je faisais ma tâche, je me mis à lui
répondre avec assez d'assurance et à le bourrer par-ci par-là du mieux que
je pus. Il croyait m'assommer avec saint Augustin, saint Grégoire et les
autres Pères, et il trouvait, avec une surprise incroyable, que je maniais
tous ces Pères-là presque aussi légèrement que lui: ce n'était pas que je
les eusse jamais lus, ni lui peut-être; mais j'en avais retenu beaucoup de
passages tirés de mon Le Sueur; et sitôt qu'il m'en citait un, sans
disputer sur sa citation, je lui ripostais par une autre du même Père, et
qui souvent l'embarrassait beaucoup. Il l'emportait pourtant à la fin par
deux raisons: l'une, qu'il était le plus fort, et que, me sentant pour
ainsi dire à sa merci, je jugeais très bien, quelque jeune que je fusse,
qu'il ne fallait pas le pousser à bout; car je voyais assez que le vieux
petit prêtre n'avait pris en amitié ni mon érudition |
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ni moi; l'autre raison était
que le jeune avait de l'étude, et que je n'en avais point. Cela faisait
qu'il mettait dans sa manière d'argumenter une méthode que je ne pouvais
pas suivre, et que, sitôt qu'il se sentait pressé d'une objection
imprévue, il la remettait au lendemain, disant que je sortais du sujet
présent. Il rejetait même quelquefois toutes mes citations, soutenant
qu'elles étaient fausses, et, s'offrant à m'aller chercher le livre, me
défiait de les y trouver. Il sentait qu'il ne risquait pas grand-chose, et
qu'avec toute mon érudition d'emprunt j'étais trop peu exercé à manier les
livres, et trop peu latiniste pour trouver un passage dans un gros volume,
quand même je serais assuré qu'il y est. Je le soupçonne même d'avoir usé
de l'infidélité dont il accusait les ministres, et d'avoir fabriqué
quelquefois des passages pour se tirer d'une objection qui l'incommodait.
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faisait part quelquefois de
sa portion à table, et me donnait surtout de fréquents baisers avec une
ardeur qui m'était fort incommode. Quelque effroi que j'eusse
naturellement de ce visage de pain d'épice, orné d'une longue balafre, et
de ce regard allumé qui semblait plutôt furieux que tendre, j'endurais ces
baisers en me disant en moi-même: le pauvre homme a conçu pour moi une
amitié bien vive; j'aurais tort de le rebuter. Il passait par degrés à des
manières plus libres, et me tenait de si singuliers propos, que je croyais
quelquefois que la tête lui avait tourné. Un soir, il voulut venir coucher
avec moi; je m'y opposai, disant que mon lit était trop petit. Il me
pressa d'aller dans le sien; je le refusai encore; car ce misérable était
si malpropre et puait si fort le tabac mâché, qu'il me faisait mal au
coeur. |
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vers la cheminée et tomber à
terre je ne sais quoi de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le
coeur. Je m'élançai sur le balcon, plus ému, plus troublé, plus effrayé
même que je ne l'avais été de ma vie, et prêt à me trouver mal. |
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que j'ignorais, mais qu'il
ne croyait pas m'apprendre, persuadé que je m'étais défendu sachant ce
qu'on me voulait, et n'y voulant pas consentir. Il me dit gravement que
c'était une oeuvre défendue, ainsi que la paillardise, mais dont au reste
l'intention n'était pas plus offensante pour la personne qui en était
l'objet, et qu'il n'y avait pas de quoi s'irriter si fort pour avoir été
trouvé aimable. Il me dit sans détour que lui-même, dans sa jeunesse,
avait eu le même honneur, et qu’ayant été surpris hors d'état de faire
résistance, il n'avait rien trouvé là de si cruel. Il poussa l'impudence
jusqu'à se servir des propres termes, et s'imaginant que la cause de ma
résistance était la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte
était vaine, et qu'il ne fallait pas s'alarmer de rien. |
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restait si fortement
empreinte dans ma mémoire, qu'en y pensant, le coeur me soulevait encore.
Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'étendit à
l'apologiste, et je ne pus me contraindre assez pour qu'il ne vît pas le
mauvais effet de ses leçons. Il me lança un regard peu caressant, et dès
lors il n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable.
Il y parvins si bien que, n'apercevant pour en sortir qu'une seule voie,
je m'empressai de la prendre, autant que jusque-là je m'étais efforcé de
l'éloigner. |
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représenter la candeur de
son âme régénérée. Le lendemain il sortit de l'hospice et je ne l'ai
jamais revu. |
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le sein de l'Eglise avec la
même cérémonie à laquelle Henri IV fut soumis par son ambassadeur. L'air
et les manières du très révérend père inquisiteur n'étaient pas propres à
dissiper la terreur secrète qui m'avait saisi en entrant dans cette
maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon état, sur ma
famille, il me demanda brusquement si ma mère était damnée. L'effroi me
fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de
répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait
pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se tut, mais il fit une
grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation. |
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à coucher dans la rue. On
croira que je commençai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel
que le regret de mes fautes devait s'irriter, en me reprochant que tout
mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais pour la
première fois de ma vie d'être enfermé pendant plus de deux mois; le
premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j'avais
recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître de moi-même et de mes
actions, je me voyais au milieu d'une grande ville abondante en
ressources, pleine de gens de condition dont mes talents et mon mérite ne
pouvaient manquer de me faire accueillir sitôt que j'en serais connu.
J'avais de plus tout le temps d'attendre, et vingt francs que j'avais dans
ma poche me semblaient un trésor qui ne pouvait s'épuiser. J'en pouvais
disposer à mon gré sans rendre compte à personne. C'était la première fois
que je m'étais vu si riche. Loin de me livrer au découragement et aux
larmes, je ne fis que changer d'espérances, et l'amour-propre n'y perdit
rien. Jamais je ne me sentis tant de confiance et de sécurité; je croyais
déjà ma fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'à
moi seul. |
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prêtres; j'allai voir le
palais du roi; j'en approchais avec crainte; mais voyant d'autres gens
entrer, je fis comme eux; on me laissa faire. Peut-être dus-je cette grâce
au petit paquet que j'avais sous le bras. Quoi qu'il en soit, je conçus
une grande opinion de moi-même, en me trouvant dans ce palais; déjà je
m'en regardais presque comme un habitant. Enfin, à force d'aller et venir,
je me lassai; j’avais faim, il faisait chaud: j'entrai chez une marchande
de laitage; on me donna de la giunca, du lait caillé, et avec deux grisses
de cet excellent pain de Piémont, que j'aime-plus qu'aucun autre, je fis
pour mes cinq ou six sols un des bons dîners que j'aie faits de mes jours.
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officieuse, qui me prit en
amitié, et qui même me fut utile. |
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plaisirs mille fois plus
délicieux. |