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Livre 4 |
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resté avec lui en France, je
ne l'aurais pas guéri de son mal, je n'aurais pas sauvé sa caisse, je
n'aurais fait que doubler sa dépense, sans lui pouvoir être bon à rien.
Voilà comment alors je voyais la chose; je la vois autrement aujourd'hui.
Ce n'est pas quand une vilaine action vient d'être faite qu'elle nous
tourmente, c'est quand longtemps après on se la rappelle; car le souvenir
ne s'en éteint point. |
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mon aise, je lui proposai de
partager avec moi son gîte; il y consentit. Il était logé chez un
cordonnier, plaisant et bouffon personnage, qui, dans son patois,
n'appelait pas sa femme autrement que salopière, nom qu'elle
méritait assez. Il avait avec elle des prises que Venture avait soin de
faire durer en paraissant vouloir faire le contraire. Il leur disait, d'un
ton froid, et dans son accent provençal, des mots qui faisaient le plus
grand effet; c'étaient des scènes à pâmer de rire. Les matinées se
passaient ainsi sans qu'on y songeât: à deux ou trois heures, nous
mangions un morceau; Venture s'en allait dans ses sociétés, où il soupait
et moi j'allais me promener seul, méditant sur son grand mérite, admirant,
convoitant ses rares talents, et maudissant ma maussade étoile qui ne
m'appelait point à cette heureuse vie. Eh! que je m'y connaissais mal! La
mienne eût été cent fois plus charmante si j'avais été moins bête et si
j'en avais su mieux jouir. |
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me la faisait aimer. Elle
avait plusieurs amies, entre autres une Mlle Giraud, Genevoise, qui pour
mes péchés s'avisa de prendre du goût pour moi. Elle pressait toujours
Merceret de m'amener chez elle; je m'y laissais mener, parce que j'aimais
assez Merceret, et qu'il y avait là d'autres jeunes personnes que je
voyais volontiers. Pour Mlle Giraud, qui me faisait toutes sortes
d'agaceries, on ne peut rien ajouter à l'aversion que j'avais pour elle.
Quand elle approchait de mon visage son museau sec et noir, barbouillé de
tabac d'Espagne, j'avais peine à m'abstenir d'y cracher. Mais je prenais
patience à cela près, je me plaisais fort au milieu de toutes ces filles,
et, soit pour faire leur cour à Mlle Giraud, soit pour moi-même, toutes me
fêtaient à l'envi. Je ne voyais à tout cela que de l'amitié. J'ai pensé
depuis qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y voir davantage: mais je ne m'en
avisais pas, je n'y pensais pas. |
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et mieux faite, une
chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux
ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela.
Je trouve moi-même cette préférence très ridicule, mais mon coeur la donne
malgré moi. |
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vallon le long d'un
ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles
qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas de moins bon coeur.
Je me retourne, on m'appelle par mon nom, j'approche, je trouve deux
jeunes personnes de ma connaissance, Mlle de Graffenried et Mlle Galley
qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer
leurs chevaux à passer le ruisseau. Mlle de Graffenried était une jeune
Bernoise fort aimable qui, par quelque folie de son âge ayant été jetée
hors de son pays, avait imité Mme de Warens, chez qui je l'avais vue
quelquefois; mais, n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été
trop heureuse de s'attacher à Mlle Galley, qui, l'ayant prise en amitié,
avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne, jusqu'à ce qu'on la
pût placer de quelque façon. Mlle Galley, d'un an plus jeune qu'elle,
était encore plus jolie; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de
plus fin; elle était en même temps très mignonne et très formée, ce qui
est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimaient tendrement
et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvait qu’entretenir
longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la déranger. Elles
me dirent qu'elles allaient à Toune, vieux château appartenant à Mme
Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux,
n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux;
mais elles craignaient pour moi les |
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ruades et pour elles les
haut-le-corps. J'eus recours à un autre expédient. Je pris par la bride le
cheval de Mlle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau
ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans
difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller
comme un benêt: elles se dirent quelques mots tout bas, et Mlle de
Graffenried s'adressant à moi: "Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous
échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service; nous
devons en conscience avoir soin de vous sécher: il faut, s'il vous plaît,
venir avec nous; nous vous arrêtons prisonnier." Le coeur me battait, je
regardais Mlle Galley. "Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine
effarée, prisonnier de guerre; montez en croupe derrière elle; nous
voulons rendre compte de vous. - Mais, mademoiselle, je n'ai point
l'honneur d'être connu de Mme votre mère; que dira-t-elle en me voyant
arriver? - Sa mère, reprit Mlle de Graffenried, n'est pas à Toune, nous
sommes seules; nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous."
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n'osai jamais, et durant
tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la
vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me
souffletterait volontiers, et n'aurait pas tort. |
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d'ailleurs qu'eussent-elles
fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux
environs; on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres
et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je leur dis de n'en
pas être si fort en peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour
m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée;
mais je crois que les friponnes voyaient de reste que cette galanterie
était une vérité. |
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reculant la tête, se
présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet
dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même: "Que mes lèvres ne
sont-elles des cerises! Comme je les leur jetterais ainsi de bon coeur."
La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté,
et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas
une seule plaisanterie hasardée; et cette décence, nous ne nous
l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton
que nous donnaient nos coeurs. Enfin ma modestie, d'autres diront ma
sottise, fut telle que la plus grande privauté qui m'échappa fut de baiser
une seule fois la main de Mlle Galley. Il est vrai que la circonstance
donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais
avec embarras, elle avait les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver
des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement
après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point
irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire: son amie entra, et me
parut laide en ce moment. |
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rien dire, et ce n'était pas
à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort
de finir, mais loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous
trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue, par tous les
amusements dont nous avions su la remplir. |
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soit, il me semblait en les
quittant que je ne pourrais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui
m'eût dit que je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient nos
éphémères amours? |
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Venture me dit qu'il avait
parlé de moi à M. le juge-mage; qu'il voulait m'y mener dîner le
lendemain; que c'était un homme en état de me rendre service par ses amis;
d'ailleurs une bonne connaissance à faire, un homme d'esprit et de
lettres, d'un commerce fort agréable, qui avait des talents et qui les
aimait: puis, mêlant à son ordinaire aux choses les plus sérieuses la plus
mince frivolité, il me fit voir un joli couplet, venu de Paris, sur un air
d'un opéra de Mouret qu'on jouait alors. Ce couplet avait plu si fort à M.
Simon (c'était le nom du juge-mage), qu'il voulait en faire un autre en
réponse sur le même air: il avait dit à Venture d'en faire aussi un; et la
folie prit à celui-ci de m'en faire faire un troisième, afin, disait-il,
qu'on vît les couplets arriver le lendemain comme les brancards du
Roman comique. |
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faisais mon rôle,
j'écoutais, et je me taisais. Ils ne parlèrent de couplets ni l'un ni
l'autre; je n'en parlai point non plus, et jamais, que je sache, il n'a
été question du mien. |
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parfaitement de pied en cap.
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